CHEZ CES GENS-LÀ   

 « Et puis y’ a la toute vieille / Celle qu’en finit pas de vibrer / Et qu’on attend qu’elle crève / Vu que c’est elle qu’a l’oseille / Et qu’on écoute même pas / C’ que ses pauv’ mains racontent » chantait Jacques Brel. Bienvenue chez les orpailleurs d’ORPEA et plus largement dans l’univers enchanteur des EHPAD. Suivez le guide.

Après un cursus complet à l’université, n’importe quel étudiant en économie est incollable sur le fonctionnement des marchés. Il les a analysés sous toutes les coutures : les marchés financiers, ceux des matières premières, celui de l’immobilier, de l’automobile ou des pommes. Il apparaît que les rapports de force entre l’offre et la demande y occupent une place prépondérante. Un vendeur en position de « monopole » s’autorise à fixer des prix élevés sans que les acheteurs ne puissent se retourner vers une autre source d’approvisionnement. En situation de « concurrence pure et parfaite », c’est le marché qui décide des prix : le restaurateur qui choisit de finasser en vendant sa pizza margherita à 30 euros fera certainement table vide – ses clients potentiels préférant se sustenter ailleurs. Ce sont deux cas extrêmes. Les configurations intermédiaires sont examinées avec la même attention. Les modules d’enseignement qui prennent un peu de hauteur expliquent que le rôle de l’Etat est essentiel. Non seulement ses règlementations déterminent le nombre d’agents économiques présents sur les marchés mais il s’assure de leur bon fonctionnement.    

La capacité de l’acheteur à réagir à la variation des prix est essentielle. Elle semble tomber sous le sens puisque les agents économiques sont considérés comme rationnels. C’est probablement pour cette raison qu’elle ne suscite guère d’intérêt chez les économistes. A tort. Les « crinières blanches » possèdent ainsi des caractéristiques qui méritent l’attention quand il est question de l’économie des EHPAD. Tout d’abord, dans nos sociétés, les aînés ne demeurent plus dans un cadre familial quand leur déclin s’amorce. Ils sont envoyés dans des structures dédiées où ils pourront éventuellement recevoir la visite de leurs proches. Le vieillissement étant inéluctable, il s’agit en quelque sorte d’une clientèle captive. Ensuite, une fois devenu résident d’un établissement, l’ancien ne se trouve pas exactement dans la peau du consommateur qui utilise un comparateur de prix afin de dégotter le meilleur séjour all inclusive. On est moins mobile avec un déambulateur. On imagine mal un vieillard cacochyme passer d’EHPAD en EHPAD au gré de l’évolution des tarifs, tel l’agent économique bondissant rêvé par les manuels d’économie. Ces éléments ne doivent pas être négligés.

Une pratique doit être mise au crédit des dirigeants de ces structures. En se jouant de la valeur des montants acquittés par les familles, ils luttent avec ferveur contre les inégalités sociales. Régler 6000 euros par mois ne garantit pas un traitement trois fois meilleur, ni même un petit peu meilleur, qu’à celui qui paie 2000 euros. Quand on voit comment les personnes âgées sont traitées dans les formules grand luxe, les yeux se révulsent rien qu’à imaginer la possibilité d’un service de moindre qualité pour les indigents. Tout le monde est logé à la même enseigne, les riches comme les pauvres. Vous n’aurez tous rien. Walou ! Qui osera se plaindre ? Qui sera entendu ? Les seules distinctions qui sont susceptibles de voir le jour malgré tout sont relatives à la fréquence des visites. On ne sait jamais. Les pensionnaires qui en reçoivent beaucoup seront relativement bichonnés : ils auront peut-être un quart de biscotte de plus. « Faut vous dire monsieur que chez ces gens-là / On ne vit pas Monsieur, on ne vit pas, on triche ». Dans cet « Orange Mécanique » qui se joue à basse intensité, les patrons sont loin d’être givrés.

Rappelons que les salaires des personnels des EHPAD sont à la charge de l’Etat. C’est évidemment ici que le bât blesse. L’intérêt bien compris de la puissance publique et des structures privées qui opèrent dans le champ de l’or gris converge. Il est simplement de diminuer les coûts. Si l’Etat s’est engagé à rémunérer 100 personnes et pas plus, il est essentiel pour lui que le niveau des salaires soit faible afin de réduire la taille de l’enveloppe. Que les EHPAD s’engouffrent ensuite dans la brèche n’est pas son affaire. Il se moque que 50 postes sur les 100 soient finalement pourvus et ne cherche pas à savoir si c’est une stratégie des « maisons d’arthrite » pour faire davantage de profits – elles empocheront de toute façon la somme correspondant à 100 postes – ou si elles peinent vraiment à recruter puisque les salaires sont bas. Tout le monde s’y retrouve… surtout si la qualité du service pour les papys et les mamys est secondaire ! Mieux vaut ne pas mettre le nez là-dedans. « Faut vous dire monsieur que chez ces gens-là / On ne cause pas Monsieur, on ne cause pas, on compte ».

Les Mozart de la finance qui sont à la tête des EHPAD récitent leurs gammes avec talent. Rien n’est omis dans leur démarche. Les chambres sont entretenues le chronomètre à la main. Le temps consacré aux soins est également compressé au strict minimum. Taylor et sa méthode rendent riche. Quant à l’alimentation, pas de gaspillage. Les clients sont des « sans-dents », ne l’oublions pas. Alors, pourquoi ne pas économiser aussi sur ces fameuses biscottes ? On grignote, on grignote. Les échanges humains, là-dedans ? Ce sont des gros maux à éviter si l’on souhaite faire flamber le cours de bourse. Le Directeur Général d’Orpea qui a été invité à prendre la porte est suspecté de « délit d’initié ». Il aurait vendu des actions alors qu’il savait qu’un livre allait sortir et emporter le cours de la boîte. Son successeur, lui, en a acheté, mais sans espoir de plus-value avant que ses enfants ne soient eux-mêmes pensionnaires d’EHPAD. Lequel des deux devrait inspirer le plus confiance aux spéculateurs ? Si le nouveau gère la compagnie comme il défend ses intérêts, c’est plutôt inquiétant. Espérons que les anciens ne se vengeront jamais du sort que notre société leur réserve. Dans la Bible, le Déluge s’est produit juste après la mort de Mathusalem.     

Maxime (Honoré de Balzac) :

Un vieillard est un homme qui a dîné

Et qui regarde les autres manger.

DALTONIENS S’ABSTENIR !

Comme dans « Vesoul » chantée par Brel, quand Emmanuel Macron annonce blanc, Edouard Philippe fait noir. Avec le déconfinement, la ritournelle du covid-19 a pris une coloration particulière. Le retour aux affaires ne se fera pas par régions, avait averti le président. Le Premier ministre a présenté une carte avec des départements rouges, oranges ou verts. Le déconfinement a finalement été différencié. Comme toujours.

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En dépit des apparences, le plan de déconfinement tel qu’il est entré en vigueur est le produit d’un subtil compromis entre les deux têtes de l’exécutif. Edouard Philippe envisageait davantage de libertés pour les personnes domiciliées en « zone libre ». On reste en effet interdit devant le peu de différences entre les départements rouges et verts. Quel que soit leur domicile, les Français sont désormais autorisés à sortir acheter leur pain sans « attestation de déplacement dérogatoire » et la distance du jogging passe d’un seul coup de 1 kilomètre à 100 kilomètres. Il va falloir avoir du souffle. Dans le même ordre d’idée, on a le droit de quitter la « France occupée » par le coronavirus et de franchir la « ligne de démarcation » pour se rendre en tout point de la zone verte et inversement si l’on est en mesure de prétexter des raisons impérieuses. L’obligation d’arborer un masque grand public a également été imposée dans les transports en commun aux quatre coins de l’hexagone sans distinction de département, de grande région ou de couleur de peau.

Que gagnent les heureux élus ? Leurs parcs sont ouverts ainsi que leurs petits musées. Des conséquences sont également attendues au niveau scolaire bien que, pour le coup, la perception locale de la situation risque de s’avérer plus déterminante que les jolis coloriages de Jérôme Salomon. En revanche, les restaurants et les cafés restent fermés, de même que les cinémas tout comme la vente de pop-corn aux spectateurs – en Tchéquie, la vente de tickets est permise mais pas celle des cochonneries. Alors pourquoi cette usine à gaz ? Il faut se souvenir combien la « bataille des couleurs » a été épique dans les jours qui ont précédé le 11 mai. Il était impératif de décrocher un label vert et surtout de ne pas se retrouver bloqué à un feu rouge. Oïe, nous sommes en orange ! Activons nos réseaux au niveau de l’Etat pour basculer dans le vert. Telle était la mission des décideurs locaux. On aurait pu imaginer un surplus de libertés exceptionnel pour ceux qui se trouvaient du bon côté. Tout ça pour ça ?

En fait, une fois n’est pas coutume, le gouvernement a agi avec discernement. Le pari du déconfinement est risqué : les hôpitaux ne sont pas entièrement vidés, les personnels médicaux n’ont pas récupéré et la disponibilité des munitions (tests, masques…) est sujette à caution. Dans ces conditions, une deuxième vague qui pourrait se traduire par une invasion de l’ennemi implacable sur l’ensemble du territoire cette fois n’est pas à exclure. De telles horreurs se sont déjà produites dans le passé. Le déconfinement a minima est donc d’abord une mesure de prudence élémentaire. Si les événements tournent mal, il sera possible de repartir vers les abris sans pagaille. Le président a prévenu le Premier ministre : « Mais je te le reredis, je n’irai pas plus loin ». Sans compter qu’une évolution positive de la situation est aussi à espérer et c’est surtout par rapport à cette hypothèse que nos dirigeants ont fait preuve de finesse. Si les indicateurs sont bons, les zones vertes autoriseront rapidement une gamme d’activités qui demeureront prohibées chez les rouges. Les cinémas, les restaurants et même la mer rouvriront.

D’un point de vue psychologique, cette stratégie a été validée par de nombreux travaux scientifiques. Pour les habitants des zones rouges, le plus dur a été d’accepter leur sort. Ils se sont sentis malchanceux et parfois stigmatisés. Leur carafon était en proie à d’intenses tourments. Les minces différences initiales entre les déconfinements larges et stricts ont été pour eux une véritable consolation. En y réfléchissant bien, ils ne perdaient pas grand-chose. C’était l’idée macronienne d’uniformité. Une fois acceptée la marque d’infâmie, l’extension des droits des résidents en zone verte serait moins douloureuse. Elle passerait quasiment comme une lettre à la poste avec une vignette de la même couleur. La mise en place d’une carte orange temporaire a participé de ce mécanisme d’atterrissage en douceur. Certains se sont étonnés et, d’une certaine manière, à juste titre. Pourquoi ne pas diviser la France en deux couleurs dès le départ, le vert et le rouge, tout en précisant que changements seraient susceptibles d’intervenir jusqu’à la date définie du 7 mai ? D’ailleurs, si un département vert avait subi une attaque brutale de covid-19, n’aurait-il pas été colorié en rouge sans passer par la case orange malgré tout ?

Le choix d’une troisième couleur s’est inscrit dans la perspective de ne pas heurter le moral de la population, de ne pas lui occasionner de traumatisme. Il évoque en un sens l’invention du purgatoire par l’Eglise au Moyen Age. Les deux termes de l’alternative, enfer ou paradis, avaient créé une insupportable tension chez les chrétiens. Le cahier des charges pour entrer au paradis était terriblement exigeant. Beaucoup étaient conscients que la marche était trop haute pour eux. Leur comportement les destinait plus à l’autre option. Alors, ils se démobilisaient. Quitte à rôtir en enfer, autant prendre du bon temps sur terre. Les membres du clergé observaient ce relâchement moral et ne parvenaient pas à le combattre. C’est pourquoi le purgatoire a servi les intérêts de l’Eglise. L’instauration d’un statut intermédiaire redonnait de l’espoir au peuple. Le paradis était certes hors d’atteinte mais, avec un minimum de discipline, les croyants pourraient accéder dans un premier temps au purgatoire. La possibilité d’une issue désagréable n’était évidemment pas fermée mais tout demeurait envisageable. Le salut n’était pas exclu. Gardons la couleur orange car, pour paraphraser Jean-Paul Sartre, « il ne faut pas désespérer Strasbourg ».

Conseils de lecture :

Gardez le White Spirit
Et ne broyez pas du Black