LA SITUATION EST SOUS CONTRÔLE

Qu’un individu se dissimule puis s’éclipse sur la pointe des pieds afin d’éviter un contrôle, c’est inévitable. Il n’y a pas de moyens d’attraper toutes les personnes qui ont quelque chose à se reprocher. Mais qu’une situation réussisse à échapper elle aussi à tout contrôle nous fait peur. Est-ce pour autant, comme disait l’humoriste, que les contrôles font les bons amis?

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Il serait difficile de confondre l’homme de Néandertal avec un Lord anglais. Ce qui les sépare n’est pas simplement quelques dizaines de milliers d’années. L’un sent le fauve, marche le dos voûté, le gourdin à la main et le cri primal à la bouche. L’autre se distingue par un port altier, un parfum subtil, une canne de golf et ses formules de politesse qui fleurent bon les bonnes manières. La transition entre les deux personnages a requis un long processus de civilisation qui a été décrit par le sociologue Norbert Elias. L’homme s’est progressivement débarrassé de ses pulsions animales, de ses conduites les plus spontanées. Il a appris à manger avec une fourchette plutôt qu’avec ses mains, à déféquer en gardant contenance, à ne plus cracher alors que cette pratique a longtemps été considérée comme saine. Des tabous ont pareillement été érigés au niveau de la sexualité. Dans le même ordre d’idée, le développement du sport a permis à l’homme moderne de canaliser son rapport à la violence. Cela vaut aussi pour le football même si, dans ce cas, le sportif est revenu à la pratique régulière du crachat sur le terrain à tout instant. On peut se demander ce que cela signifie.

C’est une litote que de relever que Michel Foucault ne partage pas l’intégralité des positions d’Elias sur la question du conditionnement social. Son jugement est beaucoup moins élogieux. A ses yeux, il existe une intention. En prenant comme exemple la prison, il s’efforce de démontrer que l’objectif du pouvoir est d’exercer un contrôle sur les êtres qui constituent la société. Les institutions carcérales permettent à un petit nombre d’individus d’en surveiller un grand nombre. Ce type de dispositif se retrouve dans l’entreprise où quelques contremaîtres parviennent à superviser le travail de dizaines de salariés. En fait, la quête de performance économique renforce cette exigence de contrôle. Elle dépasse évidemment la fameuse pointeuse des entreprises. La Révolution industrielle soumet l’homme au rythme, à la discipline de la machine. Il convient d’être présent à son poste pour ne pas perturber la chaîne de production. Tout se joue à une seconde près. Rappelons que, selon une légende propagée par les syndicats, le père de l’Organisation Scientifique du Travail (OST), Frederick W. Taylor, aurait été enterré avec son chronomètre.

La notion de contrôle est centrale à notre époque. Elle se décline à toutes les sauces : contrôle des connaissances, contrôle d’identité, contrôle technique, contrôle sanitaire, contrôle des contrôleurs… puisque les dangers ne manquent pas. L’avènement d’une société de services a rendu la pointeuse quelque peu obsolète mais aucunement l’idée du contrôle. Dans la vie économique, le télétravail est en plein essor. Le contrôle ne porte plus forcément sur les moyens, le temps consacré à l’activité professionnelle, mais sur les résultats, la mission qui doit être accomplie. Quelle que soit sa forme, le phénomène du contrôle coule encore de beaux jours. Quelques éléments suggèrent que le mouvement n’est pas près de s’interrompre. Tout d’abord, le contrôle appelle le contrôle. Il obéit à sa propre logique et son emballement semble impossible à dompter. Des cohortes de consultants se sont engouffrés dans la brèche. Contre menue monnaie, ils améliorent les procédures de contrôle dans votre entreprise. Quand ils sont issus des effectifs même des organisations, cela permet de justifier leur position hiérarchique de cadre supérieur ou manager dont l’utilité ne serait pas bien claire sinon.

Cette logique du contrôle pour le contrôle est même susceptible de déboucher sur une perte totale de sens. Prenons une université qui œuvre à rendre ses procédures d’évacuation en cas d’incendie plus efficaces. Le rôle de l’expert ne se limite pas à faire sonner l’alarme et à mesurer en combien de temps le bâtiment s’est vidé de ses occupants. Trop facile. Il doit rédiger un questionnaire destiné à décortiquer les séquences et à distinguer tous les cas de figure envisageables. Les enseignants devront ainsi répondre à des myriades de questions telles que « Est-ce que tous vos apprenants ont entendu la sonnerie ? ». Le problème est qu’ils ont veillé uniquement à faire sortir leurs étudiants avec célérité. Aucun n’a stoppé l’évacuation pour les interroger : «attendez : tout le monde a-t-il entendu la sonnerie ? ». S’il y a des demi-sourds dans la classe, ce que certaines copies laissent parfois entendre, les enseignants n’en savent rien. Ils sont juste capables de certifier que tous les étudiants présents dans la salle sont effectivement sortis, c’est tout.

L’obsession du contrôle conduit par contrecoup à la nécessité de mesurer une forme progrès. Dans le cas contraire, cela signifierait que les contrôles ne servent à rien. Cette pensée est totalement intolérable bien sûr. A l’instar de l’homme, l’entreprise apprend de ses erreurs. Pourtant, d’aucuns franchissent le pas et dénaturent la philosophie du contrôle pour s’assurer que l’évolution est réellement positive, que les lacunes se corrigent au fur et à mesure des vérifications. Si l’on reste sur notre fil rouge, l’université, une annonce préalable de l’exercice d’évacuation par le responsable de la sécurité est une première option. Une multiplication compulsive des exercices d’évacuation en est une autre. Battre le record du monde dans ce domaine risque toutefois d’avoir pour contrepartie une baisse du niveau scolaire. Alors pourquoi ne pas inviter les étudiants et les personnels à se pointer chaque jour en survêtement et en baskets afin de grappiller quelques secondes ou encore interdire les études supérieures aux personnes à mobilité réduite ? On voit le souci : passer le contrôle devient plus important que conduire à une authentique amélioration.

Conseils de lecture :

Foucault Michel, Surveiller et punir : naissance de la prison, Gallimard, Paris, 1975
Elias Norbert, La civilisation des mœurs, Agora, Paris, 2003.