LA VERITE SI JE MENS

En avril 2022, la France choisira son prochain président de la République. La date fatidique se rapproche à grand pas. La campagne électorale s’emballe. Elle prend de la vitesse à défaut de prendre de la hauteur et nous n’avons pas encore tout vu.     

Dans un petit opuscule, le philosophe Harry G. Frankfurt s’est interrogé sur « L’art de dire des conneries ». Son texte date de 1986. Depuis, nous avons indéniablement réalisé de gros progrès. Il ne s’agit ni de se vanter, ni de s’extasier mécaniquement sur les performances des modernes mais nos sociétés ont accompli de superbes avancées en la matière, que ce soit sur le fond ou sur la forme. Vivre dans la société de l’information constitue certes un atout appréciable mais encore fallait-il être capable de l’exploiter. Et nous l’avons fait avec talent. Pour autant, il n’est pas question de dévaloriser l’apport des anciens. Ecrite avant l’invention du concept de « fake news », l’œuvre reste d’actualité. Parce que les fausses nouvelles, les foutaises, les bobards,  les sornettes, l’enfumage sont loin d’être un phénomène qui est apparu récemment. Le mérite des générations passées doit être reconnu.  

Pour résumer la thèse de Frankfurt sans la saucissonner, le baratin ne doit pas être confondu avec les mensonges. Un menteur ne peut s’affranchir entièrement de la vérité. Il s’en méfie car il sait que, si elle était découverte, il serait démasqué et tout son discours serait alors invalidé. Il procède avec prudence. Un « diseur de bonnes conneries » n’en a que faire. Il ne se positionne pas sur le plan du vrai et du faux. Son propos relève d’un autre ordre. Quand un chef d’Etat s’adresse à ses concitoyens, il montre la voie et indique les efforts qui seront exigés. Dans ce contexte, il est de bon ton qu’il remonte le moral des propriétaires d’oreilles auxquelles sa bafouille est destinée. Il le fait en se référant à la grandeur de la nation, à ses accomplissements passés. Lors de sa  première prise de parole à l’ère du Covid, le président Macron déclara au peuple effrayé que la France gagnerait la guerre en mentionnant sa glorieuse histoire. La victoire de Bouvines en 1214 en annonçait une autre !

Frankfurt illustre son propos avec les orateurs lors de la fête nationale aux Etats-Unis. Ils évoquent immanquablement un pays « béni de Dieu » avec des « Pères fondateurs, guidés par un souffle divin » offrant « un nouveau départ à l’humanité entière ». Chacun a sa fierté. L’historien Paul Veyne s’est demandé si les Grecs croyaient réellement à leurs mythes. S’imaginaient-ils sérieusement que, au-dessus de leurs têtes, Zeus se prenait pour DSK avec les nymphes et déesses ?  Aristote s’endormait-il avec la crainte qu’un des pensionnaires de l’Olympe le prenne en grippe et le désosse pendant la nuit ? En vérité, ces histoires faisaient partie de la culture locale, des éléments qui unissaient les citoyens et, excepté les serviteurs du culte, personne ne défendait leur véracité. Accusé d’impiété, Socrate respectait pourtant la pratique de la religion d’après ses disciples. Le blabla a pour fonction de cimenter les membres du groupe.

Dans un contexte de scrutin présidentiel, ces fadaises sont d’autant plus cruciales qu’elles ont le pouvoir de mobiliser les électeurs, et à plus forte raison s’ils se sentent déboussolés. Les candidats s’estiment donc encouragés à charger la barque. C’est de bonne guerre puisque le non-respect des promesses électorales est également un des incontournables de ces campagnes. De manière générale, il faut vraiment être poil à gratter pour ressortir les niaiseries des responsables politiques. Juste avant le début de la Deuxième Guerre mondiale, Paul Reynaud, qui fut président du Conseil, avait déclaré de façon martiale : « Nous vaincrons parce que nous sommes les plus forts » sans déclencher l’hilarité. Les Français avaient envie de le croire et ils y parvinrent… jusqu’en juin 1940. Et qui lui en a tenu rigueur ? Cela vaut à tous les niveaux. Si on n’avait plus le droit de professer des âneries dans l’émotion de l’instant, la vie serait tellement ennuyeuse.    

Un autre point doit être pris en considération. Nous sommes désormais à l’ère de la post vérité. Ce sont moins les faits qui comptent, l’objectivité, que la manière dont ils sont appréciés par la population. La dimension subjective, qui est associée à une forme d’authenticité, prime. Désormais, les instituts statistiques tendent à communiquer deux types de données, les réelles et les ressenties. L’essentiel est de rendre compatible l’expérience des citoyens avec les chiffres mesurés. La météo nous transmet le relevé du thermomètre… et la température ressentie. Quand il y a du vent, nous disons : « Ah, je pensais qu’il faisait plus froid ». Le hiatus s’explique. Tout va bien. Pour l’inflation, c’est pareil. La hausse des prix est évaluée par l’INSEE. Les consommateurs sont victimes d’un biais lié à la fréquence de leurs achats – plus on achète souvent un bien, plus on est sensible à la variation de son prix. Qu’à cela ne tienne, il y a une inflation ressentie et même une inflation personnelle que l’on peut calculer.

Bientôt, on publiera les chiffres officiels des contaminations au Covid à côté de ceux ressentis – « moi, je connais des gens qui l’on attrapé ». Or, nous vivons tous des expériences différentes. Si Eric Zemmour peine tant à convaincre quand il parle d’économie, par exemple sur les inégalités salariales hommes femmes, ce n’est pas forcément parce qu’il est mal à l’aise avec les chiffres arabes, mais parce qu’il met en balance sa subjectivité avec le savoir de tous les économistes du monde. Pour ce qui est des thématiques plus politiques, son souci est d’un autre ordre. Il prend tellement au mot le baratin, le bruit de fond, qu’il en a fait son programme. Il croit à ces bobards ! L’approche est terriblement dangereuse. La France est une puissance moyenne. C’est pas mal et il faut s’en contenter. Non. Il veut casser la figure aux envahisseurs et parler d’égal à égal avec les Ricains ou les Chinois. Il y a peut-être eu Bouvines, on l’a dit, mais aussi Marignan, Versailles, Austerlitz. Pas Azincourt, Waterloo, 1870, 1940, etc… Au secours !      

La maxime (Michel Audiard) :

Les conneries, c’est comme les impôts,

On finit toujours par les payer.

LE POUVOIR DU POUVOIR D’ACHAT

Le pouvoir d’achat se trouve-t-il en hausse ou en baisse ? Le débat politique autour de cette question est féroce, prenant parfois l’allure d’une bataille de tranchées. La réponse à cette interrogation est peut-être moins importante que la signification de son caractère obsessionnel. Son rôle central dans la vie politique mérite d’être souligné.

pouvoirdachat.jpg

Une précision s’impose : le problème du pouvoir d’achat concerne presque exclusivement les sociétés les plus riches. Pour les êtres qui vivent avec moins de 1,90 dollar par jour, leur nombre avoisine les 800 millions selon la Banque Mondiale, il s’agit d’un luxe qui apparaît totalement hors de portée. Un état d’extrême pauvreté débouche sur une autre approche des considérations économiques. Sans entrer dans des querelles statistiques, les centaines de millions d’humains qui s’élèvent juste au-dessus du seuil théorique fixé donc à 1,90 dollar ne vivent pas non plus dans l’opulence. Au total, c’est bien plus de 2 milliards de personnes qui peuvent être rattachées à la pauvreté. Or, quand on ne parvient pas à sortir réellement la tête de l’eau, se projeter à moyen ou à long terme n’est pas à l’ordre du jour. L’idée d’un budget, construit pour satisfaire les besoins de la famille, ne l’est pas davantage. Les individus sont surtout préoccupés par l’immédiateté. Si leurs comportements de consommateurs sont souvent aberrants, par exemple un penchant prononcé pour l’alcool ou un désintérêt pour les enjeux sanitaires, ce n’est pas en raison d’une quelconque déviance mais parce que leur horizon temporel est réduit.

Revenons aux pays développés où le niveau de revenus autorise les résidents à envisager leur situation économique avec plus de sérénité. Le pouvoir d’achat y prend toute sa signification. La politique internationale, celle de l’éducation ou de la recherche suscitent certes de l’intérêt mais avec une certaine distance. Les idéologies ne déclenchent plus les mêmes passions qu’autrefois. En revanche, le pouvoir d’achat renvoie des à réactions vraiment épidermiques. La plupart des mesures du gouvernement ou critiques de l’opposition sont appréciées à travers son prisme. C’est amusant dans le sens où il n’est guère de sujet plus barbant, plus technique, que la fiscalité. Il n’empêche que les résidents désirent avant toute chose savoir quel sera l’impact de la politique gouvernementale sur leur porte-monnaie, ainsi que sur celui de leur voisin bien sûr. Ce sont leurs priorités. Les sociologues décrivent des sociétés modernes à l’individualisme exacerbé. Ils invoquent souvent la mort du modèle fordiste, la disparition des solidarités traditionnelles avec notamment une désindustrialisation marquée. Il devient essentiel d’aller jusqu’au bout de ses fantasmes de consommateur, d’assouvir ses envies les plus folles, de se faire remarquer par la spécificité des biens que l’on détient. La consommation est une expérience de vie indépassable : « je suis par ce que j’ai ».

En décembre 2017, alors que les fêtes de fin d’année se rapprochent dangereusement, l’INSEE produit une note aux effets ravageurs pour le gouvernement : le pouvoir d’achat diminuera de 0,3% en 2018. L’exonération de la taxe d’habitation et le transfert des cotisations chômage sur la CSG avaient été placées en tête de gondole par le Président Macron afin d’adoucir le traitement de cheval administré sur le front du marché du travail… et voilà que l’INSEE affirme que ces mesures ne compensent pas la hausse du prix de biens comme la cigarette et le carburant. La diminution du revenu disponible des ménages est évaluée à 4,5 milliards d’euros. Patatras. Benjamin Griveaux, le porte-parole du gouvernement monte aussitôt au créneau. Il n’hésite pas à s’en prendre au sérieux du travail de l’INSEE. Affairés à leurs achats de Noël à moins qu’ils ne soient crucifiés par la surprenante nouvelle, les Français ne relèvent pas le caractère incongru, voire délirant de cette attaque. Bien qu’indépendant, l’INSEE représente la France. Il s’agit de l’organisme qui réalise les études statistiques officielles portant sur l’économie nationale. Par cette remise en cause, c’est sa crédibilité qui est tout bonnement écornée. Si le gouvernement français tient l’INSEE en si basse estime, pourquoi l’étranger devrait-il se comporter autrement ? La France tire sur la France.

Ce constat ne doit cependant pas interdire d’examiner l’argument de Benjamin Griveaux. Et s’il avait raison malgré tout sur le fond ? Eh bien, pas du tout. Son raisonnement paraît limpide : comme le prix des cigarettes doit augmenter, les agents économiques décideront de fumer moins et ils paieront de la sorte moins d’impôts. Ce qui restaurera leur pouvoir d’achat… Sauf que sa mauvaise foi est évidente. Il ne peut ignorer que l’INSEE et les instituts statistiques internationaux fonctionnent tous avec une hypothèse de consommation constante, laquelle repose sur le fait que la demande d’un bien ne dépend pas uniquement de son prix. L’image du produit dans la société peut ainsi se modifier et exercer une influence sur sa consommation. C’est pour éviter de spéculer sur ces effets qui s’entrecroisent que cette convention comptable a été instituée. Néanmoins, pour ne pas être trop injuste envers le porte-parole du gouvernement, il convient de reconnaître que sa position fait entrer la réflexion sur le pouvoir d’achat dans une nouvelle dimension.

Poussée au bout de sa logique, l’assertion que la hausse du prix des cigarettes décourage les éventuels consommateurs et préserve indirectement leur pouvoir d’achat confine assurément au sublime. Cela signifie qu’une explosion des taxes ou des prix est la meilleure façon de préserver le revenu des ménages en les incitant à ne pas dégainer leur porte-monnaie. Une révolution conceptuelle s’opère sous nos yeux. Le pouvoir d’achat n’est plus associé à la quantité de biens que l’individu poussé par une fièvre acheteuse est capable d’empiler dans son caddie. Il se transforme en la somme des pièces jaunes que le consommateur stoïque aura amassé parce que l’affolement des taxes ou des prix lui a conseillé de ne pas s’aventurer dans les magasins. Loin des razzias, des bacchanales de consommateurs compulsifs, le pouvoir d’achat devient une forme de sagesse. On retrouve une formule prêtée à Thucydide : « la retenue est une force ». Dans la sphère de la consommation, cette maîtrise de soi porte désormais le nom de pouvoir d’achat et une forte inflation en est une condition ! Plutôt qu’à bouder en pensant à l’effort de réécriture des manuels de leur discipline, les économistes seraient beaux joueurs s’ils prononçaient l’éloge de cette pensée iconoclaste tellement stimulante intellectuellement.

Conseils de lecture :

Banerjee Abhijit et Duflo Esther, Repenser la pauvreté, Paris, Points, 2012.
Fourastié Jean et Jacqueline, Pouvoir d’achat, prix et salaires, Paris, Gallimard, 1977.