FORGET ABOUT IT

Le complet retour à la  normale n’a pas encore eu lieu mais de plus en plus d’activités sont entrées dans le vert. Ces libertés retrouvées, distribuées au compte-gouttes comme des sucreries à de petits gourmands pour éviter une indigestion, contribuent à effacer le traumatisme de l’enfermement. Pourtant, la bête est là. Elle n’est pas morte.

        vacances-corona

    Bienheureux les évadés d’Alcatraz ! Bien sûr, ils ne furent pas nombreux – cinq au maximum – et durent braver les flots en furie et les requins en ennemis. Cependant, une fois la terre promise atteinte, ils ne furent plus jamais confrontés à la dureté de leurs conditions de détention. Ils en avaient terminé avec leur cauchemar. Nous, nous sommes tous les soirs condamnés à regagner penauds notre cellule. Geôlier, extinction des feux ! Alors, dans la moiteur de la nuit, les mots et les images du confinement reviennent et s’entrechoquent : le Président de la République, Emmanuel Macron, en treillis à Mulhouse, avec des gants de boxe vert pomme ;  le Directeur général de la santé, Jérôme Salomon, à moins qu’il ne s’agisse de Droopy, le héros de Tex Avery, qui compte infatigablement sur ses doigts, mais que compte-t-il  au fait ? ; Anne-Claude Crémieux, la spécialiste des maladies infectieuses qui nous invite à enfermer nos enfants à la cave tant qu’ils sont asymptomatiques sur les bords avant de nous garantir qu’ils sont innocents et peuvent repartir à l’école. C’était une blague, conclut-elle avec le sourire.

On se réveille en sursaut. On revêt machinalement son manteau puis son masque et, après s’être lavé les mains au gel hydroalcoolique, on se rend à pied au centre-ville. On croise des regards hagards à la gare et défaits au café. Ils ont des yeux et ne voient pas. Ils ont des oreilles et n’écoutent pas. Forcément. Il faudrait avoir été condamné à une peine de confinement de 55 jours pour comprendre… On finit par rentrer chez soi mais, dans son jardin, tout évoque cette douloureuse expérience : la piscine de vingt mètres dont il a fallu se contenter alors que le bassin olympique du complexe municipal est situé à moins de deux kilomètres, le babyfoot qui n’a pu accueillir le tournoi que l’on organise tous les ans avec les potes le premier mai. Il y a toujours un coin qui nous rappelle… Pour un musicien, cette prise de conscience est idéale pour composer un morceau de blues. Une solution consisterait à déménager, à partir sous d’autres cieux afin de modifier radicalement ses repères visuels mais qui aurait les moyens de se porter acquéreur de notre propriété ? La croissance de la pauvreté est un vrai problème.

De sieste en sieste, la langueur du printemps et les journées interminables ont transformé les perceptions sensorielles et les rythmes biologiques. Une effroyable histoire qui s’est déroulée dans le Nord l’illustre parfaitement. Un homme déclamait paisiblement des vers de Lamartine – Alphonse, pas Aubry – dans sa cuisine :

« Ô temps ! suspens ton vol, et vous, heures propices ! / Suspendez votre cours : / Laissez-nous savourer les rapides délices / Des plus beaux de nos jours ».

Sa femme qui regardait paisiblement une rediffusion d’un match de football a porté plainte. Le malheureux a été condamné en comparution immédiate pour « cruauté mentale ». De tels événements auraient été tout bonnement impossibles avant le covid-19. Quel rigolo a dit un jour : « il faut donner du temps au temps » ? Il apparaît bien que le problème est aussi temporel que spatial. Un véritable remède existe. Il porte le nom de droit à l’oubli.

Quand on parle de « droit à l’oubli », il faut avancer pas à pas. Le mot « droit » s’oppose à « devoir » tandis qu’« oubli » se heurte à « mémoire ». Et nous voici confrontés à la problématique inverse, celle du « devoir de mémoire ». On nous somme de ne pas s’y soustraire. La référence est la Seconde Guerre mondiale et le génocide juif. Il est impératif de se souvenir que le peuple le plus évolué culturellement, qui produisait des prix Nobel à la pelle, a utilisé les plus grandes avancées de la technologie pour planifier l’extermination d’un autre peuple. Toutefois, par cet argument, on se situe dans le registre du rationnel, nullement de l’émotionnel. Or, le souci rencontré par les zombies du confinement est justement de l’ordre de l’émotionnel, pas du rationnel. Ils ne désirent surtout pas réfléchir sereinement aux choix de société qui ont mis notre système hospitalier plus bas que terre. Ils veulent uniquement se débarrasser de ce qui leur torture l’esprit et les empêche de vivre normalement. Attention au tourment.

Le droit à l’oubli n’est pas né avec la pandémie actuelle. Il est en fait rattaché à Internet. Il s’agit du corollaire à l’injonction : « fais sortir tout ce qui te passe par la tête ». Il n’est pas concevable que la toile nous oblige à toutes les turpitudes, à taper frénétiquement sur un clavier mots, idées connes et émoticons et qu’un jour on nous demande des comptes. C’est illogique. C’est comme si on disait à un enfant de trois ans que, s’il appuie sur le bouton, il causera un vacarme épouvantable qui agacera les adultes. Que fera-t-il ? On en a mal aux oreilles. J’ai bien le droit d’insulter untel ou son ethnie. C’est trop drôle. Point essentiel, cette demande d’effacer l’ardoise est adressée à la société. Elle n’a donc rien à voir avec le droit à l’oubli de l’ex confiné. Dans ce dernier cas, l’individu n’est aux prises qu’avec sa propre mémoire. Il ne risque aucune condamnation. La maladie de Parkinson n’est pas un délit. Sa supplique « Emmanuel Macron, Jérôme Salomon, Anne-Claude Crémieux, laissez-moi en paix » mérite d’être écoutée. La folie le guette.

Information :

Le Blog prend des vacances,

A bientôt !

HAUT LES MASQUES !

Les autorités compétentes viennent d’inviter les Français à se recouvrir le visage de masques alternatifs. Avec un visible embarras. Il s’agit d’un revirement qu’il convient d’opérer avec doigté. La mise en œuvre de cette annonce ne sera pas simple. Quant à ses conséquences…

corona2

Un raisonnement contrefactuel permet d’éclairer la position initiale du gouvernement. Au lendemain du premier tour des élections municipales, la France déclare la guerre au Covid-19. Les citoyens entrent en confinement pour une période de quinze jours au minimum. L’ennemi est invisible, sournois et pervers. La situation est assez anxiogène et suscite des réactions parfois étranges : des amateurs de tomates nettoient le fruit de leur gourmandise à l’eau de Javel tandis que le Conseil d’Etat se lance dans une implacable traque des joggeurs. Le Président Macron lui-même n’ose pas employer le mot «confinement». C’est dans ce contexte que le masque est officiellement décrété inutile, voire ridicule, pour ne pas dire inesthétique. La France est le pays de la mode. Envisageons maintenant les conséquences de la recommandation contraire pour une population déjà furieusement accro aux psychotropes. Que se serait-il passé ?

Dans un pays qui n’y est pas habitué, d’un coup, les personnes se seraient croisées dans des rues quasiment vides avec un visage voilé. Cela pouvait être traumatisant. Mais ce n’est pas la principale justification. Rappelons que la France souffrait d’une dramatique pénurie de masques. D’après l’inventaire du 28 janvier, le stock était de 117 millions masques chirurgicaux et 0 masque FFP2 qui sont plus protecteurs. La stratégie de gestion avait donc été efficace en diable puisqu’un faible niveau de stocks signifie une absence de risque de périmés et des coûts d’entreposage presque nuls. A la date du 21 mars, seulement 250 millions de masques supplémentaires avaient été commandés. Pourquoi le gouvernement ne s’est-il pas précipité pour en acheter fin janvier ? Parce que, tout le monde le sait, les coronavirus sont facétieux et versatiles. Et si le Covid-19 avait finalement préféré ne pas pointer le bout du nez ? On se serait à nouveau retrouvé avec des stocks. A éviter à tout prix. A tout prix.

Or, les besoins hebdomadaires en masques sont colossaux. Ils sont compris entre 40 millions, si on se limite aux personnels soignants des hôpitaux, et 150 millions, si l’on ajoute les médecins de ville, les infirmiers libéraux, les pompiers, etc… Il ne s’agit pas d’une simple querelle de chiffres entre la police et les manifestants. Il y a des catégories de la population qui, dans leurs activités professionnelles, sont exposées à des degrés divers au Covid-19. Il a fallu sélectionner ceux qui seraient prioritaires dans la répartition des masques. Dans ces conditions de rationnement, on imagine mal le gouvernement suggérer que les personnes confinées participent à la chasse aux masques. Bien sûr, il aurait précisé que les confinés devaient arborer uniquement des masques alternatifs mais ces masques de troisième catégorie n’auraient eu guère de succès. On imagine les bousculades dans les pharmacies. Si les masques sont utiles, donnez-nous des bons. Bref, les journaux auraient titré : « Masques, la menace ».

Il n’y a aucune raison en effet que les citoyens se comportent différemment des Etats qui se sont embarqués dans une sauvage ruée vers les masques. C’est la loi du marché qui prime. Les Chinois, qui sont les principaux producteurs, se régalent. Des surenchères de dernière minute se produisent. Les Américains sont montrés du doigt parce qu’ils sont capables d’aligner les montants les plus élevés et de remporter les lots mais tous les pays participent à cette foire d’empoigne. Il arrive même que la compétition emprunte des voies plus sombres. Les Tchèques ont réquisitionné des masques en transit sur leur territoire et destinés à l’Italie. La France a procédé de la même manière en interceptant des masques en provenance de Suède. La flibuste est à l’honneur. Une question se pose : qu’est-ce qui justifie le jugement de Salomon, le directeur général de la Santé, incitant les Français se déplacer masqués ?

La commande de 2 milliards de masques, supposée donner quelque temps une bouffée d’air à la France, n’est qu’une partie de la réponse. L’Organisation Mondiale de la Santé, des experts chinois et même l’Académie de médecine française se sont prononcées en faveur du port du masque. Selon eux, les pouvoirs publics seraient d’ailleurs bien inspirés de le rendre obligatoire. La route de « sans intérêt » vers « indispensable » est longue et semée d’embûches. Quelles en seront les étapes ? Le point de départ est, certes, les masques bricolés par les confinés mais ensuite ? La population dans son ensemble disposera-t-elle un jour de masques chirurgicaux ? A défaut, devra-t-on s’équiper des masques alternatifs vendus notamment en pharmacie ? Les grandes marques de luxe s’engouffreront-elles sur le créneau en proposant à leur aimable clientèle des masques plus seyants ? Quand on pense que le carnaval de Venise a été annulé, c’est rageant ! Le conseil de se munir de cache-face deviendra-t-il un jour une contrainte ? A ce stade, difficile de savoir.

Il y a fort à parier que, quand la situation commencera à se détendre, les polémiques politiciennes reprendront leurs cours. Pour l’extrême droite, il sera inacceptable que le port de la burqa ou du hidjab dispensent les musulmans de porter un masque standard. Cette obligation vaudra pour tous. Pas de privilège ! De son côté, l’extrême gauche triomphera bruyamment. Le coronavirus sera une preuve que le relativisme culturel n’est pas une fantaisie inventée par des théoriciens farfelus. Grâce aux chauve-souris, la pratique ultra rigoriste de l’islam ne sera plus rétrograde. Dans ce nouveau cadre, elle sera une marque de progressisme, avant-gardiste, puisque le port du voile protègera d’une possible grave maladie. Avec la multiplication des coronavirus, les citoyens devront-ils disposer de deux cartes d’identité en cas de contrôle, l’une avec et l’autre sans masque ? Vivement que nous sortions du confinement pour que les petites affaires reprennent.

Conseils de lecture :

Tenez autrui à distance.
Et bien.