FAITES DU SPORT QU’ILS DISAIENT !

La distinction entre le travail et le loisir est apparue au dix-neuvième siècle avec la Révolution industrielle. L’intensification du rythme de travail dans des structures fermées exigeait en contrepartie des plages de repos et de détente. Le sport moderne, structuré par des fédérations et avec des règles unifiées, est né à la même époque. Comment il était et comment il est devenu…

foot

Le rémunération totale de Lionel Messi dépasse les 100 millions d’euro brut. Ne pas s’en offusquer puisque cela prend en compte, outre son salaire, les droits à l’image, une prime à la signature, un « bonus de fidélité » tant qu’il reste au club et des primes liées à ses performances. En net, taper dans un ballon, posséder un peigne, savoir lire et écrire, et ne pas avoir la bougeotte lui rapportent plus de 50 millions d’euros. Par heure, il encaisse 11 922 euros, soit 3,31 euros par seconde. Pour le dire autrement, en un petit quart d’heure, il gagne le SMIC. La comparaison est édifiante non seulement au regard du revenu des classes populaires mais quand on sait que Messi représente environ 40 % de la masse salariale de son club où d’aucuns estiment que même la disproportion avec ses coéquipiers est malsaine. Lucien Karpik s’est intéressé à une catégorie de biens, les singularités, qui sont caractérisés par une forte valeur symbolique et une incertitude sur la qualité. Le prix de ces biens est déconnecté d’une utilité objective et dépend de facteurs spécifiques.

Dans le football, la croissance exponentielle des droits télévisés fournit aux clubs dominants les moyens d’une politique débridée d’acquisition des meilleurs joueurs. Ceci explique que les prix montent en flèche. La critique adressée à cette analyse est assez prévisible. Certains footeux affirmeront qu’il faut être bien ignare en football pour ne pas être conscient des compétences footballistiques hors du commun de Messi. Il n’est évidemment pas question de contester les qualités balle au pied du numéro dix de Barcelone. En revanche, il est facile d’observer qu’il ne jouit absolument pas de cette réputation de sauveur lorsqu’il revêt le maillot de la sélection argentine. Alors comment est-il possible que Messi soit excellent dans un cas et décevant dans l’autre ? En vérité, le rôle de l’environnement ne peut être négligé. Les partenaires et l’entraîneur permettent ou non l’expression des plus grands talents individuels. L’œil est naturellement fixé sur la prouesse technique, l’exploit décisif. Cela l’empêche parfois de percevoir la dimension collective du sport.

Un retour en arrière s’impose. Lorsque les principes du sport moderne ont été institués, d’intenses débats ont opposé les partisans du professionnalisme et ceux qui souhaitaient tenir le sport à l’écart de dérives éventuelles liées au monde de l’argent. Comme le souligne Richard Holt, les effectifs du deuxième camp se recrutaient prioritairement dans les classes supérieures. Leur objectif était d’éviter à avoir à se mélanger sur le terrain avec les sportifs de condition modeste. C’est pourquoi quand il s’est simplement agi d’offrir aux travailleurs une compensation pécuniaire pour la perte de salaire liée à la participation à un événement sportif, loin de toute prétention au professionnalisme, les membres de l’aristocratie britannique se sont opposés avec virulence à cette proposition. L’invention du fair play est d’ailleurs une conséquence de cette position fermée. Le plaisir du jeu devait être beaucoup plus important que la victoire. L’esprit sportif devait prévaloir. Ce genre de discours était supposé constituer un obstacle supplémentaire pour les sportifs appartenant aux classes populaires.

Chaque sport a réagi de façon différente à ces débats. Le contraste entre le rugby (à quinze) et le football est saisissant à cet égard. Le rugby, « sport de voyou joué par des gentlemen », a rejeté le professionnalisme avec vigueur jusqu’à la fin du vingtième siècle. Ceci a provoqué une scission dans la famille du ballon ovale. Un rugby professionnel qui se jouait à treize a été créé en 1895 tandis que le rugby à quinze demeurait complètement amateur. Son entrée dans le sport business a certes été tardive mais il en a adopté les codes et les règles à une vitesse impressionnante. De son côté, le football, «sport de gentlemen joué par des voyous », est passé plus tôt au professionnalisme, dans la première partie du vingtième siècle dans la plupart des pays européens – cela, malgré la résistance acharnée de forces réclamant un sport pur, non gangréné. Toutefois, l’évolution en la matière a été lente jusque dans les années 1990. Il a fallu attendre 1969 pour que le contrat à terme voie le jour en France. Jusque-là, les footballeurs étaient la propriété de leur club. Quelle belle époque pour les dirigeants : ce système poussait tellement à la baisse des salaires que la paie de certains internationaux dépassait le SMIC d’à peine 20 % !

L’arrêt Bosman de 1997 sera un tournant dans cette libéralisation du sport professionnel européen. Les tribunaux communautaires statuent alors qu’un club n’a plus le droit de réclamer une indemnité de transfert quand un joueur, dont le contrat vient de s’achever, décide de s’engager dans une autre équipe. En même temps, ils interdisent aux fédérations sportives d’établir dans leurs règlements une discrimination entre citoyens de l’Union en fonction de leur nationalité. C’est ce point qui reste le plus commenté mais tous deux contribuent à assimiler le sport professionnel à une activité économique comme une autre. La transformation de l’espace communautaire en un grand marché concerne également les sportifs. Il existe ainsi un marché des joueurs de football. Il s’agit en fait d’un marché dual. Le premier compartiment abrite les singularités. Le cocktail explosif entre la forte valeur symbolique et les droits télévisés explique la démesure des rémunérations. Dans le second, on trouve les joueurs de qualité inférieure, ceux qui sont presque interchangeables. Leurs salaires sont beaucoup plus modestes. Paradoxalement, les classes populaires ne sont pas jalouses des sommes empochées par les stars, comme si ces dernières avaient gagné au loto de la vie. Un pied de nez aux prétendus intellectuels qui condamnent cette folie ?

Conseils de lecture :

Holt Richard, Sport and the British: A Modern History, Oxford University Press, Oxford, 1990.
Karpik Lucien, L’économie des singularités, Gallimard, Paris, 2007.

Small is… fruitful

Le prochain appel d’offre sur les droits TV du championnat de France de football est l’illustration d’un nouveau paradigme dans le monde des affaires. L’objectif n’est plus de vendre des quantités toujours plus importantes, quitte à consentir à un rabais, mais au contraire de diviser habilement chaque produit en morceaux pour tirer le meilleur prix de chacun.

L’expression populaire « treize à la douzaine » est révélatrice : si le client en prend douze, une treizième unité lui est offerte en sus. Le vendeur incite ainsi le consommateur à acheter davantage qu’il ne l’aurait peut-être souhaité. La faveur est supposée le pousser à la dépense. Cette manière d’envisager les rapports commerciaux est restée très prégnante dans nos sociétés. Elle est observable bien sûr dans le pouvoir de négociation des centrales d’achats des grandes surfaces mais aussi dans la stratégie de sites d’achats groupés, tels que le bien nommé Groupon, qui permettent d’obtenir des remises substantielles sur certains produits. Les volumes, les grandes masses, sont privilégiés. La croissance est stimulée et tout le monde s’y retrouve, acheteurs comme vendeurs. En termes de profits, les quantités écoulées font plus que compenser la légère baisse de la marge par unité vendue. Tout l’édifice repose sur la possibilité de multiplier les ventes comme des petits pains. Les entreprises produisent de façon quasi illimitée tandis que les débouchés ne manquent pas.

Ce type de raisonnement n’est aucunement universel. Les travaux des anthropologues fourmillent d’anecdotes mettant au jour le choc culturel entre des individus baignant dans le système capitaliste et d’autres qui en sont éloignés. Un touriste venu des Etats-Unis est saisi d’admiration face à la qualité du travail d’un petit artisan dans un village mexicain. Le Yankee désigne un objet en particulier. Le Mexicain lui annonce un prix de 10 dollars. Le touriste réfléchit rapidement et demande au petit artisan de lui en vendre cinq qui soient identiques. Il s’attend à un prix total inférieur à cinq fois dix dollars, disons quarante-cinq dollars, puisqu’il anticipe un rabais lié à la taille de la commande. Or, à sa grande surprise, le Mexicain lui réclame cinquante-cinq dollars. Il pense avoir mal entendu mais non ! Le prix lui est confirmé et même justifié : si vous me demandez de vous reproduire exactement cinq fois la même figure, comprenez-bien que je vais devoir effectuer un travail répétitif et ennuyeux – il est donc normal que je vous facture un supplément.

Ce schéma où la quantité est privilégiée n’empêche pas, quand les circonstances s’y prêtent, une approche différente de la stratégie commerciale. En fait, dès lors que l’offre ne peut être dupliquée à l’envi et qu’une demande solide est présente en toile de fond, l’ambiance n’est plus à la folle croissance mais à la gestion de la rareté, à l’exploitation de la pénurie relative. La maximisation des profits passe par la recherche de la marge unitaire la plus élevée. Dans le secteur immobilier, les ventes à la découpe se sont multipliées ces dernières années à Paris. Le marché tendu s’est avéré propice à cette pratique. L’intention n’est pas de céder son immeuble à un seul acheteur capable de l’acquérir dans son intégralité mais de le revendre lot par lot à des clients différents après l’avoir transformé dans cette perspective. Bien réalisée, la manœuvre est extrêmement juteuse. La faible progression de l’offre encourage l’attrait pour cette catégorie d’opérations immobilières.

La négociation des droits TV du championnat de France relève de ce cas de figure. Le football est un produit que les diffuseurs s’arrachent et l’appel d’offre pour la période 2020-2024 risque de déclencher une surenchère rendant la barrière du milliard d’euros par an tout-à-fait franchissable. A titre de comparaison, les droits actuels sont de 762.5 millions d’euros par an mais la simple entrée de SFR dans la danse a provoqué une explosion des droits TV de la Ligue des champions européenne qui sont passés de 150 à 350 millions d’euros. Il est certain que la féroce concurrence à laquelle se livrent SFR, véritable bulldozer, Canal+, le diffuseur historique, BeIN Sports, toujours dans la course sans oublier Orange, guère encline à investir massivement dans les droits mais peu disposée à laisser SFR écraser ses rivaux, est la principale raison de ce mouvement ascendant. Toutefois, la structure du marché n’explique pas tout.

Cela fait déjà un bail que les droits de retransmission télévisée ne sont plus vendus en un seul bloc à un diffuseur unique. La Ligue nationale de football a compris depuis un moment qu’une stratégie de vente à la découpe garantissait une meilleure valorisation de ses droits. Matchs d’ouverture, multiplex, matchs de clôture avec la rencontre vedette, magazine, etc…, les capacités imaginatives de la Ligue semblent sans limites. Les médias se sont même fait récemment l’écho d’une rumeur persistante : dans le prochain appel d’offre, un lot serait créé pour être réservé aux chaînes diffusées en clair. Tout semble bon dans le cochon ! Il ne s’agit évidemment pas de verser des larmes de crocodile sur le sort des « footeux ». Néanmoins, à les deviner en train de zapper frénétiquement d’une chaîne à l’autre, avec le programme des journées du championnat sous les yeux, il faudrait posséder un cœur de pierre pour ne pas éprouver un minimum de compassion. Surtout que l’on peut s’interroger sur l’existence d’une limite à ce maniement frénétique de la cisaille. Le téléspectateur devra-t-il suivre la première mi-temps d’un match sur une chaîne et la deuxième sur une autre ?

Comme d’habitude, le surcoût pour les abonnés se justifiera par la qualité supérieure du spectacle, les nouveautés promises et d’autres douceurs encore. Quand il s’agit de fournir des explications, le culot des vendeurs est magistral, évoquant les bonimenteurs du Far West. Dans le western « Montana » (1950), un vendeur ambulant clamait :
– je vous le vends à deux dollars et je perds deux dollars !
Un prospect lui répondit hilare :
– vends-le à un dollar… comme cela, tu ne perdras qu’un dollar !

Conseils de lecture :

Gayant Jean-Pascal (blog), http://ecosport.blog.lemonde.fr/2016/02/19/qui-veut-perdre-des-millions/.
Les Echos, https://www.lesechos.fr/tech-medias/medias/030380009578-le-foot-italien-rate-la-mise-aux-encheres-de-ses-droits-tele-2093743.php, 12 juin, 2017.