LA BELLE IGNOREE…

Cristiano Ronaldo et Leo Messi sont connus de tous. Il est injuste que le nom de Didier Migaud ou de Raoul Briet n’évoquent rien dans le grand public. Ce sont pourtant des virtuoses. Ils jonglent avec les chiffres comme d’autres avec un ballon. Ce sont les superstars de la Cour des comptes. Leur horizon ne se limite pas à quelques petites dizaines de millions d’euros. Eux, ils dribblent avec des milliards.

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Les lunettes en écaille et le sentiment d’avoir un balai dans le derrière ne sont pas des prérequis mais ils facilitent l’embauche à l’évidence. La liste des titres des personnes qui œuvrent à la Cour des comptes montre que ces gens ne sont pas là pour rigoler : président de chambre, procureur général, avocat général forcément mais aussi rapporteur, contre rapporteur, contre contre rapporteur, conseiller maître ou conseiller référendaire, parfois en service extraordinaire. L’institution recrute au niveau « ENA ». On y recense notamment des administrateurs civils, des magistrats, des officiers, des fonctionnaires des assemblées parlementaires ou, sans surprise, des agents comptables des organismes de sécurité sociale. Les techniques comptables les plus sophistiquées sont mobilisées : les emplois sont à gauche et les ressources à droite. L’excellence en calcul est de mise. Il n’est pas question de manquer de retenue, principalement lorsque l’on pratique des additions. Le trop volubile Bibi le clown n’aurait jamais été engagé dans un tel lieu.

L’idée que l’Etat a besoin d’assistance dans la gestion de ses recettes et de ses dépenses n’est pas neuve. Elle se comprend aisément quand on sait que le panier du gouvernement a tendance à être percé. D’où le risque d’une hausse des prélèvements, d’un mécontentement du peuple et de désordres sociaux… au bout du compte. Il est clair que chaque agent économique est susceptible d’avoir les yeux plus gros que le ventre et de déraper financièrement mais, quand cela arrive à un individu, c’est son conseiller bancaire qui remplit habituellement la fonction de la Cour. Menaces à l’appui, un coup de fil suffit en général pour remettre le laxiste sur les rails. Pour l’Etat, c’est différent. D’abord, parce qu’il a presque toujours été admis que lui avait le droit d’avoir un trou dans ses caisses mais aussi parce qu’il suffit théoriquement qu’il appuie sur un bouton pour régler le problème. Votre Altesse, la France est à découvert ! Qu’à cela ne tienne, je vais vous faire un chèque en son nom. A la Revolution, les chambres de comptes ont été supprimées. Elles ont toutefois été très vite restaurées par Napoléon First. Le peuple n’est finalement pas plus sage que le roi en la matière.

L’objectif de la Cour des comptes est de s’assurer que les deniers publics soient utilisés avec efficacité, d’éviter la menace d’une gabegie financière. On comprend la logique. Le consentement à l’impôt du contribuable dépend en grande partie du fait que l’argent collecté n’est pas gaspillé stupidement. Quand l’actualité est en berne, la presse fait ses choux gras des rapports émis par la dame de la rue Cambon. Ah ces ponts dont la construction est arrêtée à mi-chemin ou qui est achevée mais ne mène à nulle part ! L’effet comique est garanti. On ne compte plus les chantiers dont le coût a été multiplié par cinq-dix… ou plutôt si justement. Et que dire du logiciel SI-Paye destiné à remplacer les services de paie des ministères, lancé en 2007, d’un coût de 346 millions, mais qui n’a pu devenir opérationnel en 2017 comme prévu. En effet, il n’a jamais été possible d’intégrer le paiement des primes fonctionnaires – aucun ministère n’étant disposé à renoncer à ce qu’il considérait comme une de ses prérogatives. Une sacrée surprise.

A priori, le contrôle s’effectue a posteriori, c’est-à-dire une fois que l’argent est décaissé. La Cour des comptes ne devrait pas avoir son mot à dire sur le type de dépenses qui doit être engagé. La France est une démocratie et c’est la représentation nationale qui décide de l’affectation des montants collectés au titre des prélèvements obligatoires. Seulement voilà, on a observé ces dernières décennies un assez déplaisant glissement progressif des missions de la Cour. Son champ des compétences s’est étendu aux organismes privés qui bénéficient des subsides publics. Ceci n’est pas un réel problème. Plus ennuyeux, tel un saumon remontant la rivière, la Cour a commencé à s’intéresser à l’origine des dépenses, c’est-à-dire aux choix publics. Au départ, le raisonnement semble relever du bon sens. Supposons qu’un adulte donne une tape sur la main de son enfant chaque fois qu’il la plonge dans le pot de confiture. Plutôt que passer à des sanctions plus radicales, introduction d’une dose d’arsenic par exemple, cacher le pot paraît être de bonne politique. Pourtant, dans ce cas précis, les conséquences sont pernicieuses.

La Cour des comptes en est ainsi arrivée à reprocher au gouvernement les mesures sociales qu’il a instaurées dans l’urgence afin de calmer la colère des gilets jaunes. Ce qui est particulièrement fort de café ! On imagine le coup de fil furibard d’Emmanuel Macron à son président Didier Migaud :
– M’enfin, ça va pas. Z’avez déjà vu une politique plus libérale que la mienne ? Je saupoudre juste un peu pour empêcher une révolution et vous me tombez dessus !
– Veux pas savoir. La colonne des recettes n’est pas égale à la colonne des dépenses. Point barre.
Soit. Le souci est que le positionnement de la Cour est loin d’être neutre sur le plan idéologique. Les comptes ne sont pas à l’équilibre mais, pourquoi est-ce que ce sont les dépenses sociales qui doivent nécessairement passer à la trappe ? N’est-il pas possible d’incriminer les cadeaux concédés aux entreprises d’autant que leur montant est incomparablement supérieur ? Les arguties comptables ne trompent pas. L’institution fraye plus ou moins consciemment avec les fondements de la vulgate néolibérale. Les chiffres ? Il n’y a manifestement pas que ça qui compte.

Conseils de lecture :

Laporte Michel, 10 contes des mille et une nuits, Flammarion, Paris, 2005.
Cour des comptes, https://www.ccomptes.fr/fr/cour-des-comptes/histoire, 2019

ELLE NOUS FAIT BIEN MARCHER

La rue est une voie de circulation bordée de maisons. En la parcourant, nous nous déplaçons. Mais comme nous ne sommes pas seuls à agir ainsi, nous y faisons aussi des rencontres bonnes ou mauvaises. La rue sert même à l’occasion de lieu de rassemblement, notamment pour le peuple en colère. Alors la rue nous veut-elle du bien ?

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La foudre s’est abattu sur le malheureux Emmanuel Macron lorsqu’il s’est mué en conseiller de Pôle Emploi, suggérant à un jeune de 25 ans formé dans l’horticulture de «traverse(r) la rue » pour décrocher un emploi. Le résultat de cet échange fut paradoxal. Le chômeur suivit la recommandation et traversa effectivement la chaussée pour présenter sa candidature à des postes dans le secteur de l’hôtellerie… mais en vain. En revanche, une fois revenu à la case départ après avoir retraversé dans l’autre sens, la fédération horticole lui avait déroulé le tapis rouge, lui proposant un emploi. Sur cette séquence, le président de la République a surpris en associant la rue à une opportunité économique. Même s’il avait été précédé dans un registre identique par le président des Etats-Unis, Herbert Hoover, qui avait assuré que « la reprise se trouvait au coin de la rue » au tout début de la crise des années trente, le préjugé à son propos est plutôt défavorable. L’expression populaire « être à la rue », c’est-à-dire y être rejeté, décrit une situation d’échec, un individu complètement dépassé.

Dans un film délicieux, le réalisateur Ernst Lubitsch avait montré que c’était en fait un magasin qui se trouvait au coin de la rue. Mais c’est bien sûr ! Le commerce et les affaires expliquent cette perspective de prospérité. Ceci vaut pour toutes les activités, y compris les maisons closes, où se pratique le commerce de la chair. « Avoir pignon sur rue », c’est bénéficier d’une notoriété traduisible en rentrées d’argent. Le célèbre adage «celui qui a pignon sur rue / a pognon sur son compte à vue » l’illustre. Le souci est que l’argent passe ici d’une main à l’autre. Les clients se font faire les poches. En contrepartie, ils récupèrent évidemment des biens qui les plongeront dans un état de béatitude mais, une chose est sûre, ils ne s’enrichissent pas. La rue n’est donc pas un lieu où la majorité de la population est susceptible d’améliorer sa situation économique. La probabilité de trouver un billet sur le trottoir est infiniment faible et encore faut-il ne pas louper l’occasion. Obsédés par la rationalité, les économistes de Chicago ne les ramassent jamais parce qu’ils sont convaincus que, si c’était un vrai, quelqu’un d’autre l’aurait déjà fait avant eux…

C’est dans une autre direction qu’il convient de s’orienter. La rue offre un véritable boulevard aux mouvements sociaux. Les mécontents de tous bords s’y donnent rendez-vous et y processionnent « tous ensemble tous ensemble, eh ». L’action collective y prend toute son envergure pour le meilleur comme pour le pire. Même si certaines de ses thèses sont aujourd’hui contestées, Gustave Le Bon a été le premier à décrire le phénomène d’agglomération de corps autonomes qui fusionnent dans un tout plein de force et prêt à renverser les montagnes – cela, jusqu’à un éventuel soulèvement. Les barricades bloquent la rue mais ouvrent la voie, entend-on. Le sentiment de « puissance invincible » du tout dilue la responsabilité de chacune de ses unités. C’est pourquoi tous les débordements sont possibles. De plus, les buts de ces masses en mouvement peuvent être d’une extrême diversité : lutte contre les inégalités économiques, défense de l’identité nationale, accomplissement d’un pogrom – ces motivations n’étant parfois pas exclusives les unes des autres, cela s’appelle alors la « convergence des luttes ».

D’aucuns considèrent que la meilleure incarnation de la démocratie est constituée par un peuple en marche, immaculé. Derrière lui, se trouvent des théoriciens, ceux qui sont capables de décrypter ses intentions les plus profondes. Même si ce ne sont pas les structures qui défilent dans la rue, c’est tout comme. Il est vrai que le diagnostic ne pose guère de problème : la vision d’une foule en colère suggère une critique virulente de l’ordre établi. Le système est corrompu et la démocratie confisquée. Les petites gens souhaitent reprendre tout bonnement « les clés du camion ». C’est au niveau de la médication que les avis divergent. L’extrême-gauche ne propose assurément pas les mêmes remèdes que l’extrême droite. Pourtant, l’une et l’autre prétendent représenter essentiellement la volonté du peuple. Comment la rue tranchera-t-elle dans ces conditions ? A priori, par la loi du plus fort parce que la saine colère des citoyens rend leur violence légitime. Dans le cas des gilets jaunes, on notera que les casseurs des deux camps se sont soigneusement évités. Ils se sont entendus en revanche pour provoquer un maximum de dégâts sur leur passage.

Par sa stratégie d’écrasement des corps intermédiaires, qui a été combinée à de petites piques adressées à la population, Emmanuel Macron a contribué à pousser cette dernière dans la rue. La violence qui s’est ensuivie a servi indirectement les intérêts des gilets jaunes, au grand dam du gouvernement qui misait sur un rejet du mouvement dans les sondages justement en raison de cette brutalité. Il est clair que la rue est le lieu idéal pour que ce type de comportement puisse marquer les esprits. Si les mécontents avaient saccagé leur propre domicile, le président n’aurait certainement pas fait la moindre concession… Par contraste, il y a plus de chance qu’un individu développe une authentique réflexion dans un cadre structuré, son appartement ou une réunion publique, que dans l’excitation de la rue où la confrontation des émotions des uns et des autres ne garantit pas la formulation de revendications sensées et susceptibles de faire l’objet d’un consensus général. Les prochaines élections n’auront pas lieu dans la rue mais dans l’isoloir. Le score des listes gilets jaunes ne devrait pas faire péter les compteurs…

Conseils de lecture :

Le Bon Gustave, Psychologie des foules, PUF Paris, 2013.
Lubitsch Ernst, The Shop Around The Corner, Metro Goldwyn Mayer, 1940.

DOCTEUR, LE PRESIDENT A ATTRAPE LA JAUNISSE !

Parti à Buenos Aires, le Président Macron y a rencontré son homologue argentin, Maurizio Macri. A la suite de leur entrevue, il a déclaré en substance à la presse : « lui au moins m’a cru. Il a suivi la même voie que moi : des réformes libérales très impopulaires. Ça m’a cramé mais je ne lâcherai pas». Certes, ça l’a un peu cramé…

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Emmanuel Macron a révolutionné la politique à plusieurs niveaux. Sa campagne électorale avec ses bataillons de marcheurs envoyés recueillir la parole des citoyens et sa victoire sans le soutien des structures d’un parti représente la première étape de ce chamboulement. Une fois arrivé au pouvoir, il a dévoilé une conception de l’Etat assez peu ordinaire. Ce n’est évidemment pas son libéralisme, plutôt répandu par les temps qui courent, qui le distingue de ses pairs – pas plus que l’intrusion de la logique du business dans la gestion des affaires publiques. Donald Trump l’a même devancé en la matière. Quand il rencontre un interlocuteur étranger afin de trouver un accord, il continue de faire des deals. Cependant, aussi fruste soit-il, le Président des Etats-Unis est conscient qu’un Etat n’est pas une compagnie privée. Rien de tel dans le cas macronien où la France doit se métamorphoser en entreprise. C’est son rêve d’une «start up nation». On n’a jamais aussi senti à l’aise monsieur Macron que durant la journée du patrimoine. Il a personnellement organisé la vente de produits dérivés à l’Elysée. Il ne pouvait qu’être épanoui en jouant à la marchande !

La véritable innovation est plus sensationnelle encore. Emmanuel Macron avait proclamé qu’il ferait de la politique autrement. Les électeurs ont alors compris qu’il se situerait hors des appareils des partis traditionnels et de leurs détestables combines. Il a tenu parole. Il a pulvérisé la gauche et la droite historique qui, il faut le reconnaître, l’ont bien assisté dans cette mission, en témoignant de capacités autodestructrices inédites. A faire pâlir de jalousie les commandos suicides islamistes. Cela ne signifiait d’ailleurs pas qu’il n’y aurait plus de magouilles comme l’atteste l’affaire Benalla… juste qu’elles prendraient place à l’extérieur des organisations classiques. Dans son propre parti, qui était formé de ralliés de la dernière heure autour de son nom, il était clair qu’il conserverait les mains entièrement libres. Après avoir réduit en poussière les organisations politiques, il s’en est pris avec le même entrain aux autres corps intermédiaires, le parlement et les syndicats notamment. Pourquoi s’embarrasser de discussions stériles au sein de la représentation nationale s’il est légal de mettre en œuvre son programme par ordonnances ? C’est une simple question d’efficacité. Les organisations salariales ont été piétinées de la même manière.

Au bout du compte, toutes les interfaces entre lui et les citoyens ont été court-circuitées ou mises au pas. Sans autre recours que l’épouvantail de l’extrême-droite brandi à la plus petite occasion par la macronie triomphante, les citoyens ont été priés de se conformer aux directives de leur Président modernisateur qui méritait ainsi amplement son surnom de Jupiter français. Le problème est que, si Emmanuel Macron a paraît-il été un brillant acteur de théâtre durant son adolescence, il a manifestement éprouvé davantage de difficultés avec ses leçons de physique. Il a mal assimilé le principe action-réaction. S’il a réussi à briser les codes de la vie politique, les Français n’ont pas pour autant cessé de vouloir l’informer de leurs doléances. Toutefois, puisque l’accès aux anciens canaux de transmission leur est désormais fermé, ils ont été contraints d’en chercher de nouveaux et ils n’ont trouvé que la rue. C’est l’originalité du mouvement des gilets jaunes : il s’agit d’une réponse à une manière singulière de concevoir la politique – d’où cette perplexité des politologues qui se trouvent face à une situation totalement inconnue. Le pire n’est pas là.

Les inégalités ont explosé ces trente dernières années en France. Le Président Macron ne peut en être décemment tenu pour responsable : il était en culottes courtes quand le phénomène s’est amorcé. En revanche, la réponse qu’il propose ou plutôt impose est dramatique sur le plan social. La transformation de chaque individu en auto-entrepreneur augmentera considérablement les profits des entreprises en renforçant la précarité. Etant donné que le chef de l’Etat souhaite s’attaquer en même temps aux aides sociales, la population sera alors prise dans un étau. Le filet de protection de la puissance publique sera retiré au moment où les Français en auront le plus besoin. Le tout-Paris bruisse de rumeurs. Il paraîtrait que Thomas Malthus serait l’auteur favori du Président. Rappelons que le pasteur anglican était tétanisé par les mesures d’assistance aux pauvres. Selon lui, elles leur permettaient d’améliorer leurs conditions de vie, d’être plus nombreux et d’exiger alors de nouveaux subsides au point que la fortune des nantis finirait par être engloutie par l’entretien des démunis. Il s’agissait d’un dispositif infernal qu’il convenait de stopper.

En d’autres termes, les citoyens ont parfaitement compris que la politique du gouvernement, loin de les sortir de leur difficultés économiques, est supposée les y plonger beaucoup plus profondément. Comme le montrent les travaux de Thomas Piketty et d’Angus Deaton, le creusement d’un fossé entre les «premiers de cordée » et les autres n’est assurément pas spécifique à la France. Les partis populistes prospèrent un peu partout dans les pays développés. La France sort du lot parce que cette évolution est habituellement lente, progressive. Avec son slogan implicite « soit vous vous élevez pour devenir millionnaire, soit vous vous taisez », le Président Macron incarne une volonté d’assumer cette tendance et même de l’accélérer, cela dans un contexte où les soupapes qui auraient permis de relâcher un peu la pression ont été retirées. L’histoire jugera si c’est du courage ou de la folie. Ce qui est certain est que, sur la fin, les éléments de langage prodigués par les meilleurs experts en communication n’auraient pas convaincu les voyageurs sur le Titanic.

Conseils de lecture :

Deaton Angus S., La grande évasion : santé, richesse et origine des inégalités, PUF, Paris, 2016.
Peeters Théo, L’autisme – de la compréhension à l’intervention, Dunod, Paris, 2014.