COW BOYS ET INDIENS

Sortie le 9 mai 1968, la chanson « La cavalerie » a été reliée aux « événements ». Julien Clerc y annonce : « j’abolirai l’ennui » – une réponse à un éditorial du journal « Le Monde » en mars : « La France s’ennuie ». La toile de fond est hélas passée sous silence. Elle est constituée de films américains avec des charges de cavalerie justement. D’un coup, nous voici dans un autre univers.

De manière quasi pavlovienne, le mot western évoque les films d’enfance, un majestueux John Wayne (prénommé Marion selon l’état civil), sabre au clair, fonçant à la tête de ses soldats délivrer des visages pâles qui étaient sur le point de se faire scalper par une bande de peaux-rouges guidés par un chef arborant une superbe coiffe en plumes d’aigles – le tout au son du clairon. En grandissant, il est naturel de prendre un peu de distance. Il est rare de trouver des inconditionnels de Bambi à l’âge adulte. Et puis les éventuelles dérives nostalgiques, les douces poussées régressives sont systématiquement contrariées par la police du bon goût. Ce cinéma est considéré de second rang, destiné aux ringards de chez ringards. On ne tourne plus énormément de westerns. Bien que les atypiques « Frères Sister » de Jacques Audiard et « La ballade de Buster Scruggs » des frères Coen aient connu un succès d’estime ces dernières années, le jugement ne varie pas : un bon western est un western mort. Et le soutien du grand Bertrand Tavernier, qui en est fan, n’y pourra rien changer.

Le western est associé à la fois à l’apparition du cinéma et à l’histoire, une certaine histoire, des Etats-Unis. Le genre est en principe caractérisé par une unité de lieu, une unité de temps et une unité d’action. Le lieu est ordinairement le territoire des Etats-Unis même si la cavalerie n’hésite pas à pourchasser les Indiens au-delà du Rio Grande, au Mexique et si le Canada sert occasionnellement de théâtre aux multiples parties de cache-cache qui jalonnent les scénarios. L’époque est habituellement le dix-neuvième siècle. Quelques-uns proposent des incursions au dix-huitième mais la rivalité entre puissances coloniales européennes ne suscite guère l’enthousiasme des studios hollywoodiens, malgré une étonnante obsession pour « Le dernier des Mohicans » puisque six versions du roman de James Fenimore Cooper ont été tournées. Inutile d’ajouter trop de complexité. L’opposition entre les blancs et les tribus natives est bien suffisante. L’action est censée relater la conquête de l’Ouest – d’où le mot « western »  –  mais les exceptions sont largement plus nombreuses à ce propos.

Conformément à la  théorie de l’historien Frederic Jackson Turner qui souligne comment les Etatsuniens ont repoussé la frontière de leur pays vers l’Ouest, en quête de nouveaux espaces, le modèle du western dépeint un immigrant qui, depuis le bateau l’ayant transporté d’Europe, saute sur un trampoline qui le propulse sur un chariot prêt au départ. Quand un chapeau de cow boy tombe du ciel sur sa tête, il crie « ya ! » et donne un coup de fouet sur les chevaux. Pourtant, le western englobe nombre de situations qui sortent de ce cadre : la Guerre de Sécession, la ruée vers l’or, etc… Une partie non négligeable de la production serait aisément classable dans d’autres genres – film noir, thriller, drame psychologique… – si l’action avait lieu au vingtième siècle. Dans « La chevauchée des bannis », qui décrit la prise en otage de la population d’un village montagneux par sept bandits, les deux moments d’anthologie du film sont une étourdissante scène de danse et surtout la fuite fatale dans la neige où le froid empêche des méchants d’attraper leurs armes. 

Alors pourquoi tant de haine ? On ne peut exclure l’antipathie que les Etats-Unis inspirent par le fait qu’ils représentent la première puissance économique mondiale et le bastion idéologique du l’hyper capitalisme. Le western a contribué à forger les mythes fondateurs du pays et, à ce titre, il doit être honni. Un parallèle est établi entre les dingues de la gâchette à chapeau sur écran géant, les détenteurs d’armes aujourd’hui et pourquoi pas l’impérialisme des Etats-Unis. Plus fondamentalement, il est reproché au western de ne refléter que le point de vue des hommes blancs. Il est vrai que la perspective amérindienne est rarement mise en avant. Loin de tout angélisme, Pekka Hämäilänen a fait le récit de l’histoire de l’empire comanche qui a survécu plusieurs siècles. Profitant de la fragilité des puissances coloniales qui n’avaient pas les moyens de le soumettre, il a réussi à développer des activités aussi diverses que la chasse aux bisons, l’élevage de chevaux, le commerce mais aussi l’esclavage et le pillage avant de s’effondrer vaincu par les armes et les microbes. Le propriétaire de ranch ignore tout cela.

En dépit de cette identification avec les blancs, le western américain est beaucoup moins caricatural qu’on ne pourrait le croire. Abstraction faite des quelques œuvres pro-indiennes, même dans les films où les héros font un sort aux sauvages, le conflit est souvent provoqué par une rupture des traités par les blancs. Trahis ou affamés, les indiens se révoltent et il faut bien les mettre au pas mais, le plus fréquemment, ce sont eux les gentils… si on y en pense. Il n’y a d’ailleurs pas que les « quatre borgnes » (John Ford, André de Toth, Fritz Lang, Raoul Walsh) à s’être lancés aussi dans le western. On compte aussi dans ce club  Henry Hathaway, Howard Hawks, Otto Preminger… Bref, tous ces grands réalisateurs ont trouvé dans le genre une liberté exceptionnelle à travers la matière – une société non formatée, parfois anarchique – à travers l’innovation – entre le Cinémascope et l’écran panoramique – ou à travers la désertion du western par les idéologues. John Ford racontait d’ailleurs qu’il avait investi le domaine parce que, là, on lui fichait la paix. Enfin, le western est démocratique. Malgré l’existence de plusieurs niveaux d’interprétation, ses codes clairs le rendent accessible à tous. Un défaut de plus pour les pédants ?

LE SOUHAIT :

BONNES ET TRES LONGUES VACANCES !!!!!