DES LOIS POUR RENFORCER LA MEMOIRE. QUELLE HISTOIRE !

La population de la majorité de pays riches vieillit. Il n’est évidemment pas question d’emprisonner nos glorieux parents mais l’augmentation du nombre de personnes frappées par la maladie d’Alzheimer résonne bizarrement avec la multiplication des lois mémorielles. D’un point de vue juridique, sous certaines latitudes, il est interdit désormais de souffrir d’une mémoire défaillante.

 

mémoire

Tous les Etats célèbrent les événements qui ont pour vocation de cimenter leurs citoyens, c’est entendu. Ces grands moments ne sont pas forcément liés à une guerre mais, en fouillant bien dans leur passé, même les pays qui se sont fait systématiquement casser la figure sur les champs de bataille sont capables de monter en épingle une vague escarmouche qui ne s’est pas terminée en raclée monumentale en leur défaveur. Ces lectures du passé sont parfois contradictoires : l’Empereur Napoléon 1er est regardé en France avec une admiration mêlée d’une gêne indéfinissable tandis que, dans le reste de l’Europe, il est plutôt perçu comme un tyran qui a mis le continent à feu et à sang pour assouvir sa soif de conquêtes. C’est normal, il n’existe pas qu’une seule manière d’appréhender l’histoire. Edicter une loi mémorielle relève d’une logique entièrement différente. Il s’agit de graver sa propre version de l’Histoire dans la loi au point de condamner pénalement ceux qui défendent une vision opposée. On s’attendrait à ce que les lois mémorielles soient l’apanage des dictatures. Il n’en est rien. Quelques démocraties accordent toutes les libertés à leurs citoyens, en matière d’économie, de religion ou de vie sexuelle à l’exception d’une seule, celles de proposer leur interprétation de divers pans du passé.

George Santayana pensait que « ceux qui ne peuvent se rappeler le passé sont condamnés à le répéter ». Il n’est pas question de nier qu’il est utile de tirer des leçons de l’Histoire, ni qu’il est important que le comportement des aînés soit porté à la connaissance des jeunes générations. Cependant, une loi mémorielle dépasse, pulvérise même, ces exigences. Bien sûr, certaines thèses se veulent provocatrices, cherchent à heurter, voire s’inscrivent dans un agenda politique mais doit-on envoyer un individu en prison juste parce qu’il affirme que la terre est plate ? De plus, le contraste entre la rigueur affichée à propos de la narration du passé, où par définition plus aucune correction n’est possible, et l’impuissance à infléchir le cours des événements présents, où des marges de manœuvre existent malgré tout, interpelle forcément. Et puis n’oublions pas que les concepteurs de lois mémorielles obéissent autant à des impératifs politiques que les adversaires qu’ils s’efforcent de rendre silencieux. En France, Jean-Claude Gayssot, qui est l’origine de la première d’entre elles, était un ministre communiste. En visant à réprimer la contestation de crime contre l’humanité, il s’attaquait en fait à l’extrême-droite. Il instrumentalisait l’histoire lui aussi.

Que le génocide arménien par la Turquie soit mentionné dans les manuels scolaires est indispensable mais la volonté de punir les négationnistes au moyen d’une loi a débouché sur une cacophonie au niveau de la représentation nationale. En 2006, l’Assemblée nationale avait adopté en première lecture une proposition de loi faisant de la négation de ce génocide un délit. Face à la crise diplomatique avec la Turquie qui se profilait à l’horizon, le sujet devenant un objet de marchandage entre Etats, l’initiative a été brutalement bloquée avant le vote du Sénat. Du reste, même sans loi mémorielle, l’intrusion des questions historiques dans la sphère politique les enveloppe nécessairement de tout un ensemble de tares qui sont spécifiques à cet univers. Les historiens chevronnés sensibles à cette dimension politique ne sont pas épargnés par les positionnements à géométrie variable. Quand les indélicats cow boys Michael Marrus et Robert Paxton formulaient de violentes critiques contre le régime de Vichy, Henry Rousso exhumait tous types d’arguments afin d’atténuer l’impact de la collaboration française avec les nazis. Il a suffi que le sulfureux Eric Zemmour monte au créneau pour tisser des louanges au Maréchal Pétain pour que l’historien français présente quasiment l’opinion inverse.

Eviter que les hommes politiques n’écrivent l’histoire relèvent du bon sens le plus élémentaire. Ce n’est pas uniquement un problème de compétence mais parce que l’irruption des questions historiques dans l’arène politique cristallise davantage encore les passions qui les entourent. Abandonner ces débats à la sagacité des historiens ne signifie pas qu’une vérité absolue s’imposera comme par magie. En revanche, c’est la garantie que les effets des polémiques seront moins ressentis par les populations concernées. Un exemple d’actualité le démontre amplement. En Pologne, la majorité de droite nationaliste s’est aventurée sans peur du ridicule sur le terrain des lois mémorielles. Ivresse ou pas, elle a décidé d’interdire que le nom du pays soit associé d’une manière ou d’une autre à l’œuvre d’extermination des Juifs entreprise par l’Allemagne. Même si les pogroms d’après-guerre en l’absence de toute présence allemande ne semblent pas relever de la loi, cette démarche a aussitôt suscité l’ire d’Israël.

Les politiciens des deux pays sont montés dans les tours avant que le Président polonais n’amorce une désescalade en annonçant qu’une ancienne déportée juive qui accompagnerait des jeunes dans le cadre d’un voyage scolaire ne serait pas emprisonnée, ni enfermée dans un des camps locaux d’ailleurs, si elle racontait qu’elle a été dénoncée par des Polonais – la loi est en effet supposée s’appliquer aussi aux ressortissants étrangers. Les querelles d’historiens sont plus techniques. Elles passionnent moins les foules. Les défenseurs de la Pologne soulignent que ce pays comptabilise le plus grand nombre de « Justes parmi les nations ». Rapporté au nombre de Juifs présents sur le sol polonais avant-guerre, ce n’est toutefois plus du tout la même musique. Les pro Pologne notent alors que, parmi les Juifs qui ont survécu grâce à des Polonais, dans 75 % des cas, l’aide était motivée par des raisons humanitaires et non pécuniaires. Comme c’est beau ! Jan Grabowski a prouvé dans un ouvrage extrêmement rigoureux que ce résultat était biaisé. Le plus souvent, les Polonais cachaient les Juifs pour de l’argent et quand celui-ci venait à manquer, ils les dénonçaient ou bien les tuaient. Ces cas de figure n’apparaissent pas dans les statistiques des survivants. En fait, le taux d’assistance humanitaire est de 25%. Nous voici dans les archives poussiéreuses et les notes de bas de page. Le calme est revenu.

Conseils de lecture :

Grabowski Jan, Hunt for the Jews: Betrayal and Murder in German-Occupied Poland, Bloomington, Indiana University Press, 2013.
Marrus R. Michaël et Paxton Robert R., Vichy et les Juifs, Paris, Calmann Levy, 2013.