LE SOLEIL DES MAROQUINS

Le formalisme administratif est parfois associé à un mal de crâne nécessitant la prise de cachets d’aspirine mais il est davantage. Il recèle aussi de petits trésors, des pépites qui enrichissent notre connaissance de l’évolution de la relation entre l’Etat et la population. Il nous informe également des préoccupations de la société à un moment précis. Bienvenue dans l’univers des maroquins ministériels.

En créant un Ministère du Temps libre en 1981, le gouvernement socialiste avait souhaité envoyer un message clair à la population. Désormais, il n’y avait pas que le travail qui devait être pris en compte. En un sens, il n’avait pas tort. En longue période, le temps consacré aux activités productives avait en effet chuté drastiquement en France. Au dix-neuvième siècle, pendant les premières décennies de la Révolution industrielle, même les enfants travaillaient – la première loi fixant des limites de durée les concernant date de 1841. De ce fait, le temps passé à travailler tout au long d’une vie dépassait  les 60%. Ce qui était énorme. Avec la réduction de la durée légale du travail, l’entrée de plus en plus tardive dans la vie active et une période de retraite qui tend vers l’infini (quand le covid n’est pas de la partie), le temps de travail est passé à 40 % puis a continué de baisser. Il est évalué aujourd’hui à approximativement… 12%. Pour le dire autrement, nous passons la plus large partie de notre vie dans un cadre non professionnel. Et de loin.

Il n’est donc pas surprenant qu’un gouvernement tenant un discours de rupture avec les pratiques de ses prédécesseurs ait décidé de mettre en avant ce renversement dans l’emploi du temps des citoyens. Comment occuper l’équivalent de 600 000 heures ? Le sommeil, les repas et le lavage des mains sont prenants mais ils laissent malgré tout une marge vertigineuse. Les Allemands ont inventé un mot pour qualifier le stress du temps libre qui apparaît inévitablement dans nos sociétés, c’est freizeistress. Les Français ont préféré créer un ministère. D’ailleurs, quand le tournant de la rigueur a été décidé par le même pouvoir socialiste, il a été aussitôt supprimé. Les citoyens devaient comprendre que la rigolade était terminée. Le caractère artificiel du découpage en ministères se reflète logiquement dans le périmètre qui leur est assigné. Le Ministère du Temps libre réunissait le Tourisme, habituellement rattaché à l’Economie ou aux Transports, et la Jeunesse et les sports, lesquels sont aussi en charge du sport professionnel. Ce qui signifie que les footballeurs de métier dépendaient en 1981 d’un ministère spécialisé dans le loisir. Pas très cohérent.

Dans la composition d’un gouvernement, il y a les ministères incontournables, ceux qui structurent traditionnellement les tâches de l’Etat : l’Education, l’Economie, la Culture, l’Agriculture, la Justice, les Affaires étrangères et le Travail principalement. Les appellations précises peuvent cependant varier. Dans les démocraties, la définition des intitulés des ministères constitue le moment de transition entre une campagne électorale victorieuse et la mise au travail de l’exécutif. C’est donc un exercice de communication de haut vol. Lors du premier gouvernement Fillon sous la présidence Sarkozy, Alain Juppé a ainsi été nommé ministre de l’Ecologie, du Développement et de l’Aménagement durables, qui plus est Ministre d’Etat. Il s’agissait de marquer l’importance de l’écologie. Cela témoignait d’une volonté de gérer l’espace autrement en associant l’environnement et les transports. Juppé n’est pas resté longtemps ministre mais il a écrit dans la foulée « Je ne mangerai plus de cerises en hiver… ». Signe qu’il était habité par sa mission. Et il s’y tient encore aujourd’hui !

Les intitulés baroques sont fréquents dans les pays totalitaires. Joseph Goebbels était ministre de l’Education du peuple et de la Propagande, tout cela parce que ministre du « Bourrage de crâne » ne sonne pas joli dans la langue de Goethe. Dans « 1984 », Georges Orwell avait imaginé des dénominations de ministères par antiphrase, le ministère de l’Abondance, pour s’occuper de la pénurie, de la Paix pour préparer la Guerre, de l’Amour et de la Vérité. En restant dans le registre de l’absolu, on observe que l’introduction de la religion conduit également à des résultats dignes d’intérêt. Le célèbre ministère des Affaires islamiques, des biens morts, de la propagation de la foi et de l’orientation d’Arabie Saoudite est souvent mentionné mais le positionnement de Dieu dans un gouvernement n’est jamais simple, y compris dans les pays à démocratie non limitée. En France, où le principe de laïcité est clamé haut et fort, le ministère de l’Intérieur et des cultes a régulièrement fait gloser : la matraque, plus que le sabre, et le goupillon. Les pays où prédomine une religion polythéiste sont plus détendus sur le sujet. Il y a tellement de divinités qu’il serait impossible de les intégrer toutes dans un gouvernement. Elles restent sagement dehors. 

On aurait aimé qu’un pays comme la Suisse, qui est une puissance navale sans littoral maritime, pousse la coquetterie jusqu’à instaurer un Ministère de la marine. Elle n’a pas osé. Même sans cela, un rapide panorama international ne manque pas de saveur. La Belgique a ainsi révélé des capacités étonnantes. Outre l’instauration d’un ministère de la Simplification administrative, elle a rassemblé les classes moyennes et l’agriculture à l’intérieur d’un même portefeuille ministériel. Le Luxembourg a réagi immédiatement avec un ministère des Classes moyennes, du tourisme et du logement. Il n’y aura pas d’affrontement entre les deux pays, ni de guerre mondiale parce que, en fait, les classes moyennes sont mises à toutes les sauces dans le monde. Tous ces regroupements dépendent de la culture locale. A Sao Tomé-et-Principe, le ministre de la Jeunesse et des sports s’occupe en même temps de l’entreprenariat.

Malgré toute cette diversité, il y a des attributions qui ne semblent pas faire bon ménage. Le sport et le troisième âge ne sont mariés ensemble nulle part, par exemple. Sachant que le but in fine est de satisfaire le parti ou la coalition qui a remporté les élections, il ne faut toutefois jurer de rien. Dans ce jeu de démontage et de remontage du Lego, aucune porte n’est jamais entièrement fermée La composition du dernier gouvernement d’Israël le prouve. L’enseignement supérieur a été réuni à l’eau dans un même ministère. L’innovation devrait être brevetée. Un parti hésite à entrer au gouvernement. Si cela devait arriver, il sera possible de séparer les deux domaines en deux ministères, voire diviser l’eau elle-même en deux ministères, l’eau de mer et l’eau douce, ou encore l’hydrogène et l’oxygène. Et pourquoi pas trois ministères avec l’eau chaude, l’eau froide et l’eau tiède ?

La maxime :

Le premier sinistre

Serait avisé d’avoir moins d’assurance

J’aurais voulu être un miniiiistre

L’arithmétique est parfois d’une implacable cruauté. Ainsi, même si le nombre des ministres est sujet à des variations, entre les gouvernements élargis et ceux qui sont plus ramassés, une constante ressort : la quantité de postes de ministres reste toujours inférieure au nombre de postulants qui rêvent de se voir offrir un maroquin. Comment trancher ?

La vie politique n’est pas de tout repos. La victoire à une élection présidentielle ne permet pas de souffler. A peine célébrée, il faut songer à la constitution du gouvernement. Les tractations qui s’engagent dans le camp des vainqueurs sont d’une grande intensité. Signal d’appel et double appel sont les mamelles de cette phase cruciale du destin de la nation comme du parcours personnel d’hommes et femmes politiques qui, par conviction ou opportunisme, ont eu la chance de choisir le bon camp. La notion de « ministrable », elle-même, renferme des ambigüités. Renvoie-t-elle à un positionnement politique singulier, à une proximité avec l’heureux élu ou, au contraire, à une distance apparente marque d’ouverture ? A moins que la « ministrabilité » ne soit associée à des capacités reconnues … mais alors par qui ? Les pairs, les militants, les médias ou la maman ? Plus la liste des ministrables est étendue, moins on froissera de susceptibilités mais plus on risque de créer d’attentes non satisfaites au bout du compte. Quoi qu’il en soit, pour beaucoup, le coup de téléphone tant espéré du Premier ministre ne viendra pas. Chez Tintin, le caporal Diaz dirait : « Caramba, (encore) raté ! ».

ministre 2

Pour rendre compte de la stratégie de distribution des postes, plusieurs théories fournissent un éclairage utile. La première est celle du don et contre-don. C’est la plus immédiate mais son pouvoir explicatif est limité. D’après Marcel Mauss, les rapports sociaux se construisent à travers un jeu d’obligation : donner, recevoir et rendre. Les êtres humains apprennent dès leur plus jeune âge qu’un cadeau ne se refuse pas. Ils n’ignorent pas non plus que ces dons sont susceptibles de déboucher sur des résultats tragiques comme le cheval de Troie. Pourtant, ce modèle est considéré jouer un rôle central dans les relations humaines. La sphère politique n’y échappe pas. A l’exception des bénévoles, la gratuité n’en est pas la première caractéristique. Autrement dit, le politicien de métier qui n’a pas ménagé sa peine au service du nouveau Président mérite quelque récompense. Ce serait faire montre d’ingratitude que de ne pas agir de la sorte. On parle familièrement de « renvoi d’ascenseur ». Néanmoins, un problème se pose avec cette séduisante approche fondée sur la réciprocité : de jolis postes sont visiblement attribués à des soutiens tardifs, voire à des adversaires ou à des personnalités de la société civile.

La théorie économique propose une analyse qui intègre cette logique d’élargissement, l’ouverture pratiquée au-delà du cercle des proches et des fidèles de longue date. Nul n’a oublié l’amère sentence de Patrick Devedjian, soutien de la première heure de Nicolas Sarkozy lors de la campagne de 2007 mais non nommé ministre lors du premier gouvernement Fillon : « Je suis pour aller très loin dans l’ouverture, très loin, y compris jusqu’aux sarkozystes ». Elle valut à son auteur un prix d’humour politique et contribua à offrir à Alain Juppé un soutien inattendu lors de la primaire de la droite et du centre en 2017… contre Nicolas Sarkozy. Le mécanisme économique pertinent est extrêmement rudimentaire : le prix d’un bien augmente normalement avec sa qualité. Ce raisonnement est tellement ancré dans les esprits que l’on a déjà observé que des prix élevés parvenaient à faire passer des produits banals pour des biens de qualité. Des petits malins n’hésitent d’ailleurs pas à en tirer parti. En quoi cela nous concerne-t-il ?

Lors d’une campagne électorale, le soutien à un candidat peut être assimilé à un produit. La mobilisation des membres du premier cercle va de soi pour le prétendant à une fonction élective. En revanche, le ralliement de personnalités plus éloignées est perçu par lui comme de qualité supérieure parce qu’il en espère la conquête de nouvelles catégories d’électeurs. Dans ces conditions, il est compréhensible que le prix à payer pour ce type de soutien soit plus élevé. En outre, les amis de la première heure ne sont pratiquement pas en capacité de soutenir un autre candidat. Pour ce faire, il leur faudrait quasiment opérer un virage idéologique. Le coût d’une défection étant immense, il s’agit de soutiens captifs. Leur valeur est jugée moindre par conséquent. Cela renvoie à un célèbre débat de stratégie d’entreprise : est-il plus avisé de chercher à attirer de nouveaux clients ou à conserver les anciens ? La volatilité du consommateur doit être prise en compte dans cette discussion. Le coût d’un changement de banque n’est pas le même que celui d’un changement de crémerie.

Cette réflexion vaut pour l’après-élection. Les personnes de l’opposition ou de la société civile qui acceptent d’entrer dans le gouvernement ajoutent à l’image du Président une valeur que les fidèles d’entre les fidèles sont incapables d’offrir avec la meilleure volonté du monde. C’est un élément à prendre en compte lors de la composition de l’équipe ministérielle. Pour ceux qui se font ainsi griller la politesse, le sentiment d’injustice prévaut. Il n’existe en effet guère de moyens de consolation en France, pas plus qu’à, Rotterdam ou à Rio. Que ces malheureux sachent au moins qu’ils ne ressentiront pas le blues de l’ancien ministre, lequel est inévitable puisque personne n’occupe de poste de ministre à vie. André Santini l’a remarquablement décrit : on comprend que l’on n’est plus ministre lorsque l’on s’assied à l’arrière de la voiture et qu’elle ne démarre pas…

Conseils de lecture :

Hergé, L’oreille cassée, Paris, Casterman, 1993.

Marcel Mauss, Essai sur le don, Paris, PUF, 2012.