LES BONS ET LES MAUVAIS

Dans les sociétés anciennes, il était important de sacrifier aux divinités et d’obéir aux injonctions de leurs porte-parole. Pour le reste, il valait mieux ne jurer de rien. Le salut d’un homme vivant dans le monde grec dépendait des caprices des maîtres de l’Olympe. Et il s’en passait de bien belles là-haut, entre ripailles, trahisons et renversements d’alliance ! Le monothéisme a alors modifié la donne…          

Avec un Dieu unique, miséricordieux quoique parfois soupe-au-lait, les choses sont devenues d’un coup plus simple. Bien sûr, le niveau d’exigence moral s’est brutalement élevé mais chaque être humain était confronté à une moindre incertitude : s’il se conduisait bien, il serait récompensé et, dans le cas contraire, il serait soumis à des affres sans nom. Dans ce contexte, la souffrance des justes a été l’une des questions les plus épineuses auxquels les défenseurs de la foi ont dû faire face dans le monde judéo-chrétien. L’histoire de Job est éloquente. C’était un chic type, aimé de Dieu, lequel se trouva embarqué dans une espèce de pari à son sujet : s’il endurait mille tourments, continuerait-il de croire et de bien se comporter ? Ce qui est intéressant pour notre propos n’est pas de savoir si Dieu a finalement gardé son Job mais la réaction des contemporains de ce dernier. Tous cherchaient à savoir quel mal, quel péché, quelle faute horrible il avait accompli pour mériter un tel acharnement divin. Autrement dit, chacun était désormais considéré responsable de son propre destin.

D’après le sociologue Max Weber, le protestantisme et notamment le calvinisme sont à l’origine de l’essor du capitalisme. La thèse est discutée puisque le développement commercial des cités italiennes est antérieur. Il n’empêche que cette religion et notre système économique partagent suffisamment de similarités – amour du travail, abnégation, sens de l’épargne… – pour que Michael J. Sandel les relie dans son ouvrage sur les excès de la méritocratie. Selon lui, croire que les individus sont rétribués en fonction de leurs efforts produit de terribles ravages. Le philosophe américain n’est pas un dangereux révolutionnaire. Dans des sociétés de plus en plus individualistes, on ne voit d’ailleurs  pas comment il serait possible de fixer la rémunération de chacun sans se référer à un moment ou à un autre à un critère méritocratique. L’égalitarisme absolu, remède de cheval contre les inégalités de traitement, n’est pas la solution. Une blague en vigueur en Union soviétique nous le rappelle : ce qui distingue le communisme de la science est que, dans le deuxième cas, les expérimentations se font sur des animaux.

L’absence d’alternative ne dispense pas d’examiner les effets pervers des mythes qui modèlent nos schémas de pensée: « ce sont les meilleurs qui réussissent » ; « quand on veut, on peut » ; « le travail paie toujours », etc… Si ce type de discours est ancré si fort dans les esprits, au point même de paraître relever de l’évidence, du bon sens le plus élémentaire, c’est qu’il réconcilie deux approches de l’économie longtemps rivales, celle des libéraux et celle de la gauche réformiste. Pour les premiers, la méritocratie est en phase avec le rôle central du marché, la liberté individuelle et l’adhésion à la globalisation économique. Pour les seconds, en tout cas ceux de ce courant qui se laissent séduire par l’idée, le combat doit désormais se focaliser sur l’« égalité des chances », une belle expression d’ailleurs. L’Etat doit favoriser l’accès à l’éducation, à la formation pour tous. Pour le dire autrement, l’interventionnisme économique dicté par une exigence de solidarité n’a plus de raison d’être. Chacun est maintenant responsable de son sort. Point barre.

Les problèmes de cette petite musique sont de deux ordres. Tout d’abord, elle est loin de sonner toujours juste et pas uniquement parce que toucher du doigt l’égalité des chances n’est pas une mince affaire. Sur ce blog, un article a déjà été consacré à cette thématique d’ailleurs (Qu’ils sont beaux mes biscotos ! – T’es sérieux ? (teserieux.blog)) Pour rester dans la zone des pays riches, imaginons simplement ici que le public se détourne du basketball et commence à se passionner pour le cracher de noyau d’abricot sans élan. Le visage de LeBron James disparaitra d’un coup du film Space Jam 2 pour céder la place au mien !  Tous les talents ne sont pas valorisés de la même manière par le marché. D’autre part, et c’est probablement plus gênant, la méritocratie remplit une fonction d’amplificateur des clivages sociaux. Une tonne d’expériences menées en psychologie sociale montre que l’homme surévalue le poids de son action quand il réussit et le sous-évalue s’il échoue. Le résultat est que ceux qui réussissent dans la vie ont tendance à mépriser les classes inférieures en les tenant responsables de leur situation et que celles-ci se sentent profondément rabaissées, humiliées par leur mauvaise fortune.

Cette double-peine, précarité économique et renvoi d’une image déplorable, explique en grande partie les mouvements antisystème, le trumpisme, le Brexit. D’où une couche supplémentaire remise par les privilégiés contre ces barbares. Que la panoplie de moyens suggérés par Sandel inclue davantage d’investissements dans l’éducation est naturel. Il n’est pas question d’éradiquer la méritocratie mais d’en atténuer la portée. Le recours au tirage au sort est une piste beaucoup plus originale. Il faut se souvenir que la plupart des magistratures étaient attribuées de cette façon dans le démocratie athénienne. La justification est cependant différente ici. Prenons les meilleures universités américaines par exemple. Une fois les candidatures de faible niveau écartées, il reste encore trois fois plus de dossiers que de places disponibles. Souvent, les différences entre les candidats sont infimes. Comment trancher ? C’est quasi mission impossible pour la commission de sélection alors que les conséquences en termes de carrière seront démesurées. Le lancer de dossiers du haut des escaliers ramènerait forcément les gagnants de la loterie à plus de modestie. A ne pas systématiser, hein !

La maxime (François de La Rochefoucauld) :

Le monde récompense plus souvent les apparences du mérite

que le mérite même

UNE SEULE SOLUTION : LA PRO-PRIE-TE !

La gauche semble parfois en panne de propositions. Tétanisée par les lois du marché qu’elle a longtemps combattues avec vigueur, elle tourne en rond. Délaissant l’économie, elle abandonne les plus démunis à leur triste sort pour se consacrer à la défense des minorités dans le champ social. Et si la lumière venait du marché lui-même ? Quel invraisemblable renversement, cela serait.

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En se réveillant le matin, un homme normal doit retrouver ses repères. Il y est aidé par une somme de petites choses. Il est allongé dans son lit qui est situé dans son appartement. Ses habits du jour l’attendent sur son valet et sa tasse de café dans sa cuisine. C’est tellement rassurant que certains, probablement plus angoissés que les autres, n’ont de cesse durant le reste de la journée d’accumuler ces petites choses – appartements, pantalons et paires de chaussures en prévision du réveil le lendemain matin. Pour les grands malades, cette collecte se poursuit même pendant la nuit car l’argent ne dort jamais. Posséder des biens procure de la sérénité. Par contraste, dans sa grande zénitude, le précurseur du mouvement anarchiste Pierre-Joseph Proudhon avait asséné sans ambages : « la propriété, c’est le vol ». Sans aller aussi loin, les religions décrivent souvent les sages, les êtres en quête de spiritualité, comme dépourvus de biens matériels et en itinérance. Ils n’ont ni lit, ni valet, ni appartement. Le point de vue de l’économiste américain John R. Commons a déjà été évoqué dans ce blog. Il intègre les deux perspectives. La propriété permet à un individu de « tenir » (to hold) un bien, et donc de sécuriser ses attentes, mais elle lui octroie aussi le pouvoir de « retenir » (to withold) ce même bien, en privant les autres individus de son usage, les rendant de ce fait dépendant du bon vouloir du propriétaire .

Le récent ouvrage d’Eric Posner et Glen Weyl propose une solution créative pour sortir de cette impasse. Il ne rejette pas l’institution de la propriété privée qui est un des fondements du capitalisme. L’échec du système économique collectiviste, qui lui a été opposé un temps, justifie a contrario le caractère essentiel de l’appropriation privative des biens. La soif de détention de richesses est un des principaux moteurs de l’action humaine. C’est une incitation majeure à faire preuve de dynamisme. En même temps, la concentration de la propriété en un nombre de plus en plus réduit de mains constitue un des plus grands défis du monde contemporain : la croissance des inégalités a fait entrer la plupart des démocraties dans une zone de turbulence. L’idée n’est pas d’interdire la propriété mais de guérir les maux qu’elle suscite. L’objectif est d’obliger les propriétaires à faire circuler les biens, à les rendre plus mobiles. Les récalcitrants seraient pénalisés fiscalement : un taux d’imposition sur la propriété approximativement de 7 % devrait être acquitté. Les montants engrangés seraient reversés sous forme d’un revenu universel. Les plus pauvres seraient ainsi enfin protégés. Examinons ce modèle de «marchés radicaux » – l’expression valant elle-même son pesant de cacahuètes.

Tout propriétaire devrait indiquer quelle valeur il fixe à ses biens. Il serait alors confronté à un dilemme. En indiquant un prix bas, il paierait peu de taxes sur son patrimoine mais il s’exposerait à un risque d’expropriation. En effet, pour peu qu’un autre agent économique soit disposé à régler le montant annoncé, c’est lui qui en deviendrait propriétaire. Imaginons que l’habitant d’un appartement bloque un projet de rénovation immobilière par son simple refus de vente. Il informe l’administration que son bien vaut 100 000 euros. Il s’apprête donc à régler 7 000 euros d’impôts mais, si le promoteur accepte de débourser la somme annoncée, il peut récupérer les clés de l’appartement et transformer l’immeuble à sa guise – c’est lui paiera les taxes évidemment. Il n’y a pas de raison qu’un titre de propriété, qui s’apparente à un pouvoir de monopole, compromette le développement d’activités économiques. Bien sûr, le propriétaire pourrait être tenté de communiquer un prix très élevé, voire dissuasif, de l’ordre de 200 000 euros par exemple. Dans ce cas, il serait obligé de verser lui-même 14 000 euros au fisc. Au bout du compte, la logique de rentabilité devrait permettre de déterminer le meilleur prix pour la société dans son ensemble. Dans ce schéma, l’économie serait significativement plus fluide. Les rentes disparaîtraient.

Cette configuration transforme la propriété privée en une propriété collective qui se loue au plus offrant. Les objections ne manquent évidemment pas. Tout d’abord, comme le note Richard H. Thaler, les individus surestiment spontanément les biens qu’ils détiennent et sous-évaluent ceux qu’ils essaient d’acheter. De façon plus fondamentale, la répartition des biens lors de l’état initial ne serait pas neutre. Les gros propriétaires posséderaient des marges de manœuvre conséquentes. Ils pourraient temporiser, récupérant les biens des individus faiblement dotés qui seraient étranglés par les impôts qu’ils doivent payer. Il y a d’autres critiques encore. Néanmoins, le but n’est pas de niveler parfaitement les niveaux de propriété mais de remplir les caisses de l’Etat afin d’assurer un revenu décent aux êtres qui sont laminés par le rouleau compresseur du capitalisme moderne. D’après Posner et Weyl, avec 7 %, d’imposition, c’est 20 % du PIB qui seraient collectés. La somme est colossale. Il serait donc possible d’orienter les mécanismes du marché dans la direction d’une meilleure justice sociale. Et ce n’est pas tout ! Ce schéma a été mis au point par un duo de chercheurs rattaché en partie à l’Université de Chicago, bastion du libéralisme économique. Ô génération décadente…

Conseils de lecture :

Posner Eric A. et Weyl Glen E., Radical Markets: Uprooting Capitalism and Democracy for a Just Society, Princeton University Press, Princeton, 2018.
Commons John R., Institutional Economics, Transaction, New Brunswick, 1990.

DIS-MOI CE QUE TU ACHETES ET JE TE DIRAI QUI TU ES !

L’engouement que les soldes de janvier ont suscité dans l’hexagone est rassurant. Il prouve que, malgré la crise politique exceptionnelle, les Français ont retrouvé assez rapidement le sens des priorités : profiter des -20, -50, voire même des 70 % affichés dans les vitrines des magasins. Y a-t-il un sens à donner à cette fièvre acheteuse ?

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Les économistes décortiquent avec minutie le comportement théorique du consommateur. En principe, l’acheteur en puissance commence par hiérarchiser ses besoins. Dans un deuxième temps, comme ses ressources financières sont normalement limitées, il consacre ses premiers euros aux dépenses qu’il juge les plus importantes puis, après avoir atteint cet objectif, il passe à la satisfaction des besoins qu’il classe en second et ainsi de suite. A la fin, s’il lui reste encore quelque menue monnaie, il pourra enfin se précipiter sur les produits qu’il considère comme superflus, le loisir par exemple. De ce fait, les achats coup de cœur, d’impulsion, sont exclus du champ de l’analyse. Les agents économiques qui se conduisent de la sorte et ne brillent donc pas leur rationalité sont priés de se tenir à l’écart afin de ne pas perturber la réflexion. Quoi qu’il en soit, l’examen de la consommation de l’individu est un authentique révélateur de son échelle de préférence puisqu’il est libre quand il jette son dévolu sur un produit.

A partir de là, les classes les plus favorisées adressent souvent un regard assez méprisant sur les démunis. Ils observent que, malgré leurs maigres ressources, les pauvres n’achètent pas les biens les plus utiles à leur famille. Quand le Président Macron critiquait les aides sociales, il soulignait qu’elles n’avaient pas éradiqué la pauvreté. Il aurait pu ajouter qu’elles avaient été parfois détournées de leur destination initiale – écran plat contre fournitures scolaires – au point que des dispositifs ont dû être mis en place pour éviter de tels dérapages. Ainsi, se plaignent les libéraux qui sont d’ailleurs rarement des personnes complètement désargentées, les indigents témoignent d’un dévoiement condamnable par leur comportement en caisse. Pouah, ces créatures appartiennent à l’espèce humaine mais, franchement, qu’ont-ils à voir avec des gens comme nous ? De la même manière que l’homme moderne porte en lui environ 2 % de l’ADN de l’homme de Neandertal, le nanti d’aujourd’hui a des gênes communs avec le «sans-dent » qui achète stupidement iPhone, tablettes et télévisions à écran plat.

Cela signifie-t-il que la réussite sociale immuniserait contre le matérialisme ? Il n’est pourtant pas certain que les privilégiés envoient régulièrement leur fourrure à l’opéra ou qu’ils possèdent un abonnement annuel à la Comédie-Française. La quête de spiritualité, de sens, n’est pas non plus directement corrélée au pouvoir d’achat. En vérité, il n’y a pas que les défavorisés pour faire chauffer la carte bleue en boutique. Les classes supérieures se conduisent de façon identique pour le plus grand bonheur des commerçants. La « société de consommation » n’est pas une vaine expression. La critique des classes prospères contre le bas de l’échelle repose sur deux arguments. Tout d’abord, quand on en a les moyens pécuniaires, rien n’interdit de s’adonner aux dépenses les plus superficielles, de s’abandonner à la recherche d’un niveau toujours plus élevé de confort. Soit. Ensuite, ils reprochent à leurs congénères les plus modestes d’adopter des attitudes aberrantes. Ils sous-entendent que, s’ils étaient confrontés à la misère, eux renonceraient à leur écran plat pour améliorer l’éducation de leurs enfants.

Les études menées dans les pays en développement semblent confirmer cette prétendue irresponsabilité des individus les plus pauvres. On devrait s’attendre à ce qu’ils consacrent la presque intégralité de leur revenu à l’alimentation ou, à défaut, à des achats essentiels comme l’habillement. Or, il n’en est rien. Selon le pays, le poste des dépenses vitales représente entre approximativement 50% et 75% de leur budget. Dans deux régions de Chine, Robert Jensen et Nolan Miller ont constaté que les ménages dépourvus de richesses ne profitaient pas des baisses de prix du riz et du blé pour augmenter leur consommation de ces denrées. Leur objectif n’est pas de constituer un panier alimentaire dont l’apport se rapproche de 2 400 calories. Ils profitent de l’occasion pour acheter de la viande et des crevettes. Plus fondamentalement, ils cherchent à s’éloigner des biens de subsistance qui sont des marqueurs de la misère. Au bout du compte, les personnes qui vivent sous le seuil de pauvreté mangent de moins en moins et cette dégradation de leur bilan calorique est volontaire.

L’argent qui n’est pas affecté à l’alimentation sert d’autres fins. Certaines renvoient à des obligations sociales comme le paiement des dots – un mariage est très onéreux – mais ce n’est pas tout : les pauvres se débrouillent pour acheter des produits qui, dans leur situation, paraissent totalement frivoles. Mieux nourris, les démunis seraient plus forts et plus productifs. Cependant, ils optent pour des futilités. Plutôt que voir en eux des dégénérés comme nos moralisateurs le font, il est possible d’envisager une hypothèse alternative : ils mettent l’accent sur les plaisirs immédiats parce qu’ils sentent que leur horizon est bouché. Les perspectives à terme ne sont guère réjouissantes. Une illustration supplémentaire l’atteste. Des programmes internationaux proposent la gratuité de l’enseignement et même parfois un dédommagement monétaire pour la présence à l’école. Le taux de scolarisation a nettement augmenté mais pas le niveau de connaissances des élèves. La problématique est identique : quel intérêt y a-t-il à faire des efforts à l’école si l’élève sait que, de toute façon, il travaillera avec son père dans les champs à l’âge adulte ? « Selon que vous serez puissant ou misérable », avait débuté La Fontaine, l’achat d’un iPhone vous rendra gland ou geek.

Conseils de lecture :

Jensen Robert et Miller Nolan, « Giffen Behavior and Subsistence consumption », American Economic Review, volume 44 (9), 2009, p. 42-65.
Sen Amartya, Repenser l’inégalité, Points, Paris, 2012.

EH BIEN, JEUNE HOMME !

L’acteur W.C. Fields n’aimait pas les enfants. Alors, dès qu’il en voyait un, il ne pouvait s’empêcher de lui jouer un mauvais tour comme cacher sa tirelire. Dans la même veine, Hippolyte Taine avait résumé : « Les enfants, ça console de tout… excepté d’en avoir ». Pourtant, les jeunes générations n’ont-elles pas énormément à nous enseigner ?

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La sacralisation de la jeunesse est un trait de nos sociétés. D’aucuns parlent d’ailleurs de «jeunisme ». Les personnes âgées s’estiment même parfois victimes d’un diktat : il faut cacher son âge à tout prix. La traque des rides et des plis est devenue impitoyable. Le lifting est parfois la solution pour avoir l’air jeune. Il est vrai que voir des gamins de cinq ans à skis peut donner des envies de régression infantile. Ils ne connaissent pas encore les tables de multiplication mais ils sont de capables de slalomer avec une  agaçante virtuosité sur les pistes ! La croyance des Romains selon laquelle le savoir serait niché dans le cerveau de sages individus à chevelure blanche semble entièrement révolue. Le train des sénateurs est à l’arrêt. Vive la Très Grande Vigueur des ados boutonneux mâchouillant du chewing-gum qui bouscule les conventions archaïques. Les leçons qu’ils nous dispensent méritent d’être étudiées ; celles des plus petits au moins autant. Ecoutons-les.

Une célèbre expérience menée avec des enfants de deux ans par Sharon Brehm et Marsha Weintraub est un bon point d’entrée. Deux jouets sont laissés à portée de main des chères têtes blondes. Ils possèdent une attractivité équivalente et sont placés l’un derrière l’autre séparés uniquement par une barrière en plexiglass d’une modeste hauteur. On constate que le choix des enfants se porte indifféremment sur le premier ou le second jouet. Aucune préférence claire ne ressort. En revanche, lorsque le niveau de la barrière en plexiglass est élevé pour atteindre soixante centimètres, suggérant l’existence d’un obstacle, le comportement des enfants change radicalement : ils se précipitent presque tous vers le jouet qui est situé derrière la barrière, autrement dit vers le plus difficile à récupérer. La théorie de la « réactance psychologique » rend compte de ces observations  : dès son plus jeune âge, l’être humain refuse que l’on empiète sur sa liberté. Ce qui signifie que les objets associés à une éventuelle perte d’autonomie acquièrent d’un coup de la valeur.

Cette inclination humaine que l’on qualifie d’« effet Roméo et Juliette » est permanente mais elle prend toute son ampleur à l’adolescence. En reprochant à leur enfant de 15-18 ans la qualité de ses fréquentations, les parents œuvrent en fait involontairement au renforcement du lien de leur progéniture avec les mauvaises personnes. D’où un dilemme bien connu puisque, si se taire est insupportable, agir ouvertement est presque à coup sûr contre-productif. « Que faire ? » comme disait Vladimir Ilitch Lénine. La stratégie qui consiste à porter au pinacle la situation indésirable pour que l’enfant se dirige de lui-même dans l’autre direction n’est pas assurée d’être gagnante. Prenons le cas des brocolis. Les gamins les détestent habituellement. Selon une blague de cour de récréation, ce qui les différencie des crottes de nez est que, justement, ils n’en mangent pas. Pour des parents, se lancer dans l’apologie du steak-frites-ketchup en dénigrant l’affreux légume dans l’espoir que leur enfant fasse justement le choix inverse ne laisserait pas uniquement un goût bizarre. A cause de la pression sociale, de l’avis des amis, la manœuvre machiavélique risquerait fort d’échouer.

Ce sens de la contradiction, cette attitude d’enfant capricieux, on les retrouve évidemment chez le président de la République. Le garçon se croyait béni des fées. Il cassait les codes, réussissait dans toutes ses entreprises, même les plus improbables, et personne ne lui avait jamais vraiment résisté – les démissions de Nicolas Hulot et de Gérard Collomb pouvant être perçues comme des mouvements d’humeur de mauvais coucheurs. Les Français, tout de jaune vêtus, l’ont fait redescendre sur terre assez brutalement. Ils ont essayé de lui expliquer que sa politique était inacceptable, à lui, Emmanuel Macron ! Entre crime de lèse-majesté et puérile vexation, le sentiment que ses marges de manœuvre se sont soudainement réduites, l’a braqué. C’est ô combien normal pour qui s’intéresse aux mystères de la psyché humaine. Dans ces conditions, il était impensable de céder à propos de l’impôt de solidarité (ISF) sur la fortune.

Tout était pourtant réuni pour qu’Emmanuel Macron mette les pouces à ce sujet. En 2017 le montant de l’ISF collecté approchait les 4 milliards d’euros. Puisque l’impôt sur la fortune immobilière (IFI) est supposé faire entrer 1 milliard d’euros dans les caisses de l’Etat, c’est de 3 milliards d’euros dont il est question au total. Rappelons que le PIB de la France avoisine les 2 100 milliards et que 230 milliards de recettes ont été votées pour le budget de l’Etat en 2019. Autrement dit, il s’agit d’une mesure purement symbolique. D’autre part, le président avait annoncé que cette mesure n’était qu’un ballon d’essai, un pari. Si les riches ne jouaient pas le jeu, l’ISF pourrait être rétabli. Un retour en arrière ne serait pas forcément une reculade. Ajoutons que le chef de l’Etat affirmait la main sur le cœur que le grand débat national était complètement ouvert, cela jusqu’à une révision de la Constitution. En fermant la porte au retour de l’ISF, il prouve exactement le contraire.

Cet « effet Roméo et Juliette » qui emprisonne le président le pousse à justifier sa position en adoptant des positions spécieuses, voire quasiment ridicules. Obsédé par ces pauvres qui lui causent du tort, il a ainsi asséné publiquement que l’ISF n’avait jamais réduit la pauvreté. Certes oui, mais le vaccin contre la grippe, non plus… L’ISF avait pour vocation d’indiquer une volonté politique de réduire les inégalités et le vaccin contre le grippe de protéger contre son virus. Cela fait immanquablement songer à l’enfant qui, après avoir été gourmandé, trépigne de frustration. Il s’entête et se crispe parce qu’il sent qu’on veut le priver de son jouet. Il est prêt à tous les délires et à toutes les folies. Prends un peu recul, mon petit. C’est de cette manière que tu grandiras.

Conseils de lecture :

Cialdini Robert, Influence et manipulation, Pocket, Paris, 2015.
Taylor Robert Lewis, L’extravagant W.C. Fields, Ramsay, Paris, 1999.

DOCTEUR, LE PRESIDENT A ATTRAPE LA JAUNISSE !

Parti à Buenos Aires, le Président Macron y a rencontré son homologue argentin, Maurizio Macri. A la suite de leur entrevue, il a déclaré en substance à la presse : « lui au moins m’a cru. Il a suivi la même voie que moi : des réformes libérales très impopulaires. Ça m’a cramé mais je ne lâcherai pas». Certes, ça l’a un peu cramé…

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Emmanuel Macron a révolutionné la politique à plusieurs niveaux. Sa campagne électorale avec ses bataillons de marcheurs envoyés recueillir la parole des citoyens et sa victoire sans le soutien des structures d’un parti représente la première étape de ce chamboulement. Une fois arrivé au pouvoir, il a dévoilé une conception de l’Etat assez peu ordinaire. Ce n’est évidemment pas son libéralisme, plutôt répandu par les temps qui courent, qui le distingue de ses pairs – pas plus que l’intrusion de la logique du business dans la gestion des affaires publiques. Donald Trump l’a même devancé en la matière. Quand il rencontre un interlocuteur étranger afin de trouver un accord, il continue de faire des deals. Cependant, aussi fruste soit-il, le Président des Etats-Unis est conscient qu’un Etat n’est pas une compagnie privée. Rien de tel dans le cas macronien où la France doit se métamorphoser en entreprise. C’est son rêve d’une «start up nation». On n’a jamais aussi senti à l’aise monsieur Macron que durant la journée du patrimoine. Il a personnellement organisé la vente de produits dérivés à l’Elysée. Il ne pouvait qu’être épanoui en jouant à la marchande !

La véritable innovation est plus sensationnelle encore. Emmanuel Macron avait proclamé qu’il ferait de la politique autrement. Les électeurs ont alors compris qu’il se situerait hors des appareils des partis traditionnels et de leurs détestables combines. Il a tenu parole. Il a pulvérisé la gauche et la droite historique qui, il faut le reconnaître, l’ont bien assisté dans cette mission, en témoignant de capacités autodestructrices inédites. A faire pâlir de jalousie les commandos suicides islamistes. Cela ne signifiait d’ailleurs pas qu’il n’y aurait plus de magouilles comme l’atteste l’affaire Benalla… juste qu’elles prendraient place à l’extérieur des organisations classiques. Dans son propre parti, qui était formé de ralliés de la dernière heure autour de son nom, il était clair qu’il conserverait les mains entièrement libres. Après avoir réduit en poussière les organisations politiques, il s’en est pris avec le même entrain aux autres corps intermédiaires, le parlement et les syndicats notamment. Pourquoi s’embarrasser de discussions stériles au sein de la représentation nationale s’il est légal de mettre en œuvre son programme par ordonnances ? C’est une simple question d’efficacité. Les organisations salariales ont été piétinées de la même manière.

Au bout du compte, toutes les interfaces entre lui et les citoyens ont été court-circuitées ou mises au pas. Sans autre recours que l’épouvantail de l’extrême-droite brandi à la plus petite occasion par la macronie triomphante, les citoyens ont été priés de se conformer aux directives de leur Président modernisateur qui méritait ainsi amplement son surnom de Jupiter français. Le problème est que, si Emmanuel Macron a paraît-il été un brillant acteur de théâtre durant son adolescence, il a manifestement éprouvé davantage de difficultés avec ses leçons de physique. Il a mal assimilé le principe action-réaction. S’il a réussi à briser les codes de la vie politique, les Français n’ont pas pour autant cessé de vouloir l’informer de leurs doléances. Toutefois, puisque l’accès aux anciens canaux de transmission leur est désormais fermé, ils ont été contraints d’en chercher de nouveaux et ils n’ont trouvé que la rue. C’est l’originalité du mouvement des gilets jaunes : il s’agit d’une réponse à une manière singulière de concevoir la politique – d’où cette perplexité des politologues qui se trouvent face à une situation totalement inconnue. Le pire n’est pas là.

Les inégalités ont explosé ces trente dernières années en France. Le Président Macron ne peut en être décemment tenu pour responsable : il était en culottes courtes quand le phénomène s’est amorcé. En revanche, la réponse qu’il propose ou plutôt impose est dramatique sur le plan social. La transformation de chaque individu en auto-entrepreneur augmentera considérablement les profits des entreprises en renforçant la précarité. Etant donné que le chef de l’Etat souhaite s’attaquer en même temps aux aides sociales, la population sera alors prise dans un étau. Le filet de protection de la puissance publique sera retiré au moment où les Français en auront le plus besoin. Le tout-Paris bruisse de rumeurs. Il paraîtrait que Thomas Malthus serait l’auteur favori du Président. Rappelons que le pasteur anglican était tétanisé par les mesures d’assistance aux pauvres. Selon lui, elles leur permettaient d’améliorer leurs conditions de vie, d’être plus nombreux et d’exiger alors de nouveaux subsides au point que la fortune des nantis finirait par être engloutie par l’entretien des démunis. Il s’agissait d’un dispositif infernal qu’il convenait de stopper.

En d’autres termes, les citoyens ont parfaitement compris que la politique du gouvernement, loin de les sortir de leur difficultés économiques, est supposée les y plonger beaucoup plus profondément. Comme le montrent les travaux de Thomas Piketty et d’Angus Deaton, le creusement d’un fossé entre les «premiers de cordée » et les autres n’est assurément pas spécifique à la France. Les partis populistes prospèrent un peu partout dans les pays développés. La France sort du lot parce que cette évolution est habituellement lente, progressive. Avec son slogan implicite « soit vous vous élevez pour devenir millionnaire, soit vous vous taisez », le Président Macron incarne une volonté d’assumer cette tendance et même de l’accélérer, cela dans un contexte où les soupapes qui auraient permis de relâcher un peu la pression ont été retirées. L’histoire jugera si c’est du courage ou de la folie. Ce qui est certain est que, sur la fin, les éléments de langage prodigués par les meilleurs experts en communication n’auraient pas convaincu les voyageurs sur le Titanic.

Conseils de lecture :

Deaton Angus S., La grande évasion : santé, richesse et origine des inégalités, PUF, Paris, 2016.
Peeters Théo, L’autisme – de la compréhension à l’intervention, Dunod, Paris, 2014.