HAUT LES MASQUES !

Les autorités compétentes viennent d’inviter les Français à se recouvrir le visage de masques alternatifs. Avec un visible embarras. Il s’agit d’un revirement qu’il convient d’opérer avec doigté. La mise en œuvre de cette annonce ne sera pas simple. Quant à ses conséquences…

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Un raisonnement contrefactuel permet d’éclairer la position initiale du gouvernement. Au lendemain du premier tour des élections municipales, la France déclare la guerre au Covid-19. Les citoyens entrent en confinement pour une période de quinze jours au minimum. L’ennemi est invisible, sournois et pervers. La situation est assez anxiogène et suscite des réactions parfois étranges : des amateurs de tomates nettoient le fruit de leur gourmandise à l’eau de Javel tandis que le Conseil d’Etat se lance dans une implacable traque des joggeurs. Le Président Macron lui-même n’ose pas employer le mot «confinement». C’est dans ce contexte que le masque est officiellement décrété inutile, voire ridicule, pour ne pas dire inesthétique. La France est le pays de la mode. Envisageons maintenant les conséquences de la recommandation contraire pour une population déjà furieusement accro aux psychotropes. Que se serait-il passé ?

Dans un pays qui n’y est pas habitué, d’un coup, les personnes se seraient croisées dans des rues quasiment vides avec un visage voilé. Cela pouvait être traumatisant. Mais ce n’est pas la principale justification. Rappelons que la France souffrait d’une dramatique pénurie de masques. D’après l’inventaire du 28 janvier, le stock était de 117 millions masques chirurgicaux et 0 masque FFP2 qui sont plus protecteurs. La stratégie de gestion avait donc été efficace en diable puisqu’un faible niveau de stocks signifie une absence de risque de périmés et des coûts d’entreposage presque nuls. A la date du 21 mars, seulement 250 millions de masques supplémentaires avaient été commandés. Pourquoi le gouvernement ne s’est-il pas précipité pour en acheter fin janvier ? Parce que, tout le monde le sait, les coronavirus sont facétieux et versatiles. Et si le Covid-19 avait finalement préféré ne pas pointer le bout du nez ? On se serait à nouveau retrouvé avec des stocks. A éviter à tout prix. A tout prix.

Or, les besoins hebdomadaires en masques sont colossaux. Ils sont compris entre 40 millions, si on se limite aux personnels soignants des hôpitaux, et 150 millions, si l’on ajoute les médecins de ville, les infirmiers libéraux, les pompiers, etc… Il ne s’agit pas d’une simple querelle de chiffres entre la police et les manifestants. Il y a des catégories de la population qui, dans leurs activités professionnelles, sont exposées à des degrés divers au Covid-19. Il a fallu sélectionner ceux qui seraient prioritaires dans la répartition des masques. Dans ces conditions de rationnement, on imagine mal le gouvernement suggérer que les personnes confinées participent à la chasse aux masques. Bien sûr, il aurait précisé que les confinés devaient arborer uniquement des masques alternatifs mais ces masques de troisième catégorie n’auraient eu guère de succès. On imagine les bousculades dans les pharmacies. Si les masques sont utiles, donnez-nous des bons. Bref, les journaux auraient titré : « Masques, la menace ».

Il n’y a aucune raison en effet que les citoyens se comportent différemment des Etats qui se sont embarqués dans une sauvage ruée vers les masques. C’est la loi du marché qui prime. Les Chinois, qui sont les principaux producteurs, se régalent. Des surenchères de dernière minute se produisent. Les Américains sont montrés du doigt parce qu’ils sont capables d’aligner les montants les plus élevés et de remporter les lots mais tous les pays participent à cette foire d’empoigne. Il arrive même que la compétition emprunte des voies plus sombres. Les Tchèques ont réquisitionné des masques en transit sur leur territoire et destinés à l’Italie. La France a procédé de la même manière en interceptant des masques en provenance de Suède. La flibuste est à l’honneur. Une question se pose : qu’est-ce qui justifie le jugement de Salomon, le directeur général de la Santé, incitant les Français se déplacer masqués ?

La commande de 2 milliards de masques, supposée donner quelque temps une bouffée d’air à la France, n’est qu’une partie de la réponse. L’Organisation Mondiale de la Santé, des experts chinois et même l’Académie de médecine française se sont prononcées en faveur du port du masque. Selon eux, les pouvoirs publics seraient d’ailleurs bien inspirés de le rendre obligatoire. La route de « sans intérêt » vers « indispensable » est longue et semée d’embûches. Quelles en seront les étapes ? Le point de départ est, certes, les masques bricolés par les confinés mais ensuite ? La population dans son ensemble disposera-t-elle un jour de masques chirurgicaux ? A défaut, devra-t-on s’équiper des masques alternatifs vendus notamment en pharmacie ? Les grandes marques de luxe s’engouffreront-elles sur le créneau en proposant à leur aimable clientèle des masques plus seyants ? Quand on pense que le carnaval de Venise a été annulé, c’est rageant ! Le conseil de se munir de cache-face deviendra-t-il un jour une contrainte ? A ce stade, difficile de savoir.

Il y a fort à parier que, quand la situation commencera à se détendre, les polémiques politiciennes reprendront leurs cours. Pour l’extrême droite, il sera inacceptable que le port de la burqa ou du hidjab dispensent les musulmans de porter un masque standard. Cette obligation vaudra pour tous. Pas de privilège ! De son côté, l’extrême gauche triomphera bruyamment. Le coronavirus sera une preuve que le relativisme culturel n’est pas une fantaisie inventée par des théoriciens farfelus. Grâce aux chauve-souris, la pratique ultra rigoriste de l’islam ne sera plus rétrograde. Dans ce nouveau cadre, elle sera une marque de progressisme, avant-gardiste, puisque le port du voile protègera d’une possible grave maladie. Avec la multiplication des coronavirus, les citoyens devront-ils disposer de deux cartes d’identité en cas de contrôle, l’une avec et l’autre sans masque ? Vivement que nous sortions du confinement pour que les petites affaires reprennent.

Conseils de lecture :

Tenez autrui à distance.
Et bien.