DANS LA TETE DE POUTINE

Les experts en géopolitique se sont pris les pieds dans le tapis sur les intentions du maître du Kremlin à propos de l’Ukraine. Comme ils ne réviseront jamais leur grille d’interprétation, ils ont réagi en changeant de domaine de compétence. Ils sont devenus psychologues et leur verdict est unanime : Poutine est fou ou irrationnel. Heu… juste lui ?   

La théorie du « pied dans la porte » est un grand classique en psychologie sociale. Cette technique de manipulation consiste à formuler une requête qui a peu de chances d’être refusée. L’objectif est de créer un phénomène d’engagement chez la personne cible. Il s’agit de la mettre dans de bonnes dispositions dans l’idée d’obtenir un service d’une importance plus conséquente. Le lien qui a été établi par le travail préparatoire initial augmente significativement la probabilité d’obtenir une réponse positive au moment où la seconde demande est exprimée. Jonathan Freedman et Scott Fraser ont mené une fameuse expérience démontrant l’efficacité du procédé. Ils ont d’abord sollicité des propriétaires de maison individuelle afin qu’ils posent un autocollant en faveur de la prudence au volant sur leur véhicule. Puis, quelques temps après, ils les ont recontactés pour qu’ils installent juste devant chez eux un panneau géant d’information sur la sécurité routière. Sans préparation, le taux d’acceptation avoisinait les 16 % mais, avec elle, il bondissait à 76 %. L’amorce évitait de se trouver face à une porte close. Cela s’appelle faire tomber quelqu’un dans le panneau.         

Les parents martèlent à leurs enfants hyperactifs : « On peut pas tout faire ! On peut pas tout faire ! » pour les inviter à se recentrer sur un nombre limité d’activités. Vladimir Poutine n’a pas dû écouter les siens. Le président russe est-il sourd ? Ah, cela expliquerait bien des choses. En tout cas, il s’est multiplié sur tous les fronts : judoka de haut niveau, chef d’Etat au long cours dans la catégorie politicien, crooner, maître espion, hockeyeur, gestionnaire de patrimoine et bien sûr serial killer. Alors, le module de « comportement en société » qui figurait au programme de sa formation est largement passé à l’as. Le public avait eu un premier échantillon de son approche iconoclaste quand il avait sadiquement positionné un énorme chien aux pieds d’Angela Merkel qui en a la phobie. Chez l’infatigable Vladimir, le rapport à autrui est quelque peu problématique. Résultat, le « pied dans la porte » a pris une tournure forcément originale chez lui : « Pied, chum-pied ? Porte, chum-porte ? Un obstacle se trouve sur ma route pour m’empêcher d’entrer dans la pièce ? Général Dourakine, apportez le bazooka et dégagez-moi ça tout de suite » et un boum plus tard : « Et voilà, la voie est libre. J’entre. Me voici, les amis ! ».

Difficile de donner la moyenne à cette application de la théorie, même quand l’étudiant vous jette son regard d’acier comme une arme laser létale. Pourtant, en affirmant reprendre le flambeau des hurluberlus qui ont fait la nique pendant des décennies au monde démocratique, Poutine s’est attiré mécaniquement la sympathie des ringards de tous bords. Un des principaux arguments invoqués par cette charmante équipe mérite l’attention. L’étudiant n’aurait pas mal assimilé son cours mais sa conduite relèverait en fait d’un autre champ d’analyse qui a été pompeusement baptisé par les spécialistes « le pied dans la merde ». Malgré les conseils de spectateurs témoins, un individu irresponsable s’avance sur un terrain plein de boue, convaincu qu’il le traversera sans dommage. Mais il comprend soudain que, s’il poursuit tout droit, sa situation s’aggravera. Il s’enfoncera de plus en plus jusqu’à être englouti. La solution pour lui consiste à rebrousser chemin et la question qui se pose est la suivante : comment les mêmes spectateurs tout éclaboussés décident-ils de réagir quand il implore de l’aide, tout en les vouant aux gémonies, les accusant d’avoir causé son propre malheur ?

Les enseignements en psychologie sociale et les leçons de l’histoire montrent un découpage en séquences  bien distinctes. Tout commence par une période d’invectives dans les deux sens : « Espèce d’idiot ! Pourquoi ne nous as-tu pas écouté quand nous t’avons prévenu que tu ne passerais jamais ? » contre « Si vous ne m’aviez pas retardé, je serais arrivé de l’autre côté sans trop de caca sur mes bottes ». La deuxième phase est celle des menaces également parfaitement équilibrées : « Nous ne te prêterons plus d’argent. Tu es trop bête » contre « Et moi je vais t’envoyer une bombe atomique sur la tête. Et, en plus, cela te fera mal, hein ! ». Arrive enfin le moment où les spectateurs tendent un bâton à l’abruti qui le saisit violemment. Tout en faisant machine-arrière, l’énergumène éprouve une immense frustration, une colère froide qui se traduit par une marche-arrière d’un genre très particulier. Son mouvement de recul s’accompagne d’un piètement sauvage. Il écrase le sol avec rage. Cela fait tellement de bien de se défouler ! L’homme se salit évidemment davantage mais il ne risque pas de glisser grâce à l’aide des spectateurs qui le stabilisent… et en sont récompensés par un surcroît de projections.

Drake Mikleiber, qui a contribué à affermir la robustesse du modèle des « pieds dans la merde », n’y va pas par quatre chemins, si l’on peut dire. Son avertissement porte sur la troisième séquence. Si les spectateurs se régalent d’abord du numéro de funambule de l’intrépide qui s’aventure loin dans le champ, dès lors qu’ils collaborent avec lui pour l’aider à s’extraire du bourbier où il s’est empêtré, ils changent de sentiment. Etant donné qu’ils font maintenant cause commune avec lui, ils commencent à pester contre la résistance du terrain. Ils souhaiteraient écourter cette opération de sauvetage puisque les saletés s’accumulent aussi sur eux. Tout cela pour dire que l’héroïsme ukrainien devient dérangeant quand la priorité est de sortir Poutine de l’ornière. C’est incompatible. Pour une fois, les politiciens qui ont préconisé de ne surtout pas vendre d’armes à l’Ukraine ont fait preuve d’une certaine cohérence. Leur but est que les citoyens de ce pays se fassent plus rapidement massacrer pour que nous puissions enfin prendre notre douche. Au moins, nous savons ce que les Ukrainiens sont au fond dans cette histoire.

La maxime (Edouard Herriot) :

La politique, c’est comme l’andouillette,

Ça doit sentir un peu la merde, mais pas trop.

ON EST CHEZ LES FOUS ICI, AU SECOURS

D’aucuns diront que traiter de la folie dans un article de blog est mission impossible. Les plus sceptiques iront même jusqu’à qualifier cette entreprise de pure folie. Aussi inquiétante soit-elle, cette possible logique autoréférentielle m’autorise au moins à prétendre qu’aujourd’hui je sais de quoi je vais parler. Il était temps !        

Il est important de dissocier deux aspects, l’état de folie, statique, et le passage de sain d’esprit à fou, dynamique, parce que, pour paraphraser Simone de Beauvoir, on ne naît pas fou, on le devient. La langue française est instructive à cet égard. Nombre de synonymes suggèrent un écart, une distance à une norme socialement  construite : déséquilibré, anormal, perché, dérangé. D’autres envisagent une explication sous forme de choc : frappé, sonné, toqué, marteau. Pourtant, quand il s’agit de décrire le changement d’un état à l’autre, la fée électricité est souvent mobilisée. Les individus disjonctent, pètent les plombs ou encore ont les fils qui se touchent. Il est manifestement dangereux de s’aventurer à jouer les électrons libres. Cela ne signifie pas pour autant que personne n’entrait dans la catégorie avant les travaux de Volta et d’Edison sur les phénomènes d’électrisation. Simplement, d’autres formulations étaient employées. En outre, il faut savoir que le regard porté sur la folie aussi bien que son traitement ont varié tout au long de l’histoire. Michel Foucault, à ne pas confondre avec son plus célèbre homonyme Jean-Pierre, explique comment la politique d’enfermement des anormaux a fini par s’imposer.

Quoi qu’il soit compliqué de distinguer un original d’un doux dingue, rendons grâce à ces tempéraments spéciaux qui nous permettent parfois de prendre du recul par rapport au fonctionnement de notre société. A la cour du roi, les fous avaient tout loisir de se moquer du souverain, de faire preuve d’insolence à son encontre. Triboulet a été le plus connu de la corporation et L’Angély le dernier d’entre eux : le bouffon avait poussé le bouchon un peu loin au goût de Louis XIV qui ne brillait de toute façon pas par l’humour. Dans le même ordre idée,  le philosophe Erasme a pu se livrer à une critique décapante des hommes d’Eglise dans son « Eloge de la folie » à la Renaissance. Face aux défenseurs de l’ordre établi, il est toujours préférable d’avancer masqué. Aujourd’hui, nul ne l’ignore. Il suffit de sortir dans la rue pour le vérifier. Et puis tous ces emportements sont souvent le facteur déclenchant d’œuvres grandioses. Sans l’amour délirant d’Hector Berlioz pour une actrice irlandaise,  jamais la « Symphonie fantastique » n’aurait été composée. C’est en effet pour conquérir le cœur de la belle que le musicien français l’a écrite et, le jour où elle apparut dans le public, Berlioz aux timbales était en transes.  

Sans être désobligeant envers un corps de métier, on imagine mal un comptable capable de tels bijoux. Quand on procède à une addition, il vaut mieux garder la tête froide. Pour ne pas commettre d’erreur, la retenue est même primordiale, au sens propre comme au figuré. Il serait néanmoins exagéré de considérer que la folie est forcément annonciatrice de gloire. Elle assure plus communément une chambre à l’asile. D’ailleurs, pour être précis, il est possible de perdre la boule, de léguer une œuvre remarquable à la postérité sans qu’il n’existe nécessairement de lien entre l’état mental et l’œuvre de l’individu. Ainsi, Auguste Comte est à la fois un des pères de la sociologie, l’inventeur du positivisme, forme de rationalité absolue, mais aussi un être qui a pété une durite à plusieurs reprises dans sa vie, cela parfois de manière spectaculaire. Il y a plutôt ici une contradiction entre ces deux aspects de sa personnalité. Il n’empêche que l’on sent parfaitement que les gens qui sortent bien volontiers du cadre, les iconoclastes, sont capables du meilleur comme du pire. L’homme d’affaires Elon Musk ou Vincent van Gogh sont d’excellentes illustrations de cet entre-deux. Avec son « Les cons, ça ose tout ; c’est même à ça qu’on les reconnaît », Michel Audiard avait un avis plus tranché.  

Si la folie se définit comme un écart à la norme, nous nous trouvons dans une situation embêtante. L’évolution de la société tend à abolir les règles, à flouter les repères habituels. Les aspirations individuelles sont favorisées et chacun est supposé bénéficier d’un maximum de libertés. A l’ère du coronavirus, certains affirment ainsi qu’ils vont bientôt pouvoir se balader partout dans le monde sans être vaccinés – et personne ne les interne. Bref, sans normes claires, comment peut-on espérer identifier les fous ? Va-t-on devoir ouvrir les portes des asiles et mettre tous les psychiatres au chômage ? Sans aller jusque-là, une forme d’indulgence en faveur des comportements prétendument atypiques a émergé. Le refrain d’une chanson du groupe Benny B donne le ton : « Mais vous êtes fous ? / Oh oui / Mais vous êtes fous ? ». Avoir son petit grain n’est pas si mal vu. Les auteurs d’attentas islamistes constituent une exception quelque peu paradoxale à cela. Ils se réclament d’une idéologie et revendiquent leurs actes mais, parce qu’ils n’entrent dans aucune de nos cases, nous avons décidé que c’est à eux qu’il en manque une.

A moins qu’il ne s’agisse finalement pas d’une exception mais d’une règle. La tolérance envers les conduites déviantes est en fait toute relative. Ce qui nous sert désormais de balises, ce sont nos propres normes et nous évaluons nos congénères à l’aune de ces repères que nous avons fabriqué pour nous-mêmes. Ceux qui voient le monde d’une autre façon sont facilement catalogués comme détraqués. Ce type d’anathème est plus commode qu’une vraie réflexion. Certains estiment qu’il est indispensable d’obéir aux lois de l’économie. Pour eux, croire que ces mécanismes peuvent être contrôlés relève de la folie furieuse. Regardez les échecs du communisme, concluent-ils. Dans l’autre camp, la religion est également faite. Ceux qui acceptent un haut niveau de précarité sociale sous prétexte qu’il y aurait des tabous sont forcément cinglés – ce qualificatif étant plus charitable que sadiques. Disqualifions l’adversaire. Ah si tous les mabouls, crazy, verrückt, michiguene, dingos, locos, psikhs du monde pouvaient se donner la main…

La maxime :

Tfou, tfou, tfou, disait ma grand-mère

Le tofu, c’est pour Zizi Jeanmaire