JEUX DE POMMES

Le mot malus est habituellement associé à une sensation désagréable. Il évoque l’image d’un assureur rapace qui profite qu’un conducteur a embouti le véhicule de devant  – il envoyait un SMS urgent à sa gentille maman – pour lui vider son coffre-fort. Quel dommage ! Du malus peut également ressortir le bien, disent les sages, de la douceur même.

Le malus écologique n’est pas non plus celui qu’on croit. Laissons de côté le conducteur maladroit qui, en sus, a la malchance d’être propriétaire d’un véhicule polluant – une occasion supplémentaire de passer à la caisse lui sera offerte à cette occasion. Remontons un peu dans le temps. La scène s’est passée un mardi matin par temps clair il y a exactement 50 millions d’années à 9h30 environ en Asie centrale. Il ne pleuvait pas. Un homme dont la préhistoire n’a pas retenu le nom a croqué à pleines dents dans une malus sieversii. Le verbatim de sa réaction a été emporté par le vent. En revanche, on sait que cela lui a plu, terriblement plu, parce qu’il a décidé d’en cultiver. Les pommes, il s’agit d’elles, deviendraient un aliment très prisé par l’espèce humaine, mais pas seulement, puisque les perruches ondulées en raffolent tout autant. Tandis que les Québécois préféraient tomber en amour, le reste de l’humanité, lui, tombait littéralement dans les pommes – la paternité de cette curieuse expression devant être attribuée, si l’on peut dire, à George Sand à moins qu’il ne s’agisse d’une déformation de « tomber en pâmoison ».

Il suffit d’observer les étals des vendeurs de fruits et légumes pour s’en convaincre : il existe un nombre incalculable de variétés de pommes, plus de 20 000, bien que l’intégralité ne soit pas forcément en vente à chaque seconde dans tous les magasins. Un dicton dérivé des maximes du publicitaire Jacques Séguéla n’y va d’ailleurs pas avec le dos de la cuiller en énonçant que celui qui à l’âge de 50 ans n’a pas entendu les charmants noms de Boskoop, Jonagold, Pink Lady, Reinette sans oublier la 3G (Gala, Golden, Granny Smith) a raté sa vie. Le jugement est péremptoire mais il ne fait guère de doute que, si les pommes n’avaient pas existé, les demoiselles Tatin auraient été renversées tout comme les « sans-dents » auraient été privés de compote. Au classement des fruits les plus consommés au monde, les pommes figurent à un rang respectable, derrière les tomates qui ont été scandaleusement autorisées à concourir dans la catégorie des fruits, les bananes et les agrumes pris comme un agrégat mais loin devant les mangues, les poires et les ridicules ananas. La production mondiale avoisine les 80 millions de tonnes. En plébiscitant la pomme, la population mondiale vote avec son cadis.

On pourrait poursuive avec gourmandise cette approche culinaire en ajoutant que la pomme écraserait la concurrence dans les assiettes si l’analyse prenait en compte sa petite sœur, celle qui sort du sol, la pomme de terre… et ses frites. Notons à ce propos que, conformément aux théories de fameux stratèges, si la pomme est présente dans les airs et sur terre, elle l’est aussi dans les mers : les oursins portent en effet le nom de « pommes de mer ». Toutefois, il faut être conscient que la portée symbolique dépasse ici la dimension gastronomique. La pomme a longtemps été décrite comme le « fruit défendu » par excellence. Souvenons-nous que, dans le célèbre épisode biblique où Eve incite Adam à manger d’un fruit, son nom n’est pas précisément spécifié. La poire ou la figue ont été parfois mentionnés, plus rarement la banane et encore moins la banane coupée en deux, le banana split. Comme le montre Stephen Greenblatt, les peintres de la Renaissance ont pourtant souvent opté pour la pomme. Or, ils n’étaient pas vivants au moment de la Création. Certes, la proéminence laryngée des hommes (et pas des femmes, na !) s’appelle la pomme d’Adam, et pas la figue ou la poire d’Adam mais la charge reste mince.

En toute logique, la pomme devrait être relaxée d’autant plus qu’un autre suspect a été dénoncé par les pourfendeurs de la Bible. Le coupable serait le vin. Bien sûr, si l’on suit le texte, il est écrit dans les chapitres suivants que Noé serait le premier vigneron et par conséquent le premier homme qui aurait pris une sacrée cuite (et pas une cuite sacrée) mais, clament-ils, faute de slip, Adam se serait recouvert le sexe avec une feuille de vigne. Ne serait-ce pas la preuve que le raisin était sur les lieux du crime ? De son côté, un expert de ces questions, Sacha Distel, avait indiqué que, sans écarter la piste des pommes, les recherches devaient être orientées parallèlement en direction des poires et des scoubidous, un fruit mystérieux. Il s’inspirait d’une étude anglaise qui désignait quant à elle les pêches et les cerises. Dans cette confusion, le bénéfice du doute aurait dû être accordé à la pomme. Il n’en a rien été. L’explosion d’un « anti-pommisme » primaire, on parle aussi de « malusophobie », est de ce fait particulièrement inexplicable. Les Insoumis sont à la tête de cet combat. Ils ciblent en premier lieu la Golden, parce qu’elle est étatsunienne et  que « gold » signifie or.

Il serait regrettable de traiter de la place symbolique de la pomme sans rappeler l’épisode d’Isaac Newton. Tel Booz endormi auprès de boisseaux de blé, le sympathique Anglais piquait un roupillon sous un pommier. Boum, un fruit rouge lui tomba sur la tête ! Euréka mais c’est bain sûr ! Par la corrélation qu’il établit entre la pomme et sa bosse sur le crâne, il découvrit les lois de l’attraction universelle. Badaboum pour les élèves des cours de physique : il faudrait se remuer les méninges à l’avenir. Plus important, les Lumières s’allumaient progressivement. Beaucoup ont mis en avant le rôle des percées scientifiques dans l’émancipation de l’esprit humain. Par ce biais, l’homme est parvenu à échapper à l’obscurantisme religieux. Une autre conclusion est hélas plus volontiers passée sous silence. La chute des corps enseigne que la pomme ne s’élève pas jusqu’au ciel. La jeter mille fois en l’air n’y changera rien. Les faits sont têtus et il est impossible de s’en affranchir. Badaboum-boum-boum  pour les défenseurs des deux totalitarismes. Refusant de se résoudre à l’évidence, ils ont décidé que la pomme touchera un jour le ciel si on la lance suffisamment bien et fort.

La charade :

Mon premier est un fruit,

Mon deuxième aussi,

Mon troisième aussi,

Mon quatrième aussi,

Mon tout est le début de la cinquième symphonie de Beethoven

LA CULTURE PHYSIQUE

L’économie est une discipline qui s’appuie aujourd’hui sur les mathématiques pour se donner des airs de scientificité. Cette manie de se parer d’atours propres à impressionner est assez ancienne. L’analyse d’Adam Smith, souvent considéré comme le premier économiste, reposait sur la physique de Newton. Celle de John M. Keynes était nourrie de conceptions hydrauliques avec des pompes à amorcer.

La théorie du ruissellement, très en vogue en macronie, s’inscrit dans cette logique. L’idée que quelques privilégiés s’enrichissent et finissent pas en faire profiter le reste de la population relève de la mécanique des fluides. L’affirmation qu’il existe des « retombées » positives montre le sens du mouvement, du haut vers le bas. Quand on fait couler du liquide, pièces ou billets, depuis une certaine hauteur, le bon Newton nous enseigne qu’il finit par toucher le sol. C’est ce qu’on appelle l’attraction terrestre. Cela suit parfois des chemins qui serpentent. Alors, beaucoup ne voient pas la provenance de leur subsistance et oublient de manifester leur gratitude. Cette perspective rappelle la Bible et la manne céleste qui nourrissait quotidiennement les Hébreux dans le désert. Les adversaires du ruissellement prétendent que le mouvement s’effectue en fait du bas vers le haut. Ils ne contestent pas l’attraction terrestre. Ils lui opposent juste un autre phénomène scientifique, l’évaporation. Dans des circonstances particulières, dans le désert par exemple, un liquide passe de l’état liquide à l’état gazeux. Il devient invisible. En économie, on parle plutôt d’évasion. Et là, personne n’est mouillé, sauf les nantis et leurs acolytes pour faire condensé.

Sans s’étendre sur le sujet, nous souhaiterions ici traiter de l’utilisation des sciences physiques dans un autre contexte, celui du travail. L’énergie musculaire (quand on active les zygomatiques après un discours du chef), l’énergie mécanique (quand on déplace la chaise à porteur du chef), voire l’énergie lumineuse (quand le chef fait étalage de son savoir) ou l’énergie chimique (quand nous nous entendons merveilleusement avec le chef) doivent être mentionnés à cet effet mais cela reste classique et pas forcément passionnant. En revanche, la loi de Parkinson mérite davantage d’attention. En énonçant qu’un individu tend à consommer tout le temps qui lui est accordé pour accomplir une tâche même s’il en a besoin de beaucoup moins, elle constitue un véritable tue-l’efficacité en entreprise. Le rapport à la physique ? Cela fait immanquablement penser à la loi selon laquelle un gaz n’a pas de volume propre et tend à occuper tout le volume qui s’offre à lui. Dans un contexte où il n’y aucune raison de supposer que la quantité de travail à abattre soit adaptée à l’équipe qui en a la charge, des ajustements se produisent inévitablement. En l’occurrence, comme un gaz, le travail est extensible, et à volonté.

Qui n’a pas été confronté à une situation où, poussé par l’urgence, il parvenait à effectuer un travail, répondre à ses mails pour illustration, quand cela lui demande habituellement deux fois plus de temps ? En soi, la loi de Parkinson ne dit rien d’autre. Cela n’a donc rien à voir avec l’éventuelle malice du salarié qui, par calcul, décide de ne pas achever sa besogne trop vite puisqu’il sait que son supérieur plein d’ingratitude n’attend que cela pour lui refiler une autre mission. Dans ce cas-ci, il s’agit d’un dysfonctionnement du circuit de la récompense qui conduit à des comportements stratégiques. Et on ne parle même pas de l’individu qui entre en résistance, propriété des composants étudiée également en électricité, à la façon de Bartleby, célèbre clerc de notaire inventé par Herman Melville qui répondait : « J’aimerais mieux pas » à chacune des requêtes de son patron. Chez Parkinson, enfin ce Parkinson, il n’y a pas de déficit en dopamine. La conduite du salarié est totalement inconsciente. L’image du gaz est vraiment éclairante. On lui concède un espace et du temps. Il va en coloniser le moindre recoin.

Evidemment, il ne faut pas prendre les managers pour des Mickey. Réussir à faire bosser les autres n’est pas uniquement un métier, c’est aussi un art. Dès qu’ils ont eu connaissance de la loi de Parkinson, ils ont commencé à échafauder des stratagèmes pour lutter contre ses effets délétères. Si un salarié gaspille tant de temps, il suffit de lui en donner moins et, encore mieux, de lui confier des tâches supplémentaires. Ainsi, il n’aura jamais l’occasion de se gratter le menton ou de papillonner. Mais c’est bien sûr ! Les problèmes qui découlent de la compression des gaz sont pourtant connus, notamment la libération incontrôlée ! Bref, la bonbonne peut péter et, alors, autant en emporte le vent. Concrètement, l’obsession de la productivité aboutit à des résultats désastreux. Le travail perd sa signification. La crise des vocations dans les métiers de la santé l’illustre. Nombre d’infirmiers ou d’aides-soignants ont choisi leur profession pour apporter du bien-être aux patients. A partir du moment où la dimension humaine est considérée comme une perte de temps et seuls les aspects techniques comptent, un profond désenchantement s’installe. Comprimé, déprimé sans chance de s’exprimer…

Une réaction en chaîne devient un scénario tout-à-fait envisageable. Si le salarié ne démissionne pas, il sera démotivé et risque de faire preuve de mauvais esprit à la Bartleby. Cet environnement est propice à l’émergence d’un autre type de comportement, la procrastination, c’est-à-dire l’inclination à remettre au lendemain ce qui peut être fait le jour même. Pour les experts du sujet, un tel penchant est souvent associée à des caractéristiques individuelles (manque de confiance, anxiété…) mais elle prospère dans des conditions spécifiques comme celles d’une organisation où la rentabilité est la seule préoccupation, quand, entre le salarié et la structure, il y a hélas de l’eau dans le gaz.

L’histoire :

– Ô mon Dieu, toi pour qui une seconde est une éternité, une goutte d’eau est un océan, un grain de sable est un désert et un centime est un million, donne-moi un centime

– Pas de souci : attends une seconde !