DIS-MOI CE QUE TU ACHETES ET JE TE DIRAI QUI TU ES !

L’engouement que les soldes de janvier ont suscité dans l’hexagone est rassurant. Il prouve que, malgré la crise politique exceptionnelle, les Français ont retrouvé assez rapidement le sens des priorités : profiter des -20, -50, voire même des 70 % affichés dans les vitrines des magasins. Y a-t-il un sens à donner à cette fièvre acheteuse ?

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Les économistes décortiquent avec minutie le comportement théorique du consommateur. En principe, l’acheteur en puissance commence par hiérarchiser ses besoins. Dans un deuxième temps, comme ses ressources financières sont normalement limitées, il consacre ses premiers euros aux dépenses qu’il juge les plus importantes puis, après avoir atteint cet objectif, il passe à la satisfaction des besoins qu’il classe en second et ainsi de suite. A la fin, s’il lui reste encore quelque menue monnaie, il pourra enfin se précipiter sur les produits qu’il considère comme superflus, le loisir par exemple. De ce fait, les achats coup de cœur, d’impulsion, sont exclus du champ de l’analyse. Les agents économiques qui se conduisent de la sorte et ne brillent donc pas leur rationalité sont priés de se tenir à l’écart afin de ne pas perturber la réflexion. Quoi qu’il en soit, l’examen de la consommation de l’individu est un authentique révélateur de son échelle de préférence puisqu’il est libre quand il jette son dévolu sur un produit.

A partir de là, les classes les plus favorisées adressent souvent un regard assez méprisant sur les démunis. Ils observent que, malgré leurs maigres ressources, les pauvres n’achètent pas les biens les plus utiles à leur famille. Quand le Président Macron critiquait les aides sociales, il soulignait qu’elles n’avaient pas éradiqué la pauvreté. Il aurait pu ajouter qu’elles avaient été parfois détournées de leur destination initiale – écran plat contre fournitures scolaires – au point que des dispositifs ont dû être mis en place pour éviter de tels dérapages. Ainsi, se plaignent les libéraux qui sont d’ailleurs rarement des personnes complètement désargentées, les indigents témoignent d’un dévoiement condamnable par leur comportement en caisse. Pouah, ces créatures appartiennent à l’espèce humaine mais, franchement, qu’ont-ils à voir avec des gens comme nous ? De la même manière que l’homme moderne porte en lui environ 2 % de l’ADN de l’homme de Neandertal, le nanti d’aujourd’hui a des gênes communs avec le «sans-dent » qui achète stupidement iPhone, tablettes et télévisions à écran plat.

Cela signifie-t-il que la réussite sociale immuniserait contre le matérialisme ? Il n’est pourtant pas certain que les privilégiés envoient régulièrement leur fourrure à l’opéra ou qu’ils possèdent un abonnement annuel à la Comédie-Française. La quête de spiritualité, de sens, n’est pas non plus directement corrélée au pouvoir d’achat. En vérité, il n’y a pas que les défavorisés pour faire chauffer la carte bleue en boutique. Les classes supérieures se conduisent de façon identique pour le plus grand bonheur des commerçants. La « société de consommation » n’est pas une vaine expression. La critique des classes prospères contre le bas de l’échelle repose sur deux arguments. Tout d’abord, quand on en a les moyens pécuniaires, rien n’interdit de s’adonner aux dépenses les plus superficielles, de s’abandonner à la recherche d’un niveau toujours plus élevé de confort. Soit. Ensuite, ils reprochent à leurs congénères les plus modestes d’adopter des attitudes aberrantes. Ils sous-entendent que, s’ils étaient confrontés à la misère, eux renonceraient à leur écran plat pour améliorer l’éducation de leurs enfants.

Les études menées dans les pays en développement semblent confirmer cette prétendue irresponsabilité des individus les plus pauvres. On devrait s’attendre à ce qu’ils consacrent la presque intégralité de leur revenu à l’alimentation ou, à défaut, à des achats essentiels comme l’habillement. Or, il n’en est rien. Selon le pays, le poste des dépenses vitales représente entre approximativement 50% et 75% de leur budget. Dans deux régions de Chine, Robert Jensen et Nolan Miller ont constaté que les ménages dépourvus de richesses ne profitaient pas des baisses de prix du riz et du blé pour augmenter leur consommation de ces denrées. Leur objectif n’est pas de constituer un panier alimentaire dont l’apport se rapproche de 2 400 calories. Ils profitent de l’occasion pour acheter de la viande et des crevettes. Plus fondamentalement, ils cherchent à s’éloigner des biens de subsistance qui sont des marqueurs de la misère. Au bout du compte, les personnes qui vivent sous le seuil de pauvreté mangent de moins en moins et cette dégradation de leur bilan calorique est volontaire.

L’argent qui n’est pas affecté à l’alimentation sert d’autres fins. Certaines renvoient à des obligations sociales comme le paiement des dots – un mariage est très onéreux – mais ce n’est pas tout : les pauvres se débrouillent pour acheter des produits qui, dans leur situation, paraissent totalement frivoles. Mieux nourris, les démunis seraient plus forts et plus productifs. Cependant, ils optent pour des futilités. Plutôt que voir en eux des dégénérés comme nos moralisateurs le font, il est possible d’envisager une hypothèse alternative : ils mettent l’accent sur les plaisirs immédiats parce qu’ils sentent que leur horizon est bouché. Les perspectives à terme ne sont guère réjouissantes. Une illustration supplémentaire l’atteste. Des programmes internationaux proposent la gratuité de l’enseignement et même parfois un dédommagement monétaire pour la présence à l’école. Le taux de scolarisation a nettement augmenté mais pas le niveau de connaissances des élèves. La problématique est identique : quel intérêt y a-t-il à faire des efforts à l’école si l’élève sait que, de toute façon, il travaillera avec son père dans les champs à l’âge adulte ? « Selon que vous serez puissant ou misérable », avait débuté La Fontaine, l’achat d’un iPhone vous rendra gland ou geek.

Conseils de lecture :

Jensen Robert et Miller Nolan, « Giffen Behavior and Subsistence consumption », American Economic Review, volume 44 (9), 2009, p. 42-65.
Sen Amartya, Repenser l’inégalité, Points, Paris, 2012.

EH BIEN, JEUNE HOMME !

L’acteur W.C. Fields n’aimait pas les enfants. Alors, dès qu’il en voyait un, il ne pouvait s’empêcher de lui jouer un mauvais tour comme cacher sa tirelire. Dans la même veine, Hippolyte Taine avait résumé : « Les enfants, ça console de tout… excepté d’en avoir ». Pourtant, les jeunes générations n’ont-elles pas énormément à nous enseigner ?

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La sacralisation de la jeunesse est un trait de nos sociétés. D’aucuns parlent d’ailleurs de «jeunisme ». Les personnes âgées s’estiment même parfois victimes d’un diktat : il faut cacher son âge à tout prix. La traque des rides et des plis est devenue impitoyable. Le lifting est parfois la solution pour avoir l’air jeune. Il est vrai que voir des gamins de cinq ans à skis peut donner des envies de régression infantile. Ils ne connaissent pas encore les tables de multiplication mais ils sont de capables de slalomer avec une  agaçante virtuosité sur les pistes ! La croyance des Romains selon laquelle le savoir serait niché dans le cerveau de sages individus à chevelure blanche semble entièrement révolue. Le train des sénateurs est à l’arrêt. Vive la Très Grande Vigueur des ados boutonneux mâchouillant du chewing-gum qui bouscule les conventions archaïques. Les leçons qu’ils nous dispensent méritent d’être étudiées ; celles des plus petits au moins autant. Ecoutons-les.

Une célèbre expérience menée avec des enfants de deux ans par Sharon Brehm et Marsha Weintraub est un bon point d’entrée. Deux jouets sont laissés à portée de main des chères têtes blondes. Ils possèdent une attractivité équivalente et sont placés l’un derrière l’autre séparés uniquement par une barrière en plexiglass d’une modeste hauteur. On constate que le choix des enfants se porte indifféremment sur le premier ou le second jouet. Aucune préférence claire ne ressort. En revanche, lorsque le niveau de la barrière en plexiglass est élevé pour atteindre soixante centimètres, suggérant l’existence d’un obstacle, le comportement des enfants change radicalement : ils se précipitent presque tous vers le jouet qui est situé derrière la barrière, autrement dit vers le plus difficile à récupérer. La théorie de la « réactance psychologique » rend compte de ces observations  : dès son plus jeune âge, l’être humain refuse que l’on empiète sur sa liberté. Ce qui signifie que les objets associés à une éventuelle perte d’autonomie acquièrent d’un coup de la valeur.

Cette inclination humaine que l’on qualifie d’« effet Roméo et Juliette » est permanente mais elle prend toute son ampleur à l’adolescence. En reprochant à leur enfant de 15-18 ans la qualité de ses fréquentations, les parents œuvrent en fait involontairement au renforcement du lien de leur progéniture avec les mauvaises personnes. D’où un dilemme bien connu puisque, si se taire est insupportable, agir ouvertement est presque à coup sûr contre-productif. « Que faire ? » comme disait Vladimir Ilitch Lénine. La stratégie qui consiste à porter au pinacle la situation indésirable pour que l’enfant se dirige de lui-même dans l’autre direction n’est pas assurée d’être gagnante. Prenons le cas des brocolis. Les gamins les détestent habituellement. Selon une blague de cour de récréation, ce qui les différencie des crottes de nez est que, justement, ils n’en mangent pas. Pour des parents, se lancer dans l’apologie du steak-frites-ketchup en dénigrant l’affreux légume dans l’espoir que leur enfant fasse justement le choix inverse ne laisserait pas uniquement un goût bizarre. A cause de la pression sociale, de l’avis des amis, la manœuvre machiavélique risquerait fort d’échouer.

Ce sens de la contradiction, cette attitude d’enfant capricieux, on les retrouve évidemment chez le président de la République. Le garçon se croyait béni des fées. Il cassait les codes, réussissait dans toutes ses entreprises, même les plus improbables, et personne ne lui avait jamais vraiment résisté – les démissions de Nicolas Hulot et de Gérard Collomb pouvant être perçues comme des mouvements d’humeur de mauvais coucheurs. Les Français, tout de jaune vêtus, l’ont fait redescendre sur terre assez brutalement. Ils ont essayé de lui expliquer que sa politique était inacceptable, à lui, Emmanuel Macron ! Entre crime de lèse-majesté et puérile vexation, le sentiment que ses marges de manœuvre se sont soudainement réduites, l’a braqué. C’est ô combien normal pour qui s’intéresse aux mystères de la psyché humaine. Dans ces conditions, il était impensable de céder à propos de l’impôt de solidarité (ISF) sur la fortune.

Tout était pourtant réuni pour qu’Emmanuel Macron mette les pouces à ce sujet. En 2017 le montant de l’ISF collecté approchait les 4 milliards d’euros. Puisque l’impôt sur la fortune immobilière (IFI) est supposé faire entrer 1 milliard d’euros dans les caisses de l’Etat, c’est de 3 milliards d’euros dont il est question au total. Rappelons que le PIB de la France avoisine les 2 100 milliards et que 230 milliards de recettes ont été votées pour le budget de l’Etat en 2019. Autrement dit, il s’agit d’une mesure purement symbolique. D’autre part, le président avait annoncé que cette mesure n’était qu’un ballon d’essai, un pari. Si les riches ne jouaient pas le jeu, l’ISF pourrait être rétabli. Un retour en arrière ne serait pas forcément une reculade. Ajoutons que le chef de l’Etat affirmait la main sur le cœur que le grand débat national était complètement ouvert, cela jusqu’à une révision de la Constitution. En fermant la porte au retour de l’ISF, il prouve exactement le contraire.

Cet « effet Roméo et Juliette » qui emprisonne le président le pousse à justifier sa position en adoptant des positions spécieuses, voire quasiment ridicules. Obsédé par ces pauvres qui lui causent du tort, il a ainsi asséné publiquement que l’ISF n’avait jamais réduit la pauvreté. Certes oui, mais le vaccin contre la grippe, non plus… L’ISF avait pour vocation d’indiquer une volonté politique de réduire les inégalités et le vaccin contre le grippe de protéger contre son virus. Cela fait immanquablement songer à l’enfant qui, après avoir été gourmandé, trépigne de frustration. Il s’entête et se crispe parce qu’il sent qu’on veut le priver de son jouet. Il est prêt à tous les délires et à toutes les folies. Prends un peu recul, mon petit. C’est de cette manière que tu grandiras.

Conseils de lecture :

Cialdini Robert, Influence et manipulation, Pocket, Paris, 2015.
Taylor Robert Lewis, L’extravagant W.C. Fields, Ramsay, Paris, 1999.

DOCTEUR, LE PRESIDENT A ATTRAPE LA JAUNISSE !

Parti à Buenos Aires, le Président Macron y a rencontré son homologue argentin, Maurizio Macri. A la suite de leur entrevue, il a déclaré en substance à la presse : « lui au moins m’a cru. Il a suivi la même voie que moi : des réformes libérales très impopulaires. Ça m’a cramé mais je ne lâcherai pas». Certes, ça l’a un peu cramé…

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Emmanuel Macron a révolutionné la politique à plusieurs niveaux. Sa campagne électorale avec ses bataillons de marcheurs envoyés recueillir la parole des citoyens et sa victoire sans le soutien des structures d’un parti représente la première étape de ce chamboulement. Une fois arrivé au pouvoir, il a dévoilé une conception de l’Etat assez peu ordinaire. Ce n’est évidemment pas son libéralisme, plutôt répandu par les temps qui courent, qui le distingue de ses pairs – pas plus que l’intrusion de la logique du business dans la gestion des affaires publiques. Donald Trump l’a même devancé en la matière. Quand il rencontre un interlocuteur étranger afin de trouver un accord, il continue de faire des deals. Cependant, aussi fruste soit-il, le Président des Etats-Unis est conscient qu’un Etat n’est pas une compagnie privée. Rien de tel dans le cas macronien où la France doit se métamorphoser en entreprise. C’est son rêve d’une «start up nation». On n’a jamais aussi senti à l’aise monsieur Macron que durant la journée du patrimoine. Il a personnellement organisé la vente de produits dérivés à l’Elysée. Il ne pouvait qu’être épanoui en jouant à la marchande !

La véritable innovation est plus sensationnelle encore. Emmanuel Macron avait proclamé qu’il ferait de la politique autrement. Les électeurs ont alors compris qu’il se situerait hors des appareils des partis traditionnels et de leurs détestables combines. Il a tenu parole. Il a pulvérisé la gauche et la droite historique qui, il faut le reconnaître, l’ont bien assisté dans cette mission, en témoignant de capacités autodestructrices inédites. A faire pâlir de jalousie les commandos suicides islamistes. Cela ne signifiait d’ailleurs pas qu’il n’y aurait plus de magouilles comme l’atteste l’affaire Benalla… juste qu’elles prendraient place à l’extérieur des organisations classiques. Dans son propre parti, qui était formé de ralliés de la dernière heure autour de son nom, il était clair qu’il conserverait les mains entièrement libres. Après avoir réduit en poussière les organisations politiques, il s’en est pris avec le même entrain aux autres corps intermédiaires, le parlement et les syndicats notamment. Pourquoi s’embarrasser de discussions stériles au sein de la représentation nationale s’il est légal de mettre en œuvre son programme par ordonnances ? C’est une simple question d’efficacité. Les organisations salariales ont été piétinées de la même manière.

Au bout du compte, toutes les interfaces entre lui et les citoyens ont été court-circuitées ou mises au pas. Sans autre recours que l’épouvantail de l’extrême-droite brandi à la plus petite occasion par la macronie triomphante, les citoyens ont été priés de se conformer aux directives de leur Président modernisateur qui méritait ainsi amplement son surnom de Jupiter français. Le problème est que, si Emmanuel Macron a paraît-il été un brillant acteur de théâtre durant son adolescence, il a manifestement éprouvé davantage de difficultés avec ses leçons de physique. Il a mal assimilé le principe action-réaction. S’il a réussi à briser les codes de la vie politique, les Français n’ont pas pour autant cessé de vouloir l’informer de leurs doléances. Toutefois, puisque l’accès aux anciens canaux de transmission leur est désormais fermé, ils ont été contraints d’en chercher de nouveaux et ils n’ont trouvé que la rue. C’est l’originalité du mouvement des gilets jaunes : il s’agit d’une réponse à une manière singulière de concevoir la politique – d’où cette perplexité des politologues qui se trouvent face à une situation totalement inconnue. Le pire n’est pas là.

Les inégalités ont explosé ces trente dernières années en France. Le Président Macron ne peut en être décemment tenu pour responsable : il était en culottes courtes quand le phénomène s’est amorcé. En revanche, la réponse qu’il propose ou plutôt impose est dramatique sur le plan social. La transformation de chaque individu en auto-entrepreneur augmentera considérablement les profits des entreprises en renforçant la précarité. Etant donné que le chef de l’Etat souhaite s’attaquer en même temps aux aides sociales, la population sera alors prise dans un étau. Le filet de protection de la puissance publique sera retiré au moment où les Français en auront le plus besoin. Le tout-Paris bruisse de rumeurs. Il paraîtrait que Thomas Malthus serait l’auteur favori du Président. Rappelons que le pasteur anglican était tétanisé par les mesures d’assistance aux pauvres. Selon lui, elles leur permettaient d’améliorer leurs conditions de vie, d’être plus nombreux et d’exiger alors de nouveaux subsides au point que la fortune des nantis finirait par être engloutie par l’entretien des démunis. Il s’agissait d’un dispositif infernal qu’il convenait de stopper.

En d’autres termes, les citoyens ont parfaitement compris que la politique du gouvernement, loin de les sortir de leur difficultés économiques, est supposée les y plonger beaucoup plus profondément. Comme le montrent les travaux de Thomas Piketty et d’Angus Deaton, le creusement d’un fossé entre les «premiers de cordée » et les autres n’est assurément pas spécifique à la France. Les partis populistes prospèrent un peu partout dans les pays développés. La France sort du lot parce que cette évolution est habituellement lente, progressive. Avec son slogan implicite « soit vous vous élevez pour devenir millionnaire, soit vous vous taisez », le Président Macron incarne une volonté d’assumer cette tendance et même de l’accélérer, cela dans un contexte où les soupapes qui auraient permis de relâcher un peu la pression ont été retirées. L’histoire jugera si c’est du courage ou de la folie. Ce qui est certain est que, sur la fin, les éléments de langage prodigués par les meilleurs experts en communication n’auraient pas convaincu les voyageurs sur le Titanic.

Conseils de lecture :

Deaton Angus S., La grande évasion : santé, richesse et origine des inégalités, PUF, Paris, 2016.
Peeters Théo, L’autisme – de la compréhension à l’intervention, Dunod, Paris, 2014.

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En 2015, douze décès ont été enregistrés à la suite d’un selfie mal maîtrisé. Par comparaison, la même année, huit personnes ont subi un sort identique en raison d’une attaque de requin. Toutefois, par rapport aux milliards de selfies pris dans le monde, le nombre de personnes qui survivent à cette pratique quasi religieuse reste extraordinairement élevé. Il n’est pas question de la décourager, juste de tenter d’examiner de quoi la culture du selfie est le nom.

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C’est un lieu commun de souligner que l’individualisme s’est répandu de façon débridée dans nos sociétés. En 1985, Thierry Le Luron et Coluche organisaient une parodie de mariage qui déclenchait l’hilarité sur le territoire français. En 2017, le médiatique Jeremstar revêtait une superbe robe blanche et convolait en justes noces avec lui-même. La « sologamie » prête bien sûr à sourire : mis à part les schizophrènes, l’entente est supposée régner dans le ménage et c’est tant mieux parce que les divorces deviennent alors très compliqués. Toutefois, cette illustration du tout-à-l’égo n’est pas uniquement la marque d’un narcissisme assumé. Le corollaire de la volonté déclarée de satisfaire ses phantasmes les plus fous, d’aller au bout de ses rêves, est un affranchissement des contraintes ou des liens traditionnels. Les individus ne vivent pas pour autant comme des atomes isolés. Les spécialistes du marketing, ces nouveaux sociologues, décrivent avec gourmandise l’émergence des tribus comme des regroupements de consommateurs partageant les mêmes valeurs. Ces communautés se forment et se défont au gré des intérêts des individus qui les composent. L’appartenance à une tribu dépend d’affinités. Lorsqu’elles s’évanouissent, on quitte la tribu.

Ces attachements plus éphémères ne sont pas comparables aux anciens, davantage ancrés dans le temps et souvent perçus comme des chaînes pesantes. Notre propos n’est pas de discuter des bienfaits de l’érosion d’institutions comme le mariage ou la religion, qui jouent un rôle de repoussoir convenu aussi bien que de balise. Cependant, force est de constater que l’individualisation s’en prend désormais à des solidarités qui, au moins en Europe, ont longtemps semblé complètement immunisées face à ce type d’attaques. C’est ainsi que la protection sociale a fini par se trouver sur le gril même dans un pays comme la France. Le raisonnement est d’une simplicité irrécusable en apparence : si des individus ne se soucient pas de leur santé, pourquoi la collectivité devrait-elle payer le prix de leur inconséquence ? C’est d’ailleurs à se demander comment il est possible qu’une telle position n’ait pas été exprimée auparavant. Le discours lénifiant des partisans de la politique de soutien aux plus défavorisés anesthésiait-il la lucidité à ce point ? Pour cette pensée libérée, la population des obèses constitue une cible de choix. Elle est visible, à mobilité réduite et son poids dans les dépenses de santé est écrasant : les 15% d’obèses sont à l’origine de 22 % des dépenses de santé sans compter le coût social qu’ils occasionnent et qui avoisine les 13 milliards d’euros.

L’image du gros a varié tout au long de l’Histoire. Sa représentation n’a pas toujours été négative : une surcharge pondérale a même été associée à l’idée de force, à la notion d’opulence. Puis, une lente dégradation s’est opérée coïncidant avec le moment où l’ours a cédé au lion le titre de roi des animaux en plein milieu du Moyen Age. Dans « La soif du mal », la scène dans laquelle l’odieux Orson Welles baigne dans un tas d’immondices, incapable de se relever, incarne à la perfection le dégoût que l’obésité est susceptible de susciter. Elle a fini par s’imposer même si les rondeurs évoquent parfois une rassurante bonhomie à la manière du sergent Garcia dans « Zorro ». Faut-il y voir une marque de jalousie ? N’oublions pas, par exemple, que le prix du billet d’avion au kilo est plus bas lorsque le voyageur est infiniment dodu. Mais ce n’est pas la bonne explication. La stigmatisation des formats XL renvoie plutôt, en fait, à la responsabilité individuelle. A la différence de pathologies telles que les tumeurs cérébrales qui frappent les hommes sans aucune logique apparente, l’obésité est d’ordinaire liée à des comportements humains. Les troubles cardio-vasculaires ou le diabète qui lui sont imputés sont donc jugés évitables. Le rôle de facteurs génétiques ne peut certes être écarté dans certains cas mais les individualistes partis à la pêche au gros se focalisent prioritairement sur les conduites alimentaires déviantes.

La faille de cette réflexion ne réside pas exactement dans le défaut de solidarité. A chacun ses valeurs et, après tout, il faut bien vivre avec son temps ! L’étape suivante sera certainement de militer afin de réformer l’assurance habitation. En effet, si on y réfléchit bien, pourquoi les résidents du troisième étage devraient-ils contribuer à l’indemnisation des imprudents, voire des crétins, domiciliés au rez-de-chaussée et, de ce fait, beaucoup plus exposés aux inondations. Le problème de ce type d’approche est qu’elle sous-entend que le comportement humain résulte nécessairement d’un choix libre et non contraint. Or, sur la question du logement, il est clair que le prix d’un appartement au troisième étage est plus élevé que celui du rez-de-chaussée. Certains n’ont simplement pas les moyens financiers de se loger en hauteur.

Si l’on revient à la problématique de l’obésité, c’est un peu la même chose. Des paramètres socio-économiques jouent sur l’alimentation. Un quart des personnes dont le revenu est inférieur à 900 euros par mois se trouve en surcharge pondérale alors que la proportion est de 7 % pour les individus percevant plus de 5 300 euros. Historiquement, les démunis n’ont jamais mangé comme les nantis. Il fut un temps où le pain blanc était réservé à la noblesse tandis que les paysans se nourrissaient de pain noir riche en céréales… c’est l’inverse aujourd’hui. Pour un ouvrier du bâtiment fatigué, un bon plat de pâtes est plus accessible à tous points de vue qu’une initiation à la cuisine moléculaire ou, à défaut, un mets délicat dans lequel l’électrisant quinoa est mis en vedette. La malbouffe est l’effet plus que la cause des inégalités. Et pourtant la tendance est à balancer son porc… pourvu qu’il soit gros.

Conseils de lecture :

Pastoureau Michel, L’Ours. Histoire d’un roi déchu, Paris, Points, 2015.
Reymond William, Toxic Food : Enquête sur les secrets de la nouvelle malbouffe, Paris, J’ai lu, 2015.

AH SI J’ETAIS RICHE !!!

Dans une interview accordée à l’hebdomadaire allemand Der Spiegel, le Président Macron s’en est pris à la jalousie qui « paralyse le pays ». L’homme se pique de littérature. Il a hélas manqué une belle occasion d’en faire étalage. L’association du sentiment qu’il dénigre à une forme de mobilité réduite tombe en effet un peu à plat. Le poète n’a-t-il pas chanté « jalousie maladie, tu compliques ma vie » ?

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Dans un délicieux ouvrage, « La théorie de la classe de loisir », Thorstein Veblen décrit la dynamique des relations sociales. Les individus appartenant aux classes dominantes cherchent à être distingués. Ils s’efforcent d’impressionner non seulement leurs pairs mais aussi le reste de la population. Les expressions « consommation ostentatoire » et «loisir ostentatoire » rendent compte de ce processus plus ou moins subtil. Ainsi, sous l’Ancien Régime, les personnes de qualité s’escrimaient à paraître en société avec le teint blanc. Elles se poudraient même le visage. Il convenait de ne pas être confondu avec le bas peuple qui travaillait dans les champs – ce qui se traduisait par un teint hâlé. Le contraste avec les temps modernes est amusant puisque, aujourd’hui, la majeure partie de la population travaille dans des bureaux. De ce fait, les gens ont l’air souvent un peu pâlots. Le must du must est alors d’afficher une face bronzée au besoin grâce à des visites onéreuses dans des salons spécialisés avec des machines UV dernière génération.
Dans le schéma de Veblen, les nantis fixent les critères du bon goût. Par leur comportement, par leurs pratiques, ils montrent la voie. L’espoir de leurs concitoyens est de les imiter. Les classes dominantes jouaient au tennis jusqu’à ce qu’il se démocratise. Elles sont parties ensuite vers le golf en attendant d’être copiées à nouveau. Les plus modestes aspirent en effet à adopter les habitudes des privilégiés. En ce sens, ils sont envieux. Ce sentiment ne doit pas être confondu avec la jalousie. De longues pages ont été consacrées à la comparaison entre ces deux passions. Dans une perspective de rapports entre classes sociales, il est important de souligner que l’envie véhicule une mesure d’optimisme. Même si les catégories défavorisées ne parviendront probablement jamais à s’élever au niveau des plus aisées, elles se sentent autorisées à y rêver. Si seulement elles possédaient les ressources suffisantes ! En enviant le sort des classes les plus prospères, elles aimeraient se trouver simplement à leur place. Donc elles ne leur souhaitent aucun mal.

La jalousie ne relève pas de cette logique. Elle renvoie à une frustration et exprime l’idée que le fossé est désormais trop large, comme si l’illusion d’un véritable ascenseur social avait été brisée. Les dominants et les dominés n’appartiennent plus au même monde. Dans l’esprit du Président de la République, il y a tout de même un endroit où les personnes qui ont réussi et celles « qui ne sont rien » sont éventuellement susceptibles de se côtoyer, c’est une gare. Mais cela reste peu et cela ne dure jamais bien longtemps. Dans ces conditions, c’est l’amertume, voire le fantasme de couper des têtes, qui prédomine. A cet égard, les mots employés par Emmanuel Macron ne sont pas anodins. Il n’a pas affirmé que les Français étaient envieux mais qu’ils étaient jaloux. Ce faisant, il entérine au moins inconsciemment des rapports sociaux totalement déséquilibrés. Il nous informe qu’il sait que les décisions du gouvernement accélèrent davantage encore le creusement des inégalités. L’espace d’un instant, il se met à la place de la majorité des citoyens. Dans la position où ils se trouvent, comprend-il, on ne peut qu’être jaloux.

Il n’est évidemment pas question de lui tenir rigueur de la politique économique de ses prédécesseurs. Les travaux de nombreux économistes démontrent que les inégalités ont explosé en France, comme dans les autres pays développés, depuis les années 1980 environ. Notre propos est uniquement de souligner un paradoxe. Emmanuel Macron a été vexé d’être qualifié de « Président des riches » mais les mots qu’il a employés pour froisser en retour ceux qui l’attaquaient, une marque de fabrique chez lui d’ailleurs, confirmaient la véracité de l’accusation. Le contexte est également goûteux, pour ne pas dire « croquignolesque ». Il s’agit de la suppression de l’impôt de solidarité sur la fortune (ISF) ou plus précisément sa transformation en impôt sur le patrimoine immobilier. De la sorte, les caisses de l’Etat renoncent de bonne grâce à 3,2 milliards d’euros pour soulager les plus favorisés.

Pour ne pas être taxés eux non plus, mais d’injustice sociale pour ce qui les concerne, des députés macroniens ont décidé d’ajouter des amendements au budget de l’Etat afin que les « signes extérieurs de richesse » n’échappent pourtant pas à l’impôt. La discussion sur la liste des biens qui devaient être à nouveau assujettis à l’impôt ne pouvait qu’être enrichissante : yachts, lingots d’or, voitures de grand standing, chevaux de courses, bijoux de famille, poules de luxe … ? Dans chaque cas, le risque d’un départ à l’étranger ou le danger d’un coup mortel asséné à une industrie particulière ont été minutieusement soupesé. Il était essentiel que les Français saisissent que le gouvernement n’avait pas vocation à servir les intérêts des plus riches. Le caquet des médisants devait être définitivement rabattu. Opération réussie… à un coût minime de surcroît. Au final, c’est à peine 50 millions d’euros qui seront récupérés par les finances publiques – 50 millions contre 3,2 milliards. La caravane des médias a déserté le sujet. Pour la retenir, quelques récalcitrants ont réclamé une publication par nom des gains des contribuables les plus riches – l’odeur du sang aurait pu maintenir l’attention du public – mais en vain. Le Président prend les Français pour des jaloux mais aussi un peu pour des crétins.

Conseil de lecture :

Castanède Jean, Le grand livre du luxe : Une histoire mondiale du luxe, Des origines à nos jours, Civilisation par civilisation, Paris, Eyrolles, 2013.
Veblen Thorstein, Théorie de la classe de loisir, Paris, Gallimard, 1979.

Economie et démocratie : de l’eau dans le gaz ?

Le monde grec a inventé la démocratie mais ses plus célèbres philosophes la regardaient avec méfiance. Ils craignaient des dérives démagogiques. Les activités économiques suscitaient également de vives réserves chez eux. Depuis, les régimes démocratiques se sont généralisés et l’économie est devenue centrale partout dans le monde. Mais démocratie et économie vont-elles bien ensemble ?      

Une boutade est prêtée à Winston Churchill : « si vous mettez deux économistes dans une pièce, vous aurez deux avis différents. À moins que l’un d’entre eux ne soit Lord Keynes, auquel cas vous aurez trois avis différents ». Le positionnement des économistes sur la démocratie n’y déroge pas. Certains, comme Robert Barro, l’assimilent à un produit de luxe dans le sens où, si elle peut être désirable d’un point de vue normatif, elle occasionne néanmoins un coût social très élevé. D’après eux, les lois du marché sont entravées par l’intervention de l’Etat. Les capacités des plus entreprenants ne parviennent pas à s’exprimer de façon optimale dans un contexte où la majorité de la population souhaite être protégée par les excès du capitalisme. La libre-entreprise souffre de la mise en place de mesures limitant les inégalités. En freinant l’évolution spontanée de l’économie, la démocratie est responsable d’un manque d’efficacité économique. En d’autres termes, mieux vaut être une société nantie pour « s’offrir une (telle) danseuse ». Une dictature éclairée serait préférable économiquement.

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Cette vision est critiquée par d’autres économistes parmi lesquels Dani Rodrik qui affirment que la démocratie mène au contraire à plus d’efficacité économique. Ils renversent l’argumentation de leurs adversaires. Le soutien des « laissés-pour-compte » du système capitaliste n’est pas un problème. Il réduit le risque de graves conflits sociaux, voire de soulèvements, synonymes de perturbation de l’activité économique. En outre, loin de conduire à un gaspillage, il permet de récupérer des ressources productives qui sont susceptibles de contribuer à la croissance au bout du compte. Le cas des pays scandinaves, démocratiques, progressistes mêmes, tout en ayant atteint un niveau d’opulence appréciable, illustre cette analyse. Ajoutons un dernier point : si le capitalisme est fondé sur la concurrence afin que le meilleur remporte la compétition, il est indispensable que les inégalités de départ ne soient pas trop importantes. Sinon, il y a des « surprises » dans la population des gagnants… Il est dommage d’ailleurs que ce point ne soit pas davantage souligné quand la cohérence interne de la logique libérale est discutée.

Malgré leur désaccord radical, les deux perspectives qui viennent d’être présentées s’accordent tout de même sur un point : un régime démocratique est supposé améliorer la situation économique de la population. Afin de rallier les suffrages de la majorité, les dirigeants doivent promouvoir les mesures qui abondent dans ce sens. Ceux qui ne jurent que par le marché s’en plaignent tandis que les autres s’en félicitent mais, pour tous, l’hypothèse sous-jacente est que la notion de démocratie se convertit en redistribution dans la sphère économique. La création d’un impôt sur le revenu, un impôt progressif, participe de cette logique d’atténuation des écarts de richesse. Indépendamment de ces considérations politiques, selon l’économiste Simon Kuznets, le développement économique aboutit de lui-même à une conclusion identique. Sa courbe en U inversé décrit la relation entre le revenu par habitant et le niveau d’inégalité : durant les premiers stades du développement, les inégalités s’accroissent puis elles stagnent avant de diminuer. Ce recul découle principalement du passage d’une économie agricole à une économie industrialisée où les revenus sont plus élevés.

kuznetsThomas Piketty critique la thèse de Kuznets déjà parce qu’il refuse d’expliquer cette baisse exclusivement par des facteurs économiques. De surcroît, il s’efforce de démontrer que les inégalités ont recommencé à croître à partir des années 1970 dans les pays riches – le travail de Kuznets date de 1955. Ces pays sont pourtant démocratiques. La machine à redistribuer de ce régime politique semble donc être bloquée dans nos contrées. Elle n’y fonctionne manifestement plus. Ce constat prend toute sa signification avec le modèle proposé par Daron Acemoglu et James A. Robinson. Pour ces économistes, un pays se caractérise par l’opposition entre ses élites et le reste de la population. Dans certaines circonstances, les dominants acceptent de céder une part des ressources de la nation qu’elles ont accaparées. Il s’agit d’un simple calcul coût-avantage : le maintien d’une dictature pour conserver le contrôle sur les richesses est parfois trop onéreux. La démocratie, qui garantit une forme de redistribution en faveur du peuple, est alors instituée. Avec des paramètres économiques et politiques différents, les élites peuvent estimer que la dictature est la meilleure solution.

Dans ces conditions, si le postulat de redistribution des richesses associé à la démocratie est invalidé, la question est de savoir quel est l’intérêt de la masse de la population à vivre dans un système démocratique. C’est pourquoi de plus en plus de citoyens dans les démocraties manquent de gratitude envers ces politiciens qui sacrifient leur vie à la chose publique. Ils votent mal. Les médias et l’intelligentsia les tancent vertement et leur font la morale. Qu’à cela ne tienne, ils optent de façon primaire pour le Brexit, couronnent Donald Trump et accordent 35 % des voix à Marine Le Pen. Les politologues se grattent le crâne et rivalisent d’inventivité : démocratie participative, sixième et pourquoi pas septième République… Les joyeusetés ne manquent pas. Néanmoins, on en revient toujours au même point. Mondialisation ou pas, si la situation économique de la majorité n’est pas meilleure, par qui la démocratie doit-elle être défendue ? En quoi la dictature est-elle si nuisible ? N’oublions pas que, dans les ex pays de l’Est, le parti communiste a parfois repris de jolies couleurs. Dans l’euphorie de la liberté retrouvée du début des années 1990, l’interdire avait pourtant été évoqué.

 

Conseils de lecture :

Acemoglu Daron et Robinson James A., Economic Origins of Dictatorship and Democracy,

Cambridge, Cambridge University Press, 2005.

Piketty Thomas, Le capital au XXIème siècle, Paris, Seuil, 2013.