OUH ! JE VAIS VOUS MAN(A)GER…

Tout sujet a ses adeptes. Les fans de bonsaï peuvent assouvir leur passion en lisant les magazines France Bonsaï ou Esprit Bonsaï. Cependant, il y a des thématiques qui sont plus en vogue que d’autres. Ainsi, la liste des titres qui sont axés sur le management est beaucoup plus copieuse : Management, Capital, l’Usine Nouvelle, Challenge, etc… A l’évidence, la matière est féconde.

man(a)ger

Les enseignements du dictionnaire sont particulièrement éloquents : tandis que le Robert annonce que le mot « management » tire son origine de « ménagement », le Larousse précise que ce terme doit être compris comme « la mesure, la modération dans sa conduite à l’égard des autres ». Il fournit même cinq définitions de « ménager », chacune évoquant à sa manière une logique d’économie, d’utilisation parcimonieuse des forces. La maxime « qui veut voyager loin ménage sa monture », que l’on doit à Jean Racine, illustre assez bien le sens qu’il convient de lui assigner. Il inscrit l’activité du cavalier dans le long terme puisque la nécessité de préserver le cheval s’explique par la longue distance à parcourir. Dans un ouvrage écrit en 1916 mais qui est présenté comme précurseur du management moderne, Henri Fayol insiste sur cette idée d’application mesurée. Un bon manageur ou ménageur n’agit pas avec brutalité. Cette conception évoque des temps désormais révolus où les salariés étaient traités autrement par les dirigeants d’entreprise. Le paternalisme de papa assurait souvent un emploi, un logement et même de la considération. Il n’était pas rare que le PDG se rende sur la ligne de production et félicite un ouvrier à la suite d’un heureux événement familial, cela en étant capable de l’identifier.

Il n’est évidemment pas question d’idéaliser cette période. Les conditions de vie des travailleurs français étaient dures. Les livres d’Emile Zola rendent compte de la misère sociale. Des conflits sociaux explosaient à l’occasion. Même aux Etats-Unis où le capitalisme était plus sauvage qu’en France, le célèbre banquier John Pierpont Morgan avait déclaré que la rémunération des dirigeants ne devait pas représenter plus de vingt fois les salaires les plus bas de l’entreprise. Un sens de la pondération était conservé au sein des grandes organisations. Indépendamment du discours qui justifiait les inégalités de rémunération, la conscience que c’était des êtres humains qui étaient en relation dans les grandes entreprises interdisait de dépasser certaines bornes. Les mots choisis ne sont pas anodins. Tous les problèmes relevant du travail étaient gérés à l’intérieur du «service du personnel ». Les raisons pour lesquelles un renversement s’est opéré sont multiples. La fin de l’organisation fordiste travail en est justement une. La présence de tous les collaborateurs en un lieu unique protégeait des politiques de rémunération les plus folles. Un lien physique était maintenu. En renforçant la concurrence, la mondialisation est également invoquée régulièrement. Les entreprises doivent s’arracher les supposés talents et réduire les coûts pour le reste.

Dans cette configuration, le sens du mot « management » a manifestement évolué. Il est bien sûr possible de supposer qu’un aller-retour entre la France et l’Angleterre a facilité cette réelle métamorphose. Pour illustration, le bucolique « fleureter » est devenu le moins innocent « flirter » après une traversée aller-retour de la Manche. Mesdemoiselles, prenez garde désormais ! Il n’empêche que, de toute façon, une autre origine étymologique à «management » est postulée. Le verbe anglais « to manage » dérive à la fois de l’italien «maneggiare », lui-même issu du latin « manus », qui signifie « main » – d’où l’idée de contrôler, manipuler – et du français « manège », dans le sens « d’entraîner un cheval en le dirigeant avec la main ». Ce n’est plus l’idée d’économie, de préservation des forces qui prime. Il apparaît plutôt que le manège tourne, qu’il accélère soudainement et prend une vitesse vertigineuse. Pour le directeur du manège qui appuyait frénétiquement sur le bouton, le but est que l’individu éprouve un maximum de sensations en quelques minutes. Selon cette acception, le temps se raccourcit singulièrement. Dans la vie professionnelle, tout se passe comme si le salarié était entré dans une essoreuse.

Le service du personnel a cédé la place aux « ressources humaines ». L’inflexion doit être notée. Le salarié est perçu comme une simple ressource au service de la rentabilité de l’entreprise qui constitue désormais sans ambiguité le cœur du système. Variable d’ajustement, l’individu devient jetable. Une entreprise perd de l’argent ? Elle doit rapidement dégraisser. Elle réalise des profits ? Il est vital de licencier avant de se retrouver éventuellement un jour en position de faiblesse. Les médecins le serinent : il vaut mieux prévenir que guérir. Les mauvaises langues, sans jeu de mot, proposeront une troisième origine au mot « management ». Ce n’est plus de «manager» mais carrément de « manger » l’homme qu’il s’agit. Le deuxième « a », lui aussi, a été avalé dans l’opération. Le manager moderne, décomplexé, conscient des enjeux de son action, serait en vérité un cannibale qui s’ignore.

Sans arriver à une telle extrémité, il est pourtant incontestable que le manager nouveau n’est plus dans la mesure. Pour justifier l’injustifiable, il prend une posture d’important. Incapable d’autre chose, il brandit ses calculs de ratios à la populace. Il reçoit avec dédain les critiques adressées par ces ringards qui n’entendent rien au monde moderne. Il faut savoir évoluer avec son temps, clame-t-il, sûr de son fait. Le monde des bisounours est mort et, heureusement, les sommets de l’Etat commencent à intégrer cette donnée. Rappelons à ce farfadet la vision de Peter Drucker qui est habituellement considéré aux Etats-Unis comme un pape du management, un de ses prophètes. Tout en parlant de leadership, de nécessaire innovation, Drucker recommande de ne jamais oublier la fonction sociale, la dimension humaine du management. Notre manager se ne laissera hélas pas convaincre : « où est-ce que Michel Drucker parle de leader cheap ? ». L’argument est imparable.

Conseils de lecture :

David Albert, « Les mots du management : et si on faisait le ménage ? » The Conversation, https://theconversation.com/les-mots-du-management-et-si-on-faisait-le-menage-565181990, 2016.
Drucker Peter, L’avenir du management, Village Mondial, Paris, 2000.