POURQUOI MACRON A PERDU

L’auteur de ces lignes est-il fou ? Ignore-t-il donc que le président sortant n’a pas été sorti et que, avec 58 % des voix, il a été reconduit à la tête de l’Etat ? Que nenni ! A force de préparer ses articles à l’avance, se serait-il pris les pieds dans le tapis ? Non plus, il maintient. C’est Emmanuel Macron qui s’est lourdement planté.

Les grandes envolées qui ont célébré la victoire du grand homme et annoncent un avenir radieux n’empêcheront pas la crise à venir. Les erreurs de monsieur Macron sont de deux ordres. La première est son refus de faire campagne. L’argument a été ressassé à l’envi : quand on passe sa journée au téléphone pour régler les questions internationales brûlantes, on n’a plus le temps d’affronter les autres candidats. Comme le dit l’adage, entre Poutou et Poutine, il faut choisir. Le problème n’est pas que le président en exercice n’ait pas multiplié les meetings. C’était son droit le plus strict. En revanche, sa décision de se soustraire à l’émission télévisée « Elysée 2022 » à laquelle les onze autres candidats avaient accepté de participer est un pur mépris de la démocratie. Il a ainsi évité de répondre directement aux critiques de ses adversaires sur son bilan. Le résultat est que, d’un côté, onze prétendants ont discuté entre eux et, de l’autre, des images du douzième étaient tranquillement diffusées. C’était une situation pour le moins incongrue. Que le président ait daigné débattre lors du second tour avec la faible Marine Le Pen n’est ni glorieux, ni courageux. A vaincre sans péril…

En 2017, Emmanuel Macron avait été élu grâce à la mobilisation des citoyens contre l’extrême-droite qu’il avait confondue avec un plébiscite pour son génie indépassable. Le « mouvement des gilets jaunes » et la détestation envers sa personne qu’il a su susciter au sein de la population auraient dû le convaincre qu’il faisait fausse route, que son socle électoral était étroit. Au début de l’entre-deux tours, on lui a dit qu’il devait rassembler. Alors, il a osé une concession révolutionnaire : fixer éventuellement l’âge de la retraite à 64 ans, plutôt que 65 ans, après concertation, s’il était vraiment convaincu. La pauvre fille Le Pen, a été incapable de lui apporter la contradiction en expliquant, par exemple, qu’au moins le tiers (et probablement plus) des économies réalisées par le report du départ en retraite partirait en fumée étant donné le nombre de seniors sans emploi. Sentant que la victoire sur le ring ne pouvait lui échapper, Macron s’est même montré fidèle à son arrogance légendaire et, au final, il a été élu une nouvelle fois par défaut, pour faire barrage à l’extrême-droite. Le raisonnement selon lequel sa légitimité est forte parce que le score aurait pu être plus serré est juste aberrant. Il n’a surtout pas de quoi se vanter.

La deuxième erreur de Macron est qu’il « assume », c’est un de ses mots favoris, ses choix économiques. Ce n’est évidemment pas lui qui est responsable du tournant libéral de la France. Cela fait quasiment quarante ans que l’économie n’est plus au service de la nation mais l’inverse. Les conséquences sociales sont perçues comme des dommages collatéraux, voire comme des bénédictions si l’on prend les inégalités. L’Etat subit une cure d’amaigrissement autant qu’une révolution culturelle. L’obsession de l’efficacité affiche ses limites tous les jours. La puissance publique est incapable de s’adapter, de remplir normalement ses missions. La situation du système hospitalier les premiers mois du Covid est dans tous les esprits mais tous les services publics sont logés à la même enseigne. Interviewé à la suite de la mort en prison d’Yvan Colonna, l’assassin du préfet Erignac, le directeur de l’établissement pénitentiaire justifiait l’absence de réactivité de son gardien par le nombre de tâches qu’il devait accomplir simultanément. Regarder la caméra de la salle de sport n’était que l’une d’entre elles. Le manque de personnel s’est traduit par un décès ici également.

La quête de productivité étant encore plus poussée dans le secteur privé, Colonna aurait certainement moins survécu si la prison avait été privatisée. Le projet macronien tel qu’il est exposé consiste à transformer la France en start-up géante. On ne l’a jamais vu aussi épanoui que lors des journées du patrimoine, quand il vendait des tasses et des slips bleu-blanc-rouge. Il montrait ce qu’était la France, un centre de maximisation des profits et de réduction des coûts. En fait, trois projets ragoûtants se faisaient face lors de cette élection. Marine Le Pen proposait de généraliser les prises de sang afin d’identifier les Français comme il faut. Jean-Luc Mélenchon, chez qui « le refus de baisser les yeux » est le pendant du « j’assume » du président, envisageait d’instaurer une sixième République. La vraie démocratie, l’athénienne, était directe. Pour Méluche, il convenait de neutraliser la démocratie représentative pour revenir à sa forme la plus authentique. Certes, 40 000 citoyens étaient comptabilisés à Athènes contre 48,7 millions d’électeurs en France aujourd’hui. Cependant, en construisant un stade suffisamment grand, il serait possible d’accueillir tous les citoyens désirant participer à la vie publique.

Le projet secret de Macron a commencé à fuiter. La terminologie n’est pas non plus à négliger. Elle est supposée se conformer à sa vision entrepreneuriale. La disparition du poste de président de la République est ainsi programmée. C’est un chairman qui devrait diriger la France désormais. Le ministre de l’Economie est censé être nommé responsable des ressources humaines. Dans le même ordre d’idée, il n’y aura plus de citoyens mais des collaborateurs qui seront actionnaires minoritaires de la France et auront le droit de voter lors de l’Assemblée Générale quinquennale. L’essentiel des parts sera réparti entre les grandes multinationales présentes en France au prorata de leur chiffre d’affaires. Ce schéma a le mérite de la clarté. C’est ce qui perdra le malheureux Manu. Il y a des choses que l’on peut faire mais qu’il ne faut surtout pas dire.        

La maxime (Georges Clémenceau) :

On ne ment jamais autant qu’avant les élections,

Pendant la guerre et après la chasse.

LE COUPLET DES CANDIDATS

L’élection présidentielle est proche, proche, proche. La tension monte et le suspense n’est pas loin d’atteindre son paroxysme. Cela se comprend aisément. Dans le système politique français, le rôle du président est essentiel. Et puis, comme on le répète à chaque fois, cette élection est réellement déterminante pour l’avenir de la nation. Chaud, chaud, chaud.

L’homme et la femme politique aiment se pousser du col. Certains souffrent d’une hypersensibilité de l’ouïe qui leur fait entendre des voix à l’instar de Jeanne d’Arc. D’autres sont prêts à tout pour passer dans le poste. Dans ces conditions, la bataille est terrible. Tel le public romain jouant des pouces au Colisée, les sondages couronnent ou relèguent en enfer ces gladiateurs des temps modernes. Notre Anne Hidalgo nationale qui s’est fixée comme challenge d’avoir plus de suffrages que Philippe Poutou est attendrissante. Avec l’assistance de conseillers aussi subtils que grassement rémunérés, les compétiteurs s’efforcent d’identifier sur l’échiquier politique le positionnement susceptible de drainer le maximum de voix mais ce positionnement est fluctuant puisqu’il dépend du mouvement des entrées et des sorties des uns et des autres. L’adaptation doit être permanente. Jean-Luc Mélenchon s’est ainsi évité une stratégie de différentiation épuisante lorsque Sandrine Rousseau a été vaincue chez les Verts. Idem à l’extrême-droite où Eric Zemmour et Marine Le Pen, qui se marchent déjà bien sur les pieds, ont ressenti un vif soulagement avec la défaite d’Eric Ciotti chez les Républicains.  

Ces éléments expliquent que, mise à part la période des primaires dans les partis qui en ont organisées, et tous ne l’ont pas fait, le programme des candidats est secondaire. C’est la plasticité du discours qui compte. La candidature de Christiane Taubira s’est inscrite dans cette logique. La question n’était pas de savoir si elle avait quelque chose de particulier à proposer par rapport à ses rivaux déjà déclarés à gauche mais si son nom, sa marque, serait susceptible de fédérer. Elle aurait toujours trouvé quelque chose à dire au cas où… La gauche est tellement émiettée qu’il n’y a plus rien à démolir. Si elle s’était maintenue, elle aurait dû donc innover par rapport à 2002. Quoi qu’il en soit, pour attirer le chaland, il n’y a rien de mieux qu’une mesure clé, une formule choc. En outre, le candidat qui construit un programme rigoureux et cohérent sait qu’il sera lu par un faible nombre d’électeurs. Ce n’est ni tendance, ni ludique. Ne condamnons surtout pas ! Qui a envie de se retrouver attablé à côté d’un convive qui s’est fadé les dizaines de pages des programmes des présidents en puissance et qui est capable de les citer dans le texte ?  Cela annonce une soirée plutôt sinistre.

Puisqu’il est important que les électeurs sachent à peu près pour qui ils votent, ce blog s’est associé à une initiative citoyenne visant à présenter de façon originale une partie des candidats à la présidentielle pour que l’on se souvienne de leurs principales caractéristiques politiques. Il est utile qu’ils soient éclairés. L’air du « couplet des rois » de « La Belle Hélène », l’opéra-bouffe de Jacques Offenbach, a été retenu à cette intention, cela à la suite d’un vote à la majorité qualifiée, même si une telle allégation est forcément toujours un peu prétentieuse. Un huissier a supervisé l’ensemble de la procédure comme il se doit. Dans un deuxième temps, le passage correspondant du livret a été simplement remplacé de sorte qu’Agamemnon, Ménélas et leurs amis puissent laisser leur place à nos héros des temps modernes. Pour se mettre dans l’ambiance, le lecteur est invité à écouter le passage en question avant de passer au prochain paragraphe. Voici le lien :

LE COUPLET DES ROIS – La Belle Hélène – Jacques Offenbach – YouTube

Voici ceux qui s’voient en altesse,

Il faut que chacun s’empresse

De les nommer, de les nommer, de les nommer par leur nom.

Çà ! Peuple, faisons silence ! Çà ! Peuple, faisons silence !

Faisons silence ! Silence !

Voici ceux qui s’voient en altesse.

Il faut que chacun s’empresse

De les nommer, de les nommer, de les nommer par leur nom.

Ce couple obsédé par la France, cédé par la France, cédé par la France,

C’est Zemmour-Le Pen.

Déballant avec jactance, avec jactance, avec jactance,

Toute leur haine.

Dans tout le fracas immense

De leur abdomen,  [commentaire : l’image évoque les tripes, pas des flatulences]

Ce couple obsédé par la France, cédé par la France, cédé par la France,

C’est Zemmour-Le Pen.

Je suis germanophile, germanophile, germanophile,

Jean-Luc Mélenchon,

Combattant à un contre mille, à un contre mille, un contre mille,

Comme un vrai dragon,

Je suis monté sur piles,

Avec mon air bougon. [commentaire : les Insoumis sont grognons, les soumis sont trop gnons]

Je suis américanophile, américanophile, américanophile,

Jean-Luc Mélenchon.

Je suis l’époux de Brigitte, l’époux de Brigitte, l’époux de Brigitte,

Manu Manu le beau,

Je crains bien qu’un jour la France, qu’un jour la France, qu’un jour la France,

Je le dis tout haut,

Ne me fasse de la peine,  [commentaire : ce serait une sorte de retour à l’envoyeur]

J’anticipe trop.

Je suis l’élève de Brigitte, l’élève de Brigitte, l’élève de Brigitte,

Manu Manu le beau.

Le type tout vert qui s’avance, tout vert qui s’avance, tout vert qui s’avance,

C’est not’ Yannick Jadot.

Qui tout bio dépense, tout bio dépense, tout bio dépense,

Et ne boit que de l’eau.

Il en a dit assez je pense

Pour sauver les bulots.

Le type tout vert qui s’avance, tout vert qui s’avance, tout vert qui s’avance,

C’est not’ Yannick Jadot.

EN DERANGEMENT

Cela n’a duré qu’une paire d’heures mais les médias en ont abondamment parlé. Les services d’urgence, le 15 et le 18, n’ont pas été joignables une nuit entière. Ils étaient en dérangement. Une transition facile pour évoquer le cas d’une personne qui elle aussi a été en dérangement la même semaine. La coïncidence est assez frappante.

Méluche est un bon client, c’est vrai. Il n’en loupe pas une, c’est entendu. S’il y a une ânerie à proférer, elle est pour lui. Il la voit toujours en premier. C’est un talent ! Les victimes du terrorisme auxquels, dans l’enthousiasme, il a ajouté « papy Voise », le vieil homme qui s’est fait défoncer le portrait juste avant l’élection présidentielle de 2002 ? Il leur a sauté dessus à pieds joints. OK… mais que d’aucuns en profitent pour jeter le discrédit sur la sphère des Insoumis n’est ni juste, ni charitable, étant donné que les critiques en interne ont été d’une férocité sans nom. Le courant indigéniste s’est en effet insurgé contre les sous-entendus implicites de sa tirade. La droite et l’extrême-droite exploitent politiquement les attentats, c’est finalement de bonne guerre et on peut difficilement espérer leur soutirer l’engagement qu’ils ne le feront plus à l’avenir. En revanche, si l’on suit le raisonnement méluchonien, le cœur du problème réside dans le choix même de la date des attaques. Ce qui revient à adresser indirectement des critiques envers leurs auteurs.

La bande à Obono s’est aussitôt fendue d’un communiqué cinglant reprochant au guide suprême une « attitude néocolonialiste ». Mélenchon sait pertinemment que les islamistes ont leur propre agenda. Il est donc inacceptable, voire impérialiste de leur interdire des périodes d’action sous prétexte que les échéances de la vie politique française priment. Les rendez-vous des uns valent bien ceux des autres. Le contrefeu allumé immédiatement fleure bon le malaise et témoigne de la volonté de passer à autre chose dans la famille insoumise. Dans cette perspective, la cellule de crise du mouvement s’est surpassée annonçant que Mélenchon avait reçu de « graves » menaces de mort – ce type d’intimidation ne l’étant manifestement pas toujours. Elles ont d’ailleurs été confirmées dès le lendemain par la claque assénée à Emmanuel Macron. On sait maintenant avec certitude que l’agresseur du Président ne portait pas de lunettes. Il est probable qu’il a confondu les deux hommes et qu’il visait plutôt notre « Leader Minimo » adoré. Tout se tient. God bless our precious Meluche !

La litanie de coups de sang méluchoniens ne s’appuie pourtant pas sur la biographie d’Achille Zavatta. Elle prétend tirer son origine des idées de Karl Marx… enfin réinterprétées tout de même. Reprenons : le marxisme de papa, à l’ancienne, décrit un système où le capitaliste exploite le prolétaire certes mais quasiment « à l’insu de son plein gré ». En remplaçant l’homme par des machines, l’« homme aux écus » ne se rend pas compte qu’il scie la branche sur laquelle il est assis. Il provoque une baisse tendancielle du taux de profit. On pourrait retrouver un engrenage assez semblable aujourd’hui avec ces entreprises qui, pour économiser quelques centimes, achètent des composants à l’autre bout du monde mais, ce faisant, puisent dans notre stock d’énergies fossiles. L’absence de conscience était une caractéristique du marxisme old fashion. Les forces qui opéraient n’étaient pas visibles à l’œil nu, sauf pour les rares penseurs capables de prendre de la hauteur par rapport aux phénomènes étudiés.

Seulement voilà, la crise ultime n’est pas survenue. Le système ne s’est pas effondré de lui-même. Les marxistes ont alors été amenés à amender le modèle originel. Si le capitalisme survivait, c’est parce que l’Etat se portait opportunément à son secours. Et, pour le coup, il n’est nul besoin d’être membre du parti pour trouver des mesures gouvernementales qui s’inscrivent dans la logique de soutien aux entreprises – les ordonnances Macron qui réforment le Code du travail, la baisse de l’impôt sur les sociétés… Cela fait au moins 40 ans que cela dure. Il y a un même un discours bucolique qui accompagne cette politique économique : l’eau coule du ruisseau, les oiseaux gazouillent, etc. Ce n’est ni caché, ni secret. Toutefois, pour certains, ce n’est pas assez. Ce n’est pas parce que l’on peut agir à visage découvert qu’aucune entente secrète, qu’aucune conjuration ne sont envisageables. Pour le vice, pour le plaisir, pour ne pas laisser le terrain du conspirationnisme à l’extrême-droite.

 C’est le moment choisi par Méluche pour sortir son atout maître, Fréderic Lordon. Et là, finie la rigolade. On est maintenant chez les rouges, plus chez les nez rouges. L’air du temps dénigre le complotisme. Qu’à cela ne tienne, Lordon lui oppose le « complotisme de l’anticomplotisme ». Les puissants sont paranoïaques aussi bien que fûtés : pour désamorcer toute critique, ils hurlent aussitôt au complot. Etant eux-mêmes plongés jusqu’au cou dans le jeu conspirationniste, ils imputent à leurs adversaires leurs propres turpitudes. C’est ce qu’on appelle une « inversion projective ». Et cela va très loin. Prenons un exemple : Emmanuel Macron a travaillé dans une banque. Si son nom, Rothschild, est rappelé en permanence par l’extrême-gauche, il n’existe aucun relent antisémite. Les temps où Proudhon, Fourier, Blanqui et consorts déversaient leur haine contre les Juifs est révolu. On peut faire confiance à Lordon. Si un prochain président est salarié de la banque Neuflize Schlumberger Mallet, son nom sera pareillement mentionné.

Le raisonnement de Lordon est simple. Il est relativement mal vu d’être antisémite de nos jours. En conséquence, pour soutenir intelligemment le parti de la haute finance, il suffit de disqualifier ceux qui la rejettent en les taxant d’antisémitisme. Quand on parle de « complotisme de l’anticomplotisme », doit-on le préciser, la conspiration des nantis offre des horizons sans limite. Et si les méchants qui tirent les ficelles avaient placé Macron délibérément chez Rothschild pour tendre un piège à leurs ennemis quand il serait élu ? Autrement dit, quid du « complotisme du complotisme de l’anticomplotisme » ? Y a-t-il une fin à cela ? Si oui, sera-t-elle bonne ? Et y offrira-t-on des glaces à la vanille  ou, à défaut, au chocolat ? Les questions s’enchaînent à une vitesse vertigineuse ? En tout cas, quand l’ami de Méluche, Jérémy Corbyn, a perdu les élections en Grande-Bretagne, ce n’est pas à cause des musulmans ou des protestants, hein !

La maxime :

Une homme qui n’est jamais idiot n’est pas tout-à-fait humain

Un homme qui est tout-à-fait humain…

FRANCE-ALLEMAGNE

Quand s’est posée la question de la réunification allemande, le Président français François Mitterrand avait fait part de ses réserves avec humour. Il aimait tellement l’Allemagne qu’il préférait qu’il y en ait deux. En fait, la relation entre la France et l’Allemagne n’a jamais été un long fleuve tranquille. Pas même le Rhin.

Son nom était Edgar Bérillon et sa profession était psychiatre. Pendant la Première Guerre mondiale, il était trop âgé pour porter l’uniforme. Pour compenser, son patriotisme s’est exprimé dans des travaux scientifiques. A la suite d’un examen approfondi de prisonniers de guerre, il est ainsi arrivé à la conclusion que les Allemands avaient une « carrure dorsale de gorille » et « une tendance à la prolifération adipeuse ». On pourrait se demander si le chercheur n’avait pas été mis par hasard en contact avec un échantillon non représentatif de la population allemande, à savoir des fidèles de la fête de la bière à Munich, saucisses comprises. Après tout, de guerre en guerre, la France a rarement eu l’opportunité de faire des tonnes de prisonniers. Il n’en est rien. La suite de son analyse montre que le savant délirait entièrement. En effet, selon lui, les Teutons schlinguaient. A cause d’un coefficient urologique supérieur et d’une incapacité à éliminer son surplus d’urine par les reins, l’Allemand en était réduit à uriner par les pieds – d’où une odeur nauséabonde. Beh, rions…

 Le pauvre homme avait été très affectée par la fessée de 1870.  Or, précisément à cette époque, un autre exalté, Jules Allix, fantasmait déjà sur la dangerosité des Allemands. Connu surtout pour avoir élaboré une méthode de télégraphie utilisant les fluides que les escargots produisent durant leurs ébats sexuels, Allix recommanda aux Parisiennes de se suicider si d’aventure l’ennemi, qui faisait alors le siège de la capitale, y pénétrait. A cette intention, il avait conçu un poison redoutable, un dé constitué d’une aiguille et d’une réserve d’acide… prussique. Les Prussiens avaient donc mauvaise presse dès le dix-neuvième siècle. Cette animosité peut être éclairée par des raisons de fond. Les Français étaient aiguillonnés par l’idée de « civilisation ». Dans un mouvement centrifuge, ils projetaient d’apporter les Lumières dans les régions du monde où régnait l’obscurantisme. De leur côté, les Allemands étaient davantage sensibles à la notion de « culture », d’identité nationale, marque d’une certaine fermeture sur soi. Dans le premier cas, la dérive a été la colonisation et, dans le second, le nazisme.      

Au-delà de cette perspective idéologique divergente, la rivalité des deux pays voisins a été nourrie par les conflits militaires qui les ont opposés jusqu’à la construction européenne, laquelle a sifflé la fin de la récréation. L’Alsace-Lorraine resterait française. De là, il serait logique de penser que le ressentiment soit plutôt allemand mais c’est pourtant le contraire. Les horreurs commises par les Allemands pendant la Seconde Guerre mondiale ont désactivé chez eux toute velléité d’un nouveau round. En revanche, pour les Français, subsiste le goût amer d’une routine d’humiliation, de frontières nationales qui ressemblent à des portes de saloon et la certitude que, si l’Oncle Sam ne s’en était pas mêlé, les Allemands occuperaient encore leur territoire. Parmi la ribambelle de vieux surnoms dont les Allemands ont été affublés, « boche », qui signifiait tête de bois en argot du dix-neuvième siècle, et « chleuh », qui désignait un être parlant une langue incompréhensible, sont prêts à resurgir à la moindre occasion. Le match de football France-Allemagne en 1982 à Séville a donné lieu à un invraisemblable déchaînement anti-allemand. Il faut dire que la conduite du gardien de but germain avait vraiment été peu sportive.

L’origine de l’obsession allemande se trouve donc dans l’histoire. Avec son pamphlet « Le hareng de Bismarck : Le poison allemand », Jean-Luc Mélenchon ne fait que s’inscrire dans une longue tradition française. Il n’est pas économe en outrances et sa comparaison entre Angela Merkel et le Parrain, dans laquelle le hareng servi par la chancelière allemande à François Hollande témoigne d’intentions maléfiques, est éloquente. Les règles de fonctionnement de l’Union Européenne « imposées » par l’Allemagne sont assimilables à une autre forme d’occupation… sans les Panzer. D’ailleurs, quand les Grecs victimes de l’intransigeance de Berlin traiteront les Allemands de « nazis », Mélenchon applaudira des deux mains. Le Leader Minimo oublie qu’il a lui-même librement voté en faveur des accords de Maastricht en 1992, c’est-à-dire qu’il a lui-même contribué à mettre en place ces règles qu’il vilipende aujourd’hui.  Mais ne Mélenchon pas tout… Pour être juste, dans cette haine, le chef des Insoumis ne se distingue pas réellement de Jules Allix ou d’Edgar Bérillon. Il est simplement normal, dans le rang. Pas sûr que ça lui plaise…

C’est également cette tendance à lorgner systématiquement vers l’est qui explique pourquoi la France a pris son voisin pour référence en toute chose. Dans les années 1980, les exportations allemandes nous donnaient déjà des complexes. Les industriels d’outre-Rhin n’avaient pas besoin de dévaluer pour exporter. C’était la qualité allemande, avec ces réfrigérateurs se transmettant de génération en génération, qui constituait le principal facteur de cette réussite. Après un passage à vide lié à la réunification, les Teutons ont procédé à un impressionnant redressement de leur économie dans les années 2000, à nouveau par les exportations. Sur les migrants et durant la première mi-temps de la pandémie, cela a été pareil :  les Allemands ont continué à nous donner la leçon. En reprenant point par point, l’écart est toutefois bien moins important qu’il n’y paraît : le coût social des réformes qui ont permis le redémarrage de l’Allemagne a été terrible, la deuxième mi-temps du covid est plus équilibrée et, au football, le bilan des matchs France-Allemagne n’est pas favorable à cette dernière. C’est dans la tête, docteur ! Pour nous détendre, prenons plutôt nos voisins belges comme modèle. Ils ont à peine un gouvernement.

La citation  (Churchill) :

En Angleterre, tout est permis, sauf ce qui est interdit.

En Allemagne, tout est interdit, sauf ce qui est permis.

En France, tout est permis même ce qui est interdit.

En URSS, tout est interdit, même ce qui est permis.

A PERDRE LA DETTE

Quand on doit un euro à un individu, on ne dort plus mais, quand on lui doit un million, c’est lui qui ne dort plus. Cette petite blague explique pourquoi nous devrions dormir tranquillement sur nos deux oreilles. Or, il n’en est rien. Le débat sur la dette nationale fait rage actuellement : l’annuler ou pas ?  

 Observons tout d’abord que les forces en présence sont d’accord sur un point : le poids de cette dette pourrait un jour être bien lourd à supporter. A partir de là, les positions respectives des deux camps divergent radicalement. Environ 150 économistes, parmi eux le célèbre Thomas Piketty, ont signé un appel à une annulation des dettes publiques détenues par la Banque centrale Européenne (BCE) dans le journal Le Monde. Ils ont été rejoints par des politiciens à l’affût comme Jean-Luc Mélenchon et Arnaud Montebourg. Face à ces irresponsables, le parti des responsables mené par Eric Woerth souhaite que, non seulement nous réglions l’addition, mais que nous procédions au règlement le plus tôt possible. L’ancien ministre du budget a dû oublier qu’il n’était plus en poste. Il est probable qu’il ignore également la blague qui figure plus haut. Quoi qu’il en soit, pour comprendre cette opposition, il faut en revenir aux origines de la dette, à savoir le déficit budgétaire.

La question du trou dans les caisses publiques est ancienne. En soulignant que « le budget n’est pas un coffre-fort, mais un arrosoir », Balzac a joliment illustré cette problématique. Depuis les écrits de John M. Keynes, les spécialistes se disputent à propos des bienfaits de la prodigalité de l’Etat. L’économiste anglais y était favorable. Il avait sous les yeux les effets désastreux de la crise des années 30, ses millions de chômeurs. Quand la route grimpe, le cycliste a besoin d’une petit poussée dans le dos. Keynes était éreinté par les libéraux qui affirmaient que l’économie s’autorégule. « Le marché a toujours raison » était (et reste) leur credo. Même quand le système s’effondre, il faut garder confiance car il existe des mécanismes qui finiront par faire redémarrer la machine. La crise est  temporaire. C’est même une bonne purge… et attention aux effets délétères à long terme d’une politique de dépenses publiques inconsidérées ! Si le cycliste ne meurt pas dans la montée, il atteindra le sommet puis entamera une joyeuse descente.

Pour en revenir à la situation actuelle, le coronavirus a fait tourner l’économie mondiale au ralenti. Une sacré pente en vérité, un col de première catégorie ! En France, le « quoi qu’il en coûte » du président de la République a gonflé les déficits publics mais, au mois de mars 2020, personne ne s’en est réellement offusqué. Dans l’état de sidération provoqué par le confinement, les quelques critiques qui se sont fait entendre étaient plutôt molles. Elles se contentaient de rappeler que l’argent emprunté par l’Etat devrait être remboursé un jour. En fait, dès lors que l’Etat empêchait les Français de se rendre au travail, n’hésitant pas à fermer des pans entiers de l’économie, il était compréhensible que des aides soient accordées aux entreprises comme aux ménages. Etant donnée l’ambiance dans le pays, les libéraux ont donc dû ronger leur frein. A l’automne, leur petite musique suggérait juste qu’il faudrait arrêter à un moment ou à un autre de dépenser sans compter mais toujours à bas volume et sans préciser quand et quelles mesures de soutien étaient inutiles.      

L’appel à l’annulation de la dette a réveillé un peu tout ce petit monde. Les arguments étaient préparés. Il n’y avait plus qu’à les servir. Il est essentiel de rembourser, jusqu’au dernier sou. Toute trace du péché doit disparaître, et cela, le plus rapidement possible. Le remède est facile à administrer : un bonne dose de nouveaux impôts avec une cure d’amaigrissement de l’Etat. Les résultats préliminaires d’une étude universitaire semblent montrer la corrélation entre le soutien à la rigueur économique et l’inclination à la souffrance. Ainsi, les libéraux éviteraient de recourir aux médicaments anti-douleurs, les plus extrémistes rejetant même toute forme de médication. Le corps est capable de lutter seul contre la maladie. Toute intervention extérieure joue un rôle perturbateur. De surcroît, les tourments endurés tracent la voie vers la rédemption. Il n’est donc pas surprenant que les pays de l’Union Européenne les plus sourcilleux sur les questions de dette soient majoritairement protestants.    

En résumé, d’un côté, il y a les pays dits du Nord, frugaux et travailleurs, et de l’autre, leurs partenaires du Sud, gaspilleurs et insouciants. Tous sont acteurs de ce qui s’apparente à un remake de la fable de la cigale et de la fourmi. Cela signifie-t-il que la réponse à la demande d’assistance des pays du Sud  mériterait d’être : « Vous dansiez ? J’en suis fort aise. / Eh bien ! Dansez maintenant. » Le refus de la fourmi d’accorder un prêt à sa voisine est-il transposable au fonctionnement de l’Union Européenne ? Pas vraiment, en réalité. Malgré l’apparente similitude, une différence fondamentale doit être relevée, à savoir l’interdépendance économique entre les pays du Nord et du Sud qui dépasse la proximité géographique. La puissance des uns est liée à la faiblesse des autres. Une partie de la richesse de l’Allemagne provient des importations des pays du Sud. Chez La Fontaine, le confort de la cigale n’a rien à voir avec le comportement de la fourmi.

Alors, si ce n’est pas une question morale, pourquoi ne pas procéder à l’effacement d’une partie de l’ardoise des pays européens les plus endettés? C’est ballot mais la réglementation ne le permet simplement pas. La construction européenne est libérale et les statuts de la BCE sont adaptés à cette vision. Les crises qui se sont succédé ces dernières années ont certes obligé la banque centrale à soutenir l’économie européenne mais, en flirtant ainsi avec la ligne jaune, elle s’est trouvée dans le collimateur de la Cour constitutionnelle allemande. Celle-ci s’en prenait récemment encore à sa politique de rachats de titres. Faire disparaître ces derniers du bilan de la BCE n’est pas assurément la solution préconisée par la cour allemande. Au final, ce combat entre le bon sens et la réglementation reste très théorique et c’est certainement le plus fou. Les taux d’intérêt sont nuls et probablement pour un long moment. En conséquence, il est possible de réemprunter sans coût le jour où l’on doit rembourser sa dette, et repousser ainsi son paiement aux calendes grecques.  

L’histoire :

– Monsieur, vous avez un découvert de 1 000 euros.

– OK, je vous fais un chèque.