LE BALLON DE FOOTBALL EST-IL ROND OU BIEN PLAT ?

Quel machiavélisme, ce Vladimir Poutine ! Par un jeu de billards à plusieurs bandes dont il a le secret, il a réussi à déstabiliser la France. Pas de fake news, de pirates informatiques ou de câbles coupés cette fois. En envahissant l’Ukraine, il savait que l’UEFA délocaliserait la finale de la Champions League qui devait se disputer en Russie. Paris n’a pas résisté et s’est proposée. Patatras…  

Les incidents qui se sont produits autour de cette rencontre sportive ont déclenché un scandale international. Il s’agit de football européen tout de même ! Depuis, la population a été sidérée d’apprendre que le contenu des caméras de surveillance disposées autour du Stade de France avait été effacé. Petite pause devinette à propos de la probabilité la plus élevée de deux événements – A : que cet épisode embarrassant ait pu survenir et B : qu’il soit survenu et que la disparition de toutes ces données visuelles ait été intentionnelle, c’est-à-dire organisée par les autorités françaises. La réponse donnée sera souvent B. Or, c’est logiquement impossible. La solution est nécessairement A. Chez les spécialistes des sciences cognitives, l’erreur d’appréciation porte le doux nom de « biais de représentativité ». L’explication est simple. Disons que la probabilité de A, l’effacement des informations, soit de 10 %. La probabilité de B est nécessairement inférieure ou égale à 10 %. Dans l’ensemble constitué par les occurrences de A, il y a plusieurs explications possibles : la conduite délibérée (B), aussi vraisemblable soit-elle n’est que l’une d’entre elles. Ainsi, l’incompétence totale n’est pas à exclure entièrement.

La gestion de cette finale a été tellement calamiteuse que toutes les interprétations sont plausibles. A tout seigneur, tout honneur : l’absence d’Emmanuel Macron dans les tribunes a été d’autant plus remarquée que, outre les huiles du monde du football, le roi d’Espagne et l’émir du Qatar avaient fait le déplacement. Quand on se présente comme le big boss de la start-up nation, l’argument du besoin d’un petit break n’est guère recevable. On l’imagine aisément faire la leçon à des salariés pressés de partir en week-end : « quand on veut s’acheter des costards, on bosse sans rechigner mon ami ». Cette atmosphère un peu pastorale de vacances s’est retrouvée au niveau de l’organisation du match. Certes la grève du RER B n’a rien arrangé – pourquoi y a-t-il tant de « fainéants » en France au fait ? Cependant, c’est une sorte d’amateurisme général qui a semblé émaner tout au long de la soirée. Après tout, qu’est-ce qu’un match de football quand on possède un incomparable savoir-faire dans le maintien de l’ordre ? Qui plus est, dans ce genre de contexte, quand un malencontreux dérapage est constaté, il n’y a rien de plus facile que désigner un bouc-émissaire à la vindicte populaire.

Lorsque le ministre de l’Intérieur, Gerard Darmanin, et le préfet de Paris, Didier Lallement, ont été invités à rendre des comptes, ils ont accusé les supporters de Liverpool : 40 000 d’entre eux se seraient déplacés à Paris sans billets valables. L’amalgame entre les familles de supporters et les hordes de hooligans, originaires de Liverpool et à l’origine du drame du Heysel en 1985, était tentant.  Et puis ce sont des Britanniques, lesquels ont rarement bonne presse chez leurs anciens partenaires européens depuis le Brexit.  L’air martial avec lequel ces chiffres ont été avancés ne les a pas rendus exacts comme par enchantement. C’est pourquoi les autorités procédèrent rapidement à une correction. Seuls 2 000 détenteurs de faux billets avaient été recensés. Le contraste avec Corneille qui avait assuré : « Nous partîmes 500 ; mais par un prompt renfort / Nous nous vîmes 3 000 en arrivant au port » était flagrant. Pour espérer se payer la tête des médias et du Sénat dans ces circonstances, il fallait une dose exceptionnelle d’aplomb ou d’inconscience.

Les témoignages des supporters anglais et des journalistes sur place racontent en effet une tout autre histoire : de pacifiques familles aspergées de gaz par des policiers, des stadiers débordés, des infiltrations de locaux sans billets à l’intérieur du stade, des Anglais victimes d’agression de la part de bandes de voyous extrêmement bien organisées… Croire que l’effacement de certaines images, celles autour du stade comme celles de la RATP, masquerait la réalité et entretiendrait un doute raisonnable sur les raisons de la pagaille était d’une candeur infinie. Dès le début du maelstrom, des films des spectateurs circulaient sur les réseaux sociaux. Sans oublier que, même s’ils ont accédé au stade par une autre voie, les Espagnols ont également formulé des griefs sur la manière dont ils avaient été traités. Il est vrai qu’en France la fête du village se prépare un peu partout avec un an d’avance. Dans le cas présent, les organisateurs n’avaient que trois mois pour se retourner. Et puis les parties prenantes étaient si nombreuses : la préfecture de police, l’UEFA, le stade, la RATP, la marine suisse… Rappelons que l’intelligence collective se mesure parfois par le QI le plus bas divisé par le nombre de participants.

Indépendamment des lois de Darmanin, la justification de l’effacement des images vaut également son pesant de cacahuètes. Les décideurs auraient ignoré qu’elles révélaient toute cette violence. Mais les ont-ils regardées au moins ? Si oui, alors pourquoi ne pas les avoir conservées comme pièce à conviction dans leurs investigations ? Et sinon, c’est-à-dire s’ils n’ont pas eu la présence d’esprit de jeter un œil sur le contenu des caméras, quelle est l’utilité de ces outils de surveillance in fine ? Si Big Brother sert uniquement à mater des supporters qui fraternisent en s’enfilant des saucisses avec des frites, leur installation n’est peut-être pas indispensable. L’idée est-elle d’identifier d’éventuels fauteurs de troubles ou de donner le sentiment à la population qu’elle est surveillée en permanence ? Quand on se refuse à verser dans les théories du flicage systématique, il n’y a qu’une explication possible : il fallait dissimuler des éléments  dérangeants. En enfouissant les faits plutôt qu’en y faisant face courageusement, on se promet des lendemains réjouissants : vivement les Jeux Olympiques de 2024 !    

La maxime (Georges Clemenceau) :

Les fonctionnaires sont un peu comme les livres d’une bibliothèque :

ce sont les plus hauts placés qui servent le moins…

MATCH NUL

Quand on exerce une activité, quelle qu’elle soit, il est essentiel d’éprouver du contentement, de la joie. La quête de souffrance semble passée de mode. Le sport n’échappe pas à l’air du temps. Dans sa pratique, prendre du plaisir est obligatoire – d’abord le sien, bien sûr, mais accessoirement aussi celui de son adversaire puisque cela signifie alors qu’on l’a vaincu.

L’historien Allen Guttman a proposé une définition du sport reposant sur trois critères : la pratique d’activités physiques, le prisme de la compétition et une logique « autotélique », c’est-à-dire une activité qui n’est entreprise que pour elle-même. Ce faisant, il a donné le coup d’envoi à des discussions sans fin. Selon cette acception, les échecs resteraient à l’extérieur. Quelques petits malins en ont déduit que la guerre pouvait entrer dans la catégorie – enfin la guerre à l’ancienne, avec des charges de fantassin, pas l’envoi d’armes high-tech quand on est avachi dans son fauteuil. Avec cette définition, les Jeux Olympiques antiques tenaient du sport : il était possible de déconnecter les compétitions des aspects religieux de l’évènement. En revanche, le tlatchi auquel les Aztèques s’adonnaient en Mésoamérique ne l’est pas. S’il fait songer à une espèce de football, ce jeu ne peut être détaché de sa dimension sacrée. Il n’avait pas d’existence propre. La balle représentait le soleil et son mouvement avait une portée cosmique. Les participants étaient finalement les acteurs d’un cérémoniel qui se concluait par le sacrifice de l’un d’eux.

Laissons ces débats à la sphère académique. Dès que l’on s’extrait de la mêlée, le point le plus volontiers accepté est que le sport véhicule une idée d’affrontement. Les participants transpirent pour remporter la victoire, qu’on lui accorde ou non de l’importance. Quand des amis jouent au football sans effectuer de décompte des buts, on se trouve plutôt dans la sphère du loisir. Cette nécessité de tenter de départager les adversaires représente le dénominateur commun du sport dans l’Antiquité et du sport moderne. Dans le monde grec, la limite des courses était fixée par la distance à parcourir. Le premier qui franchissait la ligne était déclaré vainqueur. Pour ce qui est des combats, ils duraient jusqu’à ce que l’un des protagonistes triomphe. A l’ère moderne, la boxe a produit des règles assez précocement. Ses « London Price Ring Rules » datent de 1743. Comme pour les combats de coqs, l’objectif était de mettre de l’ordre dans un univers trouble afin de rassurer les parieurs. Les matchs duraient jusqu’à ce que l’un des boxeurs s’impose, sans limite de temps. Le risque de blessure n’était pas négligeable. Le fluet Daniel Mendoza a atteint la célébrité en parvenant à vaincre de véritables mastodontes, cela en les épuisant.

La Révolution industrielle établit la toile de fond de l’émergence du sport moderne, avec l’organisation rationnelle des compétitions, des règles standardisées, l’apparition de clubs, le chronomètre et la mesure des performances. De nombreux sports naissent dans les public schools anglaises. Par l’éducation physique, les futures élites du pays doivent apprendre le dépassement de soi. Au rugby, un code de trente-sept articles est publié en 1846. L’article 32 stipule : « le match est déclaré nul si après cinq jours le score reste égal, ou après trois jours si aucun but n’a été marqué ». Pour être capable d’envisager une telle longueur de match, on comprend combien il est important qu’un gagnant en ressorte. Il ne doit pas y avoir d’ex aequo. Il est facile d’imaginer l’état physique des joueurs au terme d’une rencontre allant jusqu’à cette extrémité. Ce ne sont probablement pas les souffrances qui empêchaient de prolonger le match au-delà de cinq jours mais plutôt l’obligation de revenir à la vraie vie un moment donné. Les valeurs de courage et d’héroïsme étaient exaltées par cette obsession de la victoire. L’histoire ignore le nom de ces étudiants, sans doute moins braves que leurs coéquipiers, qui laissèrent tomber le ballon de manière faussement involontaire parce qu’ils avaient trop faim ou bien un rendez-vous galant.

Chaque sport a mis en place des dispositifs dans l’intention de départager les compétiteurs à égalité. En football, en fonction des périodes et des compétitions : les prolongations, le pile ou face,  la séance de penalty et le match à rejouer ont alterné – avec des formules mixtes parfois, prolongations puis tirage au sort par exemple. En athlétisme, les temps des coureurs, qui sont maintenant mesurés au millième de seconde, permettent de trancher. Chaque fois que des sportifs franchissent la ligne d’arrivée la main dans la main, ils sont classés néanmoins même si cela paraît totalement artificiel. C’est ce qui est arrivé durant le Tour de France 1986 avec les cyclistes Bernard Hinault et Greg Lemond. Ils appartenaient à la même équipe et s’étaient détachés ensemble. L’étape fut attribuée à Hinault. En ce sens, les récents Jeux Olympiques de Tokyo ont jeté en pleine lumière un cas de figure rarissime. Les deux sauteurs en hauteur Mutaz Barshim et Gianmarco Tamberi étaient à égalité parfaite sur l’ensemble du concours. Ils se sont entendus pour ne pas disputer de barrage qui déciderait du vainqueur. Ils ont donc partagé la médaille d’or mais ceci est une anomalie. Le sport ne doit pas être confondu avec l’« Ecole des fans ».         

Les sports sont attachés à un environnement culturel. La mayonnaise prend parfois mais pas toujours. D’origine anglaise, le rugby a dû se transformer en football américain pour prendre son envol aux Etats-Unis. L’Inde s’est tellement bien appropriée le cricket, également anglais, que nombre de ses habitants pensent qu’il y est né. Le football, lui, transcende les cultures en raison de ses règles simples, de sa praticabilité en toute circonstance et d’un geste clé (donner un coup dans un objet qui traîne) accompli par tous. Claude Lévi-Strauss raconte que le ballon rond est arrivé en Nouvelle-Guinée avec les missionnaires. Les Gahuku-Gama ont appris à y jouer auprès d’eux mais en l’adaptant à leurs propres valeurs : la cohésion sociale exigeait que la partie se termine sans gagnant, ni perdant. Les Occidentaux ne comprenaient pas qu’à la fin, l’équipe menée au score refasse forcément son retard. Un match nul ?

Maxime (Pelham Grenville Wodehouse) :

La fascination de la chasse comme sport dépend presque exclusivement du fait que

Vous soyez devant ou derrière le fusil

12 HOMMES QUI MANQUENT PAS D’AIR

Il est des performances qui méritent d’être saluées. Dès que nous cherchons à échapper au covid, la réalité nous y ramène immanquablement. Prenons les vacances… juillet, le sable fin et les cocotiers. Et alors vient la question : serons-nous vaccinés ? Bref, encore raté… C’est alors que les présidents de douze des meilleurs clubs européens de football ont décidé de faire bande à part en créant leur ligue. D’un coup, était apparu un sujet suffisamment dramatique pour qu’on en oublie les masques et les variants.

Résumons les faits. Depuis presque 30 ans, l’élite des clubs de football exerce des pressions sur l’UEFA, la confédération européenne, afin de faire évoluer la compétition la plus prestigieuse du continent dans un sens qui sert ses intérêts. Deux axes principaux ont toujours guidé son action. Tout d’abord, il convenait de supprimer le risque sportif. Au départ, l’épreuve était réservée au champion national. Autrement dit, il y avait parfois quatre ou cinq prétendants sérieux au titre mais un seul élu. Le problème est globalement réglé aujourd’hui puisque les pays dominants ont été autorisés à inscrire quatre et même exceptionnellement cinq clubs. La deuxième priorité était que la valorisation économique de la Champions League progresse significativement. Il est toujours possible de faire mieux, et c’est d’ailleurs la cause de la crise récente, mais ses revenus ont effectivement explosé. L’UEFA travaillait la main dans la main avec les représentants du gratin des clubs pour que les ajustements opérés dans la formule de la compétition ne les fâchent jamais. Surtout pas.

 Alors que l’UEFA était supposée présenter sa nouvelle réforme de la Champions League lundi 19 avril, les douze conspirateurs lui coupaient le gazon sous le pied en annonçant la veille qu’ils faisaient sécession et lançaient une Super League. Adossés à la banque JP Morgan, ils misaient sur un minimum de 4 milliards d’euros de revenus contre un peu plus de 2 milliards actuellement. Dans le contexte sanitaire, il est assurément aventureux de prendre ce montant trop au sérieux – il a même été question de 6 milliards. En revanche, et c’est là que les putschistes savaient qu’ils seraient gagnants, une réduction du nombre d’équipes jouant dans la compétition phare donnait mécaniquement droit à une plus grosse part du gâteau. La future Champions League est organisée pour 36 clubs, la Super League l’était pour 20 seulement. C’est d’ailleurs le nombre de participants qui a constitué la pierre d’achoppement des discussions entre les deux camps ces derniers mois. L’UEFA refusait de sacrifier la dimension continentale : en 2020-2021, les trois-quarts des équipes appartenaient à 7 pays.

 L’argument avancé par les douze pieds-nickelés – « c’était la Super League ou bien la mort économique » –  doit être mis en perspective. En 40 ans, les droits télévisés des championnat nationaux ont été multipliés par 30, 40, 50, selon les pays. Pourtant, presque la moitié des clubs de football professionnel, y compris parmi les plus fameux, connaissent encore d’énormes soucis financiers, cela indépendamment du covid. Comment est-ce possible ? Au lieu de gérer de manière responsable la manne qui leur tombait du ciel, les dirigeants de ces clubs ont sorti le carnet de chèque et se sont engagés dans une politique inconsidérée d’achats de joueurs. Bien sûr, il y a eu un effet d’entraînement, tous faisaient de même. Il n’empêche que l’on reste interdit face à une telle impéritie. Se retrouver au bord de la faillite avec ce flux ininterrompu d’espèces sonnantes et trébuchantes relève quasiment de l’exploit. C’est pourquoi la réaction qui consiste à pousser les plus petits pour les priver de leur part du gâteau semble quelque peu déplacée.

Il n’y a aucune raison de présumer que le football soit différent du monde qui l’entoure. Quand les hooligans déclenchent des incidents ou quand des supporters hurlent des insultes racistes, les autorités du football expliquent que les maux de la société ne peuvent s’arrêter à l’entrée du stade – à juste titre. Dans le même ordre d’idée, les élites économiques vivent hors sol et ne se satisfont pas de la croissance des inégalités, qui est trop lente à leur goût. Elles ne lésinent pas sur les efforts pour accélérer la cadence et tous les coups sont permis à cette intention. Pourquoi en serait-il autrement dans le football ? Il y avait de l’entre-soi, une exclusion de la populace et une promesse de « ruissellement » pour faire avaler la pilule – plus de 300 millions pour les clubs amateurs. Du classique, quoi. Que la presse, les institutions sportives, les dirigeants politiques (cela faisait un bail qu’Emmanuel Macron et Boris Johnson ne s’étaient pas trouvés en short dans la même équipe…), les joueurs et les fans se soient levés comme un seul homme pour faire capoter le projet a quelque chose de revigorant.

Quant à la méthode… Les douze branquignols ont mis un point d’horreur à ajouter du cynisme à la félonie. Dans le rôle de Iago, traître magnifique, le président de la Juventus de Turin Andrea Agnelli se distingue tout spécialement. Samedi 17, il se confondait en compliments, c’est le cas de le dire, félicitant le président de l’UEFA pour le travail commun accompli. Et le lendemain, il frappait. Il faut l’imaginer à table, grondant ses enfants parce qu’ils ont menti à leur maman. Mais plus que cela, les stratagèmes utilisés pour conserver le secret de la conspiration ont certainement grisé la bande des douze : lunettes de soleil, réunions secrètes sur Zoom, utilisation de la messagerie cryptée Telegram, passage du slip et des chaussettes au détecteur de micro… Tout ça pour oublier que l’association de douze individus dépourvus de tout sens moral et uniquement mus par leur intérêt personnel est par nature fragile. Il était logique que, si l’un d’entre eux venait à sentir que le vent change de direction, il vendrait ses associés sans vergogne. Le président de Manchester City a ouvert le bal et, patatras, l’édifice s’est effondré.

Le mot fou vient de follis, qui signifie ballon, baudruche, vessie gonflée d’air. Les douze ont au moins été fidèles à l’étymologie.

La maxime :    

Les bleus, les bleus, tralalalalère

Les bleus, les bleus, tralalalala

ÇA TOURNE PAS TROP ROND

Les rachats de clubs de football par des fonds étrangers se multiplient. Que Qatar Sport Investments ait jeté son dévolu sur Paris Saint-Germain, on le comprend : les Folies Bergères, la Tour Eiffel… Mais quid de Troyes, Nancy ou Sochaux ? Comment ces villes moyennes ont-elles réussi à susciter un quelconque intérêt ? Ce ne sont pourtant pas moins de 9 clubs de D2 qui sont tombés dans l’escarcelle d’investisseurs étrangers. Mais qu’est-ce qui fait donc courir les Fonds Fondus de Football (FFF) ?

Le football n’est pas a priori pas un secteur recommandable pour qui recherche un placement juteux. En France, les deux clubs cotés en bourse, Lyon et Istres, ont été de véritables gouffres financiers. Le cours de l’Olympique Lyonnais a ainsi baissé d’environ 90 % depuis son introduction en bourse mais le phénomène vaut pour l’ensemble du continent. Au début des années 2000, 37 clubs avaient été admis à la cote. De retraits en faillites, ils ne sont plus qu’une vingtaine aujourd’hui. Certes, des exceptions comme Manchester United existent mais le football européen connait en fait un problème fondamental de rentabilité, lequel ne fait que se refléter dans le cours de bourse des clubs. Au moment de l’adoption d’un Fair Play Financier par l’autorité du football européen, l’UEFA, en 2010, à peu près la moitié des clubs étaient endettés, et parfois lourdement. Leur interdire de dépenser des montants dont ils ne disposaient pas était présenté comme une mesure d’assainissement indispensable. Le dopage financier devait être combattu au même titre que le dopage chimique.      

En vérité, l’ensemble du système a commencé à devenir bancal à partir des années 1990. La concurrence entre médias qui a conduit à une explosion des droits télévisés n’a pas été synonyme de sérénité financière. Les clubs ont aussitôt utilisé cette manne pour se lancer dans une politique de recrutement ambitieuse. En attirant les joueurs les plus talentueux, ils augmentaient leurs chances de bien figurer dans leur championnat national, se qualifier pour une compétition de niveau continental rémunératrice en termes de droits télévisés, voire de remporter des titres. Cette « course aux armements » s’est avérée éminemment inflationniste. Les salaires des footballeurs ont connu une croissance exponentielle. Celui des stars comme Messi a déjà été évoqué sur ce blog (FAITES DU SPORT QU’ILS DISAIENT ! – T’es sérieux ? (teserieux.blog) mais cette folle mécanique a gangréné l’ensemble du football professionnel en Europe. Dans le livre de Daniel, un désastre était annoncé avec l’inscription sur le mur : «  Mené, mené, tekel oupharsin » . Ici, c’était plutôt « Money, money, t’es celle qui met des toxines ».   

Par comparaison, le sport aux Etats-Unis est extrêmement régulé. Il représente à cet égard une exception aux lois anticartels qui régissent l’économie du pays. Il existe notamment un plafond salarial qui interdit toute forme d’emballement. Tout est fait pour que les propriétaires des clubs s’en mettent plein les poches. Pour le dire autrement, les sportifs, qui ont des compétences particulières, gagnent très bien leur vie sans toutefois que cela ne déséquilibre le système. Dans ces conditions, qu’est-ce qui a longtemps poussé des dirigeants d’entreprise à investir dans le football en Europe ? Pourquoi risquer son argent dans un modèle aussi défectueux ?  La passion a souvent été le principal moteur de ceux qui ont été surnommés « sugar daddies » par analogie avec les hommes riches qui entretiennent de jeunes beautés. Dans le cas présent, la danseuse est un club de football. Nombre de ces successful businessmen auraient adoré remporter un titre balle au pied, être acclamés, sentir le frisson du public. A défaut, côtoyer des grands footballeurs dans le vestiaire, se targuer d’être leur employeur, est une sorte de compensation.

Indépendamment de ce mécénat à fonds perdus si l’on peut dire, la route vers la fortune n’est cependant pas entièrement incompatible avec le football. Il suffit simplement de changer de perspective, et de se centrer sur les footballeurs. Puisqu’il n’existe justement pas de plafond salarial, il convient de tirer profit de cette caractéristique en jouant à la marchande. En l’occurrence, il s’agit de faire du commerce des footballeurs, non plus le moyen, mais la fin de l’activité de l’homme d’affaires. A ce propos, la TPO (Third Party Ownership) qui désigne l’acquisition des droits économiques sur un joueur  par une tierce partie a été considérée un temps comme une piste prometteuse. Exemple : en 2005, un investisseur a acheté 50 % des droits d’Alexandre Pato pour 200 000 euros.  Deux ans plus tard, le joueur était transféré dans un grand club pour 28 millions d’euros. Le gain pour l’acheteur des droits a donc été de 14 millions d’euros. En deux ans, la plus-value a été de 6 800 %, une jolie culbute. L’arrivée d’agioteurs cupides, les conflits d’intérêts et le grotesque de la situation (je vous vends le pied droit mais je garde le gauche) ont poussé les autorités du football à mettre la TPO hors-jeu.

Malgré cette mesure, il reste possible de pratiquer l’achat et la vente de joueurs. A cet effet, la propriété d’un club constitue la plateforme idéale. Ceux qui sont sujets à de grosses difficultés financières sont la cible rêvée. L’arrivée d’un aéropage d’individus en costard-cravate qui ont appris par cœur le nom et les faits d’armes historiques de l’équipe est une véritable aubaine pour les supporters désabusés. Après avoir sauvé le club, les nouveaux dirigeants envisagent de gagner la Champions League dans un délai raisonnable – c’est-à-dire dans 4 ou 5 milliards d’années. Le modèle repose sur l’achat de jeunes dotés d’un potentiel prêt à éclore : une année sur le terrain et revente en empochant le jackpot. Le rachat du club de Lille par Merlyn Partners relève de cette logique. La structure possédait 55 joueurs en portefeuille –  normalement, 25 doivent suffire. Une saison réussie et c’est le beurre plus l’argent du beurre, droits télévisés des compétitions européennes et grosses plus-values sur les joueurs. Une saison ratée et c’est la relégation. Merlyn n’est pas un enchanteur mais un fonds spéculatif. Ajoutons que la consanguinité entre investisseurs, propriétaires de clubs et agents de joueurs se traduit par des transferts de joueurs bizarroïdes et des collusions malsaines. Carton rouge, monsieur l’arbitre !    

La maxime :

Si Nancy oui… au final

Pourquoi pas Epinal ?

FAITES DU SPORT QU’ILS DISAIENT !

La distinction entre le travail et le loisir est apparue au dix-neuvième siècle avec la Révolution industrielle. L’intensification du rythme de travail dans des structures fermées exigeait en contrepartie des plages de repos et de détente. Le sport moderne, structuré par des fédérations et avec des règles unifiées, est né à la même époque. Comment il était et comment il est devenu…

foot

Le rémunération totale de Lionel Messi dépasse les 100 millions d’euro brut. Ne pas s’en offusquer puisque cela prend en compte, outre son salaire, les droits à l’image, une prime à la signature, un « bonus de fidélité » tant qu’il reste au club et des primes liées à ses performances. En net, taper dans un ballon, posséder un peigne, savoir lire et écrire, et ne pas avoir la bougeotte lui rapportent plus de 50 millions d’euros. Par heure, il encaisse 11 922 euros, soit 3,31 euros par seconde. Pour le dire autrement, en un petit quart d’heure, il gagne le SMIC. La comparaison est édifiante non seulement au regard du revenu des classes populaires mais quand on sait que Messi représente environ 40 % de la masse salariale de son club où d’aucuns estiment que même la disproportion avec ses coéquipiers est malsaine. Lucien Karpik s’est intéressé à une catégorie de biens, les singularités, qui sont caractérisés par une forte valeur symbolique et une incertitude sur la qualité. Le prix de ces biens est déconnecté d’une utilité objective et dépend de facteurs spécifiques.

Dans le football, la croissance exponentielle des droits télévisés fournit aux clubs dominants les moyens d’une politique débridée d’acquisition des meilleurs joueurs. Ceci explique que les prix montent en flèche. La critique adressée à cette analyse est assez prévisible. Certains footeux affirmeront qu’il faut être bien ignare en football pour ne pas être conscient des compétences footballistiques hors du commun de Messi. Il n’est évidemment pas question de contester les qualités balle au pied du numéro dix de Barcelone. En revanche, il est facile d’observer qu’il ne jouit absolument pas de cette réputation de sauveur lorsqu’il revêt le maillot de la sélection argentine. Alors comment est-il possible que Messi soit excellent dans un cas et décevant dans l’autre ? En vérité, le rôle de l’environnement ne peut être négligé. Les partenaires et l’entraîneur permettent ou non l’expression des plus grands talents individuels. L’œil est naturellement fixé sur la prouesse technique, l’exploit décisif. Cela l’empêche parfois de percevoir la dimension collective du sport.

Un retour en arrière s’impose. Lorsque les principes du sport moderne ont été institués, d’intenses débats ont opposé les partisans du professionnalisme et ceux qui souhaitaient tenir le sport à l’écart de dérives éventuelles liées au monde de l’argent. Comme le souligne Richard Holt, les effectifs du deuxième camp se recrutaient prioritairement dans les classes supérieures. Leur objectif était d’éviter à avoir à se mélanger sur le terrain avec les sportifs de condition modeste. C’est pourquoi quand il s’est simplement agi d’offrir aux travailleurs une compensation pécuniaire pour la perte de salaire liée à la participation à un événement sportif, loin de toute prétention au professionnalisme, les membres de l’aristocratie britannique se sont opposés avec virulence à cette proposition. L’invention du fair play est d’ailleurs une conséquence de cette position fermée. Le plaisir du jeu devait être beaucoup plus important que la victoire. L’esprit sportif devait prévaloir. Ce genre de discours était supposé constituer un obstacle supplémentaire pour les sportifs appartenant aux classes populaires.

Chaque sport a réagi de façon différente à ces débats. Le contraste entre le rugby (à quinze) et le football est saisissant à cet égard. Le rugby, « sport de voyou joué par des gentlemen », a rejeté le professionnalisme avec vigueur jusqu’à la fin du vingtième siècle. Ceci a provoqué une scission dans la famille du ballon ovale. Un rugby professionnel qui se jouait à treize a été créé en 1895 tandis que le rugby à quinze demeurait complètement amateur. Son entrée dans le sport business a certes été tardive mais il en a adopté les codes et les règles à une vitesse impressionnante. De son côté, le football, «sport de gentlemen joué par des voyous », est passé plus tôt au professionnalisme, dans la première partie du vingtième siècle dans la plupart des pays européens – cela, malgré la résistance acharnée de forces réclamant un sport pur, non gangréné. Toutefois, l’évolution en la matière a été lente jusque dans les années 1990. Il a fallu attendre 1969 pour que le contrat à terme voie le jour en France. Jusque-là, les footballeurs étaient la propriété de leur club. Quelle belle époque pour les dirigeants : ce système poussait tellement à la baisse des salaires que la paie de certains internationaux dépassait le SMIC d’à peine 20 % !

L’arrêt Bosman de 1997 sera un tournant dans cette libéralisation du sport professionnel européen. Les tribunaux communautaires statuent alors qu’un club n’a plus le droit de réclamer une indemnité de transfert quand un joueur, dont le contrat vient de s’achever, décide de s’engager dans une autre équipe. En même temps, ils interdisent aux fédérations sportives d’établir dans leurs règlements une discrimination entre citoyens de l’Union en fonction de leur nationalité. C’est ce point qui reste le plus commenté mais tous deux contribuent à assimiler le sport professionnel à une activité économique comme une autre. La transformation de l’espace communautaire en un grand marché concerne également les sportifs. Il existe ainsi un marché des joueurs de football. Il s’agit en fait d’un marché dual. Le premier compartiment abrite les singularités. Le cocktail explosif entre la forte valeur symbolique et les droits télévisés explique la démesure des rémunérations. Dans le second, on trouve les joueurs de qualité inférieure, ceux qui sont presque interchangeables. Leurs salaires sont beaucoup plus modestes. Paradoxalement, les classes populaires ne sont pas jalouses des sommes empochées par les stars, comme si ces dernières avaient gagné au loto de la vie. Un pied de nez aux prétendus intellectuels qui condamnent cette folie ?

Conseils de lecture :

Holt Richard, Sport and the British: A Modern History, Oxford University Press, Oxford, 1990.
Karpik Lucien, L’économie des singularités, Gallimard, Paris, 2007.