ABAT-JOUR, HOUPPETTE, TETINE, NUIT (BARBARA)

Les sagesses ancestrales méritent toute l’attention de nos générations. Elles nous enseignent ainsi qu’un cambrioleur qui opère la nuit est plus « récupérable » moralement qu’un confrère qui commet ses larcins le jour. Son choix de l’obscurité, quand les gens dorment, témoignerait d’un profond sentiment de honte par contraste avec celui qui agit en pleine lumière.

Ah, la lumière ! Qui n’a pas rêvé un jour d’admirer sa charmante bobine à la télévision ? Etre interviewé au cours d’un reportage diffusé pendant une émission de grande écoute, idéalement le journal télévisé de 20 heures. Prévenir ses amis à l’avance et surtout l’annoncer à sa mère qui, comme il se doit, se saisira d’un mégaphone afin de faire exploser les taux d’audience au moment décisif. Mais pour dire quoi ? Là, évidemment, même si ce point est quelque peu secondaire, les choses se gâtent légèrement. Etre le voisin de palier d’un serial killer expose à un peu glorieux : « Bah non, franchement, en le croisant dans les escaliers, je ne me serais jamais douté qu’il charcutait ses victimes à la scie dans sa baignoire… » Le  « Quand je pense que ma table à manger est située à moins de dix mètres – c’est à vous dégoûter » est habituellement coupé au montage. On a l’instant de célébrité qu’on peut. Et puis, problème supplémentaire, tout le monde n’a pas la chance d’être le voisin d’un serial killer. A défaut, pour attraper la lumière, il faut parfois mettre la main à la pâte. Et à l’époque du covid, c’est plutôt fastoche.

Un petit détour par une théorie, celle de Mancur Olson s’impose. L’économiste américain a proposé une analyse qui s’applique au champ politique. Son but est d’expliquer pourquoi les petites structures se font bruyamment entendre tandis que que la majorité demeure souvent silencieuse – d’où au final une absence de représentativité des groupes de pression sur les instances décisionnaires. Selon lui, il existe une asymétrie entre le petit et le grand groupe. Dans le petit, toutes les personnes concernées se retroussent les manches et agissent de façon solidaire. Elles savent que, sinon, leur  point de vue ne sera pas défendu. Dans le grand, le nombre élevé d’individus a un effet paradoxalement démobilisateur. Un individu rationnel est susceptible d’adopter un comportement stratégique : miser sur les autres pour qu’ils produisent les efforts nécessaires sans concourir soi-même au soutien de la cause. Si trop de membres se conduisent de la sorte, le danger est que le groupe reste à l’état latent et ne se constitue pas en force politique. Olson qualifie ces opportunistes de « free riders », c’est-à-dire « passagers clandestins » bien que des traductions loufoques comme « cavaliers libres » soient aussi proposées.

Revenons au journal télévisé à l’ère du covid. La question de la vaccination a fait ressortir deux types de « passagers clandestins ». Le premier est celui qui en a bénéficié sans attendre son tour. Sans se plier à la discipline collective, il  a décidé de griller la politesse à ceux qui se trouvaient dans la file d’attente devant lui, parce que plus âgés ou sujets à des comorbidités. Son argumentation était intéressante : il n’avait pas envie d’attendre – car, cela tombe bien, les autres, eux, étaient heureux de patienter. Mais, anticipant d’éventuels reproches, il critiquait avec virulence l’absence de contrôles dans les vaccinodromes. S’il avait été poussé dans ses retranchements, peut-être aurait-il clamé que son action était destinée à renforcer les défenses du système… mais il ne l’a pas été. Plus remarquable a été sa manière de figurer à l’écran. Malgré la pandémie, il avançait sans masque, la voix non floutée. Il ne se cachait pas. Autrement dit, ce n’est pas juste qu’il resquillait à la lumière du jour, il était carrément fier d’apparaître au vu et au su de tous. Il y a fort à parier qu’il a procédé à un enregistrement de sa prestation qu’il diffusera en boucle à ses enfants. Le même jour, 80 manifestants étaient tués en Birmanie. On n’en parla pas. Le journal télévisé passe à l’antenne les sujets les plus graves.

L’autre type de « passager clandestin » a pour objectif au contraire de passer son tour dans la file d’attente. Il n’est pas guidé par un quelconque altruisme. En fait, il refuse tout bonnement de se faire vacciner. Bien que le front des anti-piqûre dans le bras ne soit pas uni, tous ses sympathisants sont conscients qu’il bénéficieront de l’immunité collective si elle est atteinte… grâce à l’effort des autres. Il n’ignorent pas en effet que, si leur attitude était générale, le virus continuerait de circuler encore longtemps. Qu’un médecin exhorte la population à se ruer vers les vaccinodromes, dans l’espoir de désengorger les services hospitaliers, est tout-à-fait compréhensible. Cela fait plus d’un an qu’il est sur le front et en première ligne. Qu’il se mette à bafouiller quand on lui demande s’il est disposé à faire de même l’est moins. Les arguments qu’il invoque pour justifier ses réserves – prudence, manque de recul, études cliniques insuffisamment convaincantes… – ne valent-ils pas également pour ses concitoyens ? Il y a de quoi être baba.

En conclusion, les comportements de « passager clandestin » sont à mettre en perspective avec l’individualisme flamboyant de notre époque. Celui qui se soustrait à ses obligations envers la collectivité n’est plus gêné. C’est un monte-en-l’air qui agit en plein jour, non parce qu’il assume ses actes, mais parce qu’il ne sait plus que voler ou gruger, c’est mal. Il y a quelque chose de relativement inquiétant dans ce constat. Le philosophe du dix-huitième siècle David Hume écrivait : « Il n’est pas contraire à la raison de préférer la destruction du monde à une égratignure de mon petit doigt ». D’après lui, des passions s’opposaient, l’amour de soi et celui du groupe notamment. Et, dans l’action des hommes, tout était affaire de passions, pas de raison. Il semble aujourd’hui qu’une passion soit en voie de l’emporter par KO technique. Pas sûr que ce soit la bonne… 

La maxime du jour :

Un pastis un

Et tous pour un

ME, MYSELF AND I

En 2015, douze décès ont été enregistrés à la suite d’un selfie mal maîtrisé. Par comparaison, la même année, huit personnes ont subi un sort identique en raison d’une attaque de requin. Toutefois, par rapport aux milliards de selfies pris dans le monde, le nombre de personnes qui survivent à cette pratique quasi religieuse reste extraordinairement élevé. Il n’est pas question de la décourager, juste de tenter d’examiner de quoi la culture du selfie est le nom.

fatman

 

C’est un lieu commun de souligner que l’individualisme s’est répandu de façon débridée dans nos sociétés. En 1985, Thierry Le Luron et Coluche organisaient une parodie de mariage qui déclenchait l’hilarité sur le territoire français. En 2017, le médiatique Jeremstar revêtait une superbe robe blanche et convolait en justes noces avec lui-même. La « sologamie » prête bien sûr à sourire : mis à part les schizophrènes, l’entente est supposée régner dans le ménage et c’est tant mieux parce que les divorces deviennent alors très compliqués. Toutefois, cette illustration du tout-à-l’égo n’est pas uniquement la marque d’un narcissisme assumé. Le corollaire de la volonté déclarée de satisfaire ses phantasmes les plus fous, d’aller au bout de ses rêves, est un affranchissement des contraintes ou des liens traditionnels. Les individus ne vivent pas pour autant comme des atomes isolés. Les spécialistes du marketing, ces nouveaux sociologues, décrivent avec gourmandise l’émergence des tribus comme des regroupements de consommateurs partageant les mêmes valeurs. Ces communautés se forment et se défont au gré des intérêts des individus qui les composent. L’appartenance à une tribu dépend d’affinités. Lorsqu’elles s’évanouissent, on quitte la tribu.

Ces attachements plus éphémères ne sont pas comparables aux anciens, davantage ancrés dans le temps et souvent perçus comme des chaînes pesantes. Notre propos n’est pas de discuter des bienfaits de l’érosion d’institutions comme le mariage ou la religion, qui jouent un rôle de repoussoir convenu aussi bien que de balise. Cependant, force est de constater que l’individualisation s’en prend désormais à des solidarités qui, au moins en Europe, ont longtemps semblé complètement immunisées face à ce type d’attaques. C’est ainsi que la protection sociale a fini par se trouver sur le gril même dans un pays comme la France. Le raisonnement est d’une simplicité irrécusable en apparence : si des individus ne se soucient pas de leur santé, pourquoi la collectivité devrait-elle payer le prix de leur inconséquence ? C’est d’ailleurs à se demander comment il est possible qu’une telle position n’ait pas été exprimée auparavant. Le discours lénifiant des partisans de la politique de soutien aux plus défavorisés anesthésiait-il la lucidité à ce point ? Pour cette pensée libérée, la population des obèses constitue une cible de choix. Elle est visible, à mobilité réduite et son poids dans les dépenses de santé est écrasant : les 15% d’obèses sont à l’origine de 22 % des dépenses de santé sans compter le coût social qu’ils occasionnent et qui avoisine les 13 milliards d’euros.

L’image du gros a varié tout au long de l’Histoire. Sa représentation n’a pas toujours été négative : une surcharge pondérale a même été associée à l’idée de force, à la notion d’opulence. Puis, une lente dégradation s’est opérée coïncidant avec le moment où l’ours a cédé au lion le titre de roi des animaux en plein milieu du Moyen Age. Dans « La soif du mal », la scène dans laquelle l’odieux Orson Welles baigne dans un tas d’immondices, incapable de se relever, incarne à la perfection le dégoût que l’obésité est susceptible de susciter. Elle a fini par s’imposer même si les rondeurs évoquent parfois une rassurante bonhomie à la manière du sergent Garcia dans « Zorro ». Faut-il y voir une marque de jalousie ? N’oublions pas, par exemple, que le prix du billet d’avion au kilo est plus bas lorsque le voyageur est infiniment dodu. Mais ce n’est pas la bonne explication. La stigmatisation des formats XL renvoie plutôt, en fait, à la responsabilité individuelle. A la différence de pathologies telles que les tumeurs cérébrales qui frappent les hommes sans aucune logique apparente, l’obésité est d’ordinaire liée à des comportements humains. Les troubles cardio-vasculaires ou le diabète qui lui sont imputés sont donc jugés évitables. Le rôle de facteurs génétiques ne peut certes être écarté dans certains cas mais les individualistes partis à la pêche au gros se focalisent prioritairement sur les conduites alimentaires déviantes.

La faille de cette réflexion ne réside pas exactement dans le défaut de solidarité. A chacun ses valeurs et, après tout, il faut bien vivre avec son temps ! L’étape suivante sera certainement de militer afin de réformer l’assurance habitation. En effet, si on y réfléchit bien, pourquoi les résidents du troisième étage devraient-ils contribuer à l’indemnisation des imprudents, voire des crétins, domiciliés au rez-de-chaussée et, de ce fait, beaucoup plus exposés aux inondations. Le problème de ce type d’approche est qu’elle sous-entend que le comportement humain résulte nécessairement d’un choix libre et non contraint. Or, sur la question du logement, il est clair que le prix d’un appartement au troisième étage est plus élevé que celui du rez-de-chaussée. Certains n’ont simplement pas les moyens financiers de se loger en hauteur.

Si l’on revient à la problématique de l’obésité, c’est un peu la même chose. Des paramètres socio-économiques jouent sur l’alimentation. Un quart des personnes dont le revenu est inférieur à 900 euros par mois se trouve en surcharge pondérale alors que la proportion est de 7 % pour les individus percevant plus de 5 300 euros. Historiquement, les démunis n’ont jamais mangé comme les nantis. Il fut un temps où le pain blanc était réservé à la noblesse tandis que les paysans se nourrissaient de pain noir riche en céréales… c’est l’inverse aujourd’hui. Pour un ouvrier du bâtiment fatigué, un bon plat de pâtes est plus accessible à tous points de vue qu’une initiation à la cuisine moléculaire ou, à défaut, un mets délicat dans lequel l’électrisant quinoa est mis en vedette. La malbouffe est l’effet plus que la cause des inégalités. Et pourtant la tendance est à balancer son porc… pourvu qu’il soit gros.

Conseils de lecture :

Pastoureau Michel, L’Ours. Histoire d’un roi déchu, Paris, Points, 2015.
Reymond William, Toxic Food : Enquête sur les secrets de la nouvelle malbouffe, Paris, J’ai lu, 2015.