DEMAIN SANS LES MAINS ?

Il paraît que la nicotine rend la vie dure au covid-19. C’est une découverte ennuyeuse pour la lutte anti-tabagisme. Dans le même ordre d’idée, il vaut mieux savoir lever le coude par les temps qui courent. Pas parce que le président Trump aurait désigné le gosier des alcooliques comme lieu de refuge. Non, aujourd’hui, les mesures de distanciation sociale ont aboli la chaleureuse poignée de main. On doit se saluer autrement. Retour sur un chef d’œuvre de l’humanité désormais en péril.

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La poignée de main, c’est vieux comme l’antique. Les archéologues en ont trouvé des reproductions sur des stèles funéraires grecques qui datent du cinquième siècle avant Jésus Christ. Rien ne dit d’ailleurs que, dans des temps plus anciens encore, les gens ne se serraient pas une bonne pogne à l’occasion. L’absence de preuve n’est pas une preuve d’absence comme les remueurs de terre aiment à le répéter. Il n’y avait aucune contrindication en la matière chez les Babyloniens ou chez les Sumériens qui ne semblaient pas connaître tous nos gestes barrières. Comme de nombreuses traditions du monde grec, la pratique a été adoptée par les Romains. On la retrouve également répandue dans le monde musulman qui, lui, la rattache à des coutumes du Yémen. Enfin et plus récemment, les sportifs s’y sont mis. A la fin d’une rencontre disputée, ils se «secouent la main » selon la traduction en anglais. Cela s’appelle le fair play. Après avoir mis à l’arrêt les championnats de football, le coronavirus s’en est pris au respect des bonnes manières sur les terrains de sport. Il n’a visiblement pas l’esprit ludique

Dès l’origine, la poignée de main s’est inscrite dans une démarche de paix. En tendant la main droite à son prochain, on l’informait que l’on venait vers lui avec les meilleures intentions. Comme on s’affichait sans arme, aucun coup de Jarnac n’était à craindre. C’est une des raisons pour lesquelles on se serre la main droite, celle qui est la plus forte en général puisque seuls 10 à 20% de la population sont des gauchers. Ces derniers qui sont habituellement à la peine dans un environnement matériel construit pour les droitiers, bénéficient ici d’un véritable avantage stratégique. Dans l’empire romain, ils pouvaient dissimuler un poignard dans leur toge et, juste après avoir présenté à leur cible une main droite inoffensive, la frappaient sauvagement à 23 reprises de la gauche. Ce nombre de 23 n’est pas pris au hasard : Jules César a en effet reçu 23 coups de poinçons lors de son assassinat – chacun des 23 conspirateurs l’ayant atteint une fois. La référence a survécu dans les sociétés criminelles qui se respectent. L’idée est de donner 23 coups à la victime, éventuellement un multiple de 23 si l’on se laisse emporter par l’enthousiasme.

Qu’il s’agisse du judaïsme, du christianisme ou de l’islam, les religions monothéistes ont participé à cette « droitisation ». La main droite évoque la rectitude, la justice, par contraste avec son alter ego qui, elle, renvoie au diable. Aussi satanée que satanique, la main gauche doit être mise à l’index. Ce qui n’est hélas pas simple dans la pratique. Pour couronner le tout, dans le Nouveau Testament, Matthieu recommande à la main gauche d’ignorer ce que fait la droite. Il voulait dire que, quand on fait l’aumône, c’est-à-dire lorsque l’on tend financièrement la main à autrui, il convient de rester modeste. Néanmoins, dans le contexte, on aurait plutôt imaginé le contraire : une main droite vertueuse qui ne veut rien savoir des horreurs commises par la gauche. La troisième religion du monde, l’hindouisme n’est pas très différente à cet égard. L’homme ne fait pas le même usage de ses deux mains. Il n’est ainsi permis de manger et de boire que de celle qui incarne la pureté, la droite une nouvelle fois. Pour ce qui est de se mettre le doigt dans le nez, aucune main n’est spécifiquement recommandée. En résumé, il n’est nulle place où il est bon d’être en proie à la gaucherie ou pire au gauchisme.

La dimension culturelle de la poignée de main est attestée par la multiplicité de formes qu’elle est susceptible de revêtir. Dans les pays scandinaves, elle doit être ferme, virile. En Chine, il est préférable au contraire qu’elle soit molle, pas appuyée. Faut-il commencer les salutations par les personnes âgées ou par les femmes ? Qu’en est-il des enfants ? N’est-il pas trop cérémonieux de leur serrer la main ? Des baisers ne sont-ils pas plus appropriés ? Plus généralement, dans certaines circonstances, la poignée de main et le baiser peuvent-ils être complémentaires ou sont-ils destinés à rester substituables – à savoir l’un ou l’autre, mais pas les deux. Face au nombre de conventions, on demeure étourdi. Bienheureux auront été les confinés à l’ère du coronavirus qui auront échappé un temps au risque de commettre des impairs dramatiques dans leurs relations sociales. Il est en tout cas maintenant possible d’apprécier combien sont chanceux les habitants d’Asie du Sud-Est, notamment de Thaïlande, avec leur wai, geste de salutation à distance. Ils ont su les premiers se dire  bonjour en wifi.

Outre la disparition du fair play, des évolutions supplémentaires sont à envisager avec la récente limite posée aux activités manuelles. Les francs-maçons se saluaient avec une poignée de main particulière. Désormais finis les guilis-guilis dans la paume, cette population devra inventer de nouveaux signes de reconnaissance ou finira par disparaître comme les mammouths. Changeons d’environnement. Dans des milieux d’affaires, une poignée de main valait contrat et la remplaçait même parfois. Ce qui favorisait en passant la discrétion fiscale. Il faudra probablement abandonner cette pudeur et formaliser davantage les accords commerciaux à l’avenir. Sous d’autres latitudes, il faut se souvenir que les politiques publiques hygiénistes n’ont pas attendu le covid-19 pour se focaliser sur les mains. En Italie, l’opération « mains propres » lancée en 1992 a duré plusieurs années. Elle n’a toutefois ni mis un terme à la corruption endémique du pays, ni bien préparé le pays à une attaque sournoise de virus.

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