POURQUOI MACRON A PERDU

L’auteur de ces lignes est-il fou ? Ignore-t-il donc que le président sortant n’a pas été sorti et que, avec 58 % des voix, il a été reconduit à la tête de l’Etat ? Que nenni ! A force de préparer ses articles à l’avance, se serait-il pris les pieds dans le tapis ? Non plus, il maintient. C’est Emmanuel Macron qui s’est lourdement planté.

Les grandes envolées qui ont célébré la victoire du grand homme et annoncent un avenir radieux n’empêcheront pas la crise à venir. Les erreurs de monsieur Macron sont de deux ordres. La première est son refus de faire campagne. L’argument a été ressassé à l’envi : quand on passe sa journée au téléphone pour régler les questions internationales brûlantes, on n’a plus le temps d’affronter les autres candidats. Comme le dit l’adage, entre Poutou et Poutine, il faut choisir. Le problème n’est pas que le président en exercice n’ait pas multiplié les meetings. C’était son droit le plus strict. En revanche, sa décision de se soustraire à l’émission télévisée « Elysée 2022 » à laquelle les onze autres candidats avaient accepté de participer est un pur mépris de la démocratie. Il a ainsi évité de répondre directement aux critiques de ses adversaires sur son bilan. Le résultat est que, d’un côté, onze prétendants ont discuté entre eux et, de l’autre, des images du douzième étaient tranquillement diffusées. C’était une situation pour le moins incongrue. Que le président ait daigné débattre lors du second tour avec la faible Marine Le Pen n’est ni glorieux, ni courageux. A vaincre sans péril…

En 2017, Emmanuel Macron avait été élu grâce à la mobilisation des citoyens contre l’extrême-droite qu’il avait confondue avec un plébiscite pour son génie indépassable. Le « mouvement des gilets jaunes » et la détestation envers sa personne qu’il a su susciter au sein de la population auraient dû le convaincre qu’il faisait fausse route, que son socle électoral était étroit. Au début de l’entre-deux tours, on lui a dit qu’il devait rassembler. Alors, il a osé une concession révolutionnaire : fixer éventuellement l’âge de la retraite à 64 ans, plutôt que 65 ans, après concertation, s’il était vraiment convaincu. La pauvre fille Le Pen, a été incapable de lui apporter la contradiction en expliquant, par exemple, qu’au moins le tiers (et probablement plus) des économies réalisées par le report du départ en retraite partirait en fumée étant donné le nombre de seniors sans emploi. Sentant que la victoire sur le ring ne pouvait lui échapper, Macron s’est même montré fidèle à son arrogance légendaire et, au final, il a été élu une nouvelle fois par défaut, pour faire barrage à l’extrême-droite. Le raisonnement selon lequel sa légitimité est forte parce que le score aurait pu être plus serré est juste aberrant. Il n’a surtout pas de quoi se vanter.

La deuxième erreur de Macron est qu’il « assume », c’est un de ses mots favoris, ses choix économiques. Ce n’est évidemment pas lui qui est responsable du tournant libéral de la France. Cela fait quasiment quarante ans que l’économie n’est plus au service de la nation mais l’inverse. Les conséquences sociales sont perçues comme des dommages collatéraux, voire comme des bénédictions si l’on prend les inégalités. L’Etat subit une cure d’amaigrissement autant qu’une révolution culturelle. L’obsession de l’efficacité affiche ses limites tous les jours. La puissance publique est incapable de s’adapter, de remplir normalement ses missions. La situation du système hospitalier les premiers mois du Covid est dans tous les esprits mais tous les services publics sont logés à la même enseigne. Interviewé à la suite de la mort en prison d’Yvan Colonna, l’assassin du préfet Erignac, le directeur de l’établissement pénitentiaire justifiait l’absence de réactivité de son gardien par le nombre de tâches qu’il devait accomplir simultanément. Regarder la caméra de la salle de sport n’était que l’une d’entre elles. Le manque de personnel s’est traduit par un décès ici également.

La quête de productivité étant encore plus poussée dans le secteur privé, Colonna aurait certainement moins survécu si la prison avait été privatisée. Le projet macronien tel qu’il est exposé consiste à transformer la France en start-up géante. On ne l’a jamais vu aussi épanoui que lors des journées du patrimoine, quand il vendait des tasses et des slips bleu-blanc-rouge. Il montrait ce qu’était la France, un centre de maximisation des profits et de réduction des coûts. En fait, trois projets ragoûtants se faisaient face lors de cette élection. Marine Le Pen proposait de généraliser les prises de sang afin d’identifier les Français comme il faut. Jean-Luc Mélenchon, chez qui « le refus de baisser les yeux » est le pendant du « j’assume » du président, envisageait d’instaurer une sixième République. La vraie démocratie, l’athénienne, était directe. Pour Méluche, il convenait de neutraliser la démocratie représentative pour revenir à sa forme la plus authentique. Certes, 40 000 citoyens étaient comptabilisés à Athènes contre 48,7 millions d’électeurs en France aujourd’hui. Cependant, en construisant un stade suffisamment grand, il serait possible d’accueillir tous les citoyens désirant participer à la vie publique.

Le projet secret de Macron a commencé à fuiter. La terminologie n’est pas non plus à négliger. Elle est supposée se conformer à sa vision entrepreneuriale. La disparition du poste de président de la République est ainsi programmée. C’est un chairman qui devrait diriger la France désormais. Le ministre de l’Economie est censé être nommé responsable des ressources humaines. Dans le même ordre d’idée, il n’y aura plus de citoyens mais des collaborateurs qui seront actionnaires minoritaires de la France et auront le droit de voter lors de l’Assemblée Générale quinquennale. L’essentiel des parts sera réparti entre les grandes multinationales présentes en France au prorata de leur chiffre d’affaires. Ce schéma a le mérite de la clarté. C’est ce qui perdra le malheureux Manu. Il y a des choses que l’on peut faire mais qu’il ne faut surtout pas dire.        

La maxime (Georges Clémenceau) :

On ne ment jamais autant qu’avant les élections,

Pendant la guerre et après la chasse.

ETAT RATATA

L’Etat a mauvaise presse par les temps qui courent. Il est chargé de tous les maux quand notre petite vie vacille : il nous prive de nos libertés premières à l’ère du Covid, il n’empêche pas la hausse du prix de l’essence, ni celui des péages sur les autoroutes. Bref, à quoi sert-il fondamentalement ? Aux chiottes l’Etat ?

Les groupes humains n’ont pas toujours vécu sous le joug d’un Etat qui les contrôle mais, une fois que celui-ci a occupé l’espace, les critiques virulentes contre le principe même de son existence ont été assez rares. Les libéraux ont été des pionniers en la matière, cela en plusieurs étapes. Dans sa « Fable des abeilles », Bernard de Mandeville plantait son dard avec son sous-titre « Vices privés – vertus publiques» : plus l’homme était égoïste et immoral, meilleur était le fonctionnement de la société. Sans cambrioleur, il n’y aurait pas de serrurier après tout. C’est dans le sillage de cet infatigable provocateur qu’Adam Smith a fait son miel… tout en recadrant son propos. Non, il n’était pas question de procéder à un éloge de la débauche mais, dans le domaine spécifiquement économique, la poursuite de son propre intérêt conduisait au bien-être collectif. Cependant, pour atteindre ce résultat, l’Etat devait s’abstenir de se mêler des activités économiques. Il devait se contenter des fonctions régaliennes – police, justice, armée – et  de garantir un bon fonctionnement des mécanismes du marché. Depuis, les libéraux ne cessent de réclamer une réduction des activités étatiques.

En poussant le raisonnement jusqu’à l’extrême, on peut imaginer une disparition totale de l’Etat – l’instauration d’un marché de la protection privée rendant par exemple superflue la présence de la police.  De ce point de vue, le libéralisme rejoint l’anarchisme même si, bien sûr, ces deux idéologies reposent sur des bases radicalement différentes. Chez les libéraux, l’élément central est le pouvoir qu’ils accordent aux mécanismes du marché. De leur côté, les anarchistes préfèrent s’appuyer sur une conception revigorante de la nature humaine. Qu’ils croient au mythe du bon sauvage ou à la capacité des hommes à surmonter leurs désaccords grâce aux pouvoirs quasi magiques de la concertation, les anarchistes considèrent que les sociétés humaines sont en mesure de s’auto-gérer. Adam Smith avait créé la métaphore d’une « main invisible » pour rendre compte de cette parfaite coordination des individus entre eux. Quand les libéraux observent la croissance des inégalités, ils doivent se dire dans leur coin que cette « main invisible » est plutôt tachée de sang – idem pour les anarchistes face à la cacophonie sur la vaccination contre le Covid où une solution médiane est impossible.

Le sociologue allemand Norbert Elias a analysé le processus de civilisation en Europe. Son fil conducteur est l’évolution politique entre le Moyen Age et la Renaissance. La transition d’un paysage formé d’une constellation de seigneuries en guerre les unes avec les autres à un Etat centralisé signifie que le roi s’arroge le monopole de la violence légitime. En même temps que le droit de recourir à la violence à des fins privées disparaît, les mœurs se polissent. La montée de la bourgeoisie se traduit par une volonté d’adopter des manières respectables. Il n’y a pas que des bourgeois décalés, tel monsieur Jourdain du « Bourgeois gentilhomme ».  L’ensemble de la population est touchée par le phénomène. Qu’il s’agisse d’alimentation, d’hygiène, de sexe ou de rapport à la mort, l’examen des anciennes coutumes suscite en nous un vif dégoût aujourd’hui. Le Grand Orchestre du Splendid l’a traduit en ces termes : « Je pète, je rote, plus rien ne m’arrête car aujourd’hui c’est la fête ». Au contraire, l’homme civilisé apprend à contrôler ses penchants, ses émotions. Il intériorise des normes comportementales qui deviennent, pour lui, une seconde nature.  

Elias ne disposait que de traités de savoir-vivre pour mener sa démonstration. Les travaux contemporains sur les niveaux de violence à différentes époques corroborent ses conclusions. La chute est spectaculaire. D’après les données recueillies par Steven Pinker, qui font office de référence dans les travaux sérieux sur le sujet, le taux de mort violente dans les sociétés de chasseurs cueilleurs était en moyenne de 15% environ. Par comparaison, le vingtième siècle, avec son orgie de guerres mondiales, de famines et de révolutions en tout genre atteint péniblement les 3 %. Notre surprise face à ces chiffres montre que nous sommes victimes d’une illusion d’optique liée à la modification de nos perceptions.  Pendant longtemps, les humains ont baigné dans un environnement où la vie humaine, y compris la leur, ne valait pas grand-chose. De nos jours, c’est l’idée de la mort qui leur est devenue insupportable au point que, dès qu’un soldat meurt au combat, de nombreux pays s’interrogent sur leur politique internationale. Ce n’est plus l’armée qui protège les citoyens mais l’inverse. C’est pourquoi nous nous gargarisons de notre humanité en nous moquant des textes du passé qui n’hésitent pas à promettre de terribles hécatombes.

A contrario, la défiance actuelle envers l’Etat, le mépris envers ses représentants et la multiplication des comportements incivils sont-ils le signe d’un recul, d’un processus de « décivilisation » ? Le regain actuel de violence doit d’abord être relativisé. N’en déplaise à l’extrême-droite, nous ne vivons pas dans des pays où, à l’instar de la Somalie, l’Etat s’est totalement effondré. Même si le président de la République en exercice s’efforce de vider l’administration de tout rôle substantiel dans la gestion des affaires publiques, cela au profit de structures privées, l’Etat existe encore bel et bien en France comme dans la plupart des pays développés. C’est la situation économique qui est régulièrement mise en avant pour justifier cette hausse de la brutalité… sauf que le cas américain le dément en partie. La violence était élevée au top de la croissance des années 1960 et elle était en baisse lors de la crise du début des années 1990.

Des arguments plus originaux comme le droit à l’avortement ont également été invoqués. Grâce à l’arrêt Roe v Wade de 1973, des grossesses non désirées, graine de délinquance, n’ont pas porté de fruits une vingtaine d’année plus tard : des voyous en puissance ne sont pas nés. La pyramide des âges revient souvent aussi dans la liste des explications. Il suffit de regarder des séries américaines de profilage pour savoir que l’âge des criminels est habituellement compris entre 20 et 40 ans. Or, leur nombre est actuellement élevé – d’où l’agitation constatée. Dernière hypothèse : et si la conscience de vivre avec des gens civilisés autorisait à se relâcher sur le plan émotionnel, à se conduire avec moins de retenue ou de mesure. Une troisième nature à l’âge de l’individualisme débordant ? Je me conduis en bourrin parce que je sais que les autres sont civilisés. Le risque d’une lente, très lente, bascule vers la barbarie serait alors immense.

Maxime (Jules Renard) :

C’est une question de propreté :

Il faut changer d’avis comme de chemise.

TROP D’IMPÔT TANNE LA PEAU !

La protestation des gilets jaunes a réuni dans un même mouvement les classes moyennes-défavorisées laminées par la politique gouvernementale, pour qui la taxe sur l’essence était juste la goutte d’eau qui fait déborder le vase, et les militants en faveur d’une baisse forcenée des impôts. Au contraire, ne mélangeons pas.

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Le 30 novembre 1979, à l’issue d’un sommet européen couronné d’échec, la Première ministre britannique Margaret Thatcher s’était exclamée : « I want my money back ». Beaucoup avaient moqué son égoïsme, son étroitesse d’esprit. De l’eau a coulé sous les ponts. A l’ère du nombrilisme religieux et du selfie canonique, ce genre de remarque apparaît d’un coup frappé du sceau du bon sens. Mais reprenons le problème à son origine. Le projet de loi de finance 2019 prévoyait une augmentation de la taxe intérieure sur la consommation de produits énergétique (TICPE) qui était supposée faire entrer cette année-là 37,7 milliards d’euros dans les caisses de l’Etat. Or, selon un rapport de l’Assemblée nationale, seuls 7,2 milliards devaient être affectés au compte d’affectation spéciale « transition écologique », soit moins de 20 %. L’opposition et nombre de contribuables ont appuyé avec vigueur sur ce constat : l’écologie n’était qu’un leurre, un prétexte pour renflouer le budget de l’Etat, pas la destination finale des fonds. Cela s’appelle du greenwhashing et le gouvernement était accusé de le pratiquer sur une grande échelle.

Rappelons que la construction du budget repose sur cinq grands principes. L’universalité, qui est l’un d’entre eux, signifie qu’il n’est pas possible d’affecter une recette à une dépense spécifique. Il existe bien sûr des exceptions mais il s’agit de la règle. La vignette automobile a ainsi été supprimée pour les particuliers en l’an 2000 alors que cela faisait belle lurette qu’elle ne remplissait plus la fonction pour laquelle elle avait été instituée. Il est logique que le gouvernement établisse un lien de ce type. S’il augmente ses dépenses de 10 milliards, il sait qu’il lui faudra mettre en place de nouvelles recettes afin que le budget reste équilibré. Il communiquera même sur ce point. Cependant, cette relation entre une recette et une dépense n’a aucune valeur juridique. Par ce biais, le législateur souhaite maintenir la solidarité à l’intérieur de la nation. Si l’impôt sur le revenu était affecté au paiement des salaires des enseignants en histoire, on observerait certainement la naissance d’un mouvement visant à démontrer que cette matière n’a guère d’utilité. On pourrait imaginer pire : avec le léger inconvénient de finir sa vie en prison, l’assassin d’un professeur d’histoire pourrait être dispensé du paiement de l’impôt.

Ce raisonnement à un niveau global se heurte évidemment dans nos sociétés à une exigence de « sur mesure ». La fiscalité doit ressembler à de la mécanique de précision. Le citoyen souhaite que les cas particuliers, plus exactement le sien, soient pris en compte. Il réclame un traitement individualisé de l’impôt et obtient satisfaction. De ce fait, on assiste à une multiplication des niches fiscales, des exemptions. Selon Alexis Spire, les contribuables qui sont capables de se mouvoir à travers les arcanes du Code Général des Impôts (CGI) et bénéficient de ces dispositifs adhèrent plutôt à l’impôt. Ils ont le sentiment d’être dans une relation contractuelle avec l’Etat. Le souci est que ces mesures rendent le système totalement opaque aux yeux de la majorité des citoyens. Or, les commentateurs mettent en garde : le consentement à l’impôt requiert une compréhension minimale de la part du contribuable. Sinon, il rechignera – et encore plus s’il habite dans un pays comme la France. Or, c’est lui-même qui a contribué à rendre la situation illisible par ses demandes incessantes. C’est un bel exemple de schizophrénie en vérité.

Face aux revendications de baisse d’impôts, le Ministre des finances Bruno Le Maire s’est engouffré dans la brèche avec dans son sillage les composantes les plus libérales de la majorité parlementaire. Il a affirmé être pleinement en phase avec le message des manifestants. Afin de préserver l’équilibre du budget, cette réduction de la fiscalité s’accompagnerait forcément d’une baisse des dépenses publiques. L’Etat doit être soumis à régime amaigrissant très strict. Précisons que cette voie qui consiste à confier au secteur privé des services qui sont du ressort de la sphère publique ne connaît pas de limite claire. L’obsession de la maigreur confine parfois à l’anorexie. Pour les plus extrémistes des libéraux, les anarcho-libertariens, même les fonctions régaliennes n’échappent pas à ces coups de ciseaux frénétiques. La police n’est pas indispensable. Un individu qui mesure moins d’un mètre quatre vingt et n’est pas rompu aux techniques du krav maga conserve la liberté de souscrire des contrats auprès d’agences de protection privées. Au final, d’après eux, l’Etat est tellement inefficace que le progrès doit conduire à son évaporation.

Il n’y a pas que les individus chétifs qui se trouveraient marris si cela arrivait. De manière générale, l’Etat produit des services non marchands, comme la santé en France, et remplit une fonction redistributrice, qu’elle soit verticale par des transferts monétaires des nantis vers les défavorisés ou encore horizontale via la protection sociale, des personnes en bonne santé vers les malades par exemple. La quasi gratuité des services non marchands et la solidarité de la protection sont des boucliers pour les plus démunis. Ils n’ont aucun intérêt à une disparition de l’Etat puisque son intervention évite une explosion des inégalités. Que leur jaune détresse soient instrumentalisée par les libéraux est quelque peu ironique, voire pervers, mais, pour être juste, les vrais libéraux sont une espèce assez rare. Les chefs d’entreprise, toujours très prompts à se plaindre de l’ingérence publique, sont pourtant les premiers à appeler à son secours quand des nuages se dessinent à l’horizon. Un texte satirique de Frédéric Bastiat le souligne opportunément. Il y présente une pétition de fabricants de chandelles contre la concurrence déloyale du soleil. Ils exigent à cette intention que l’Etat ordonne aux citoyens de fermer leurs fenêtres. Lumineux !

Conseils de lecture :

Bastiat Frédéric, Sophismes économiques, Les Belles Lettres , Paris, 2005.
Spire Alexis, Résistance à l’impôt, attachement à l’Etat, Seuil, Paris, 2018.

BERNARD

Le monde de la finance vient de commémorer en petite pompe les dix ans de la faillite de la banque Lehman Brothers, acmé de la pire crise du système capitalisme, celle qui aurait pu ramener l’économie mondiale à l’Age de pierre. Nous l’avons échappé belle, au moins temporairement. Enfin pas tout le monde.

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Beaucoup de lignes ont été écrites sur cette période exceptionnelle où des petits génies des mathématiques étaient parvenus à fabriquer des produits financiers où la rentabilité n’était plus corrélée au risque. Tandis que les conseillers bancaires continuaient d’expliquer à leurs clients que leur demande était cocasse, que les placements qui rapportent énormément mais qui ne sont pas risqués du tout n’existent pas hélas, les banques s’étaient fabriqué pour elles-mêmes des petits bijoux de ce type, les fameux produits subprime. Pour être précis, il s’agissait de produits associés à un risque théorique élevé, d’où leur fort niveau de rentabilité, mais dont la réalisation était très improbable. Ce qui les rendait éminemment attractifs. Tant que les ménages américains remboursaient leurs crédits, que les taux d’intérêts étaient faibles et que le marché immobilier montait, la détention des produits subprime était juteuse sans être dangereuse. Puis, sans crier gare, la tendance s’est inversée. Les produits subprime sont devenus toxiques et même ruineux. Comme chaque établissement financier essayait de se débarrasser des siens, une méfiance générale s’est instituée. L’ensemble du système a même frôlé une entière paralysie. Finalement, grâce à l’intervention de la puissance publique, il a redémarré et les affaires ont repris comme si rien ne s’était passé.

Les conséquences de ce désastre ont également été abondamment disséquées. Les répercussions du blocage des banques dans l’économie réelle ont en effet été très concrètes. C’est par les dysfonctionnements du système de crédit que la crise financière s’est propagée à l’ensemble de la sphère économique. Les entreprises et les ménages se sont trouvés privés de moyens d’emprunter. De ce fait, une récession mondiale, dont la durée a été variable selon les pays, a été enregistrée. Le chômage et la précarisation se sont singulièrement accrus. A plus long terme, les motifs d’inquiétude ne manquent pas non plus. A quelques rares exceptions près, les grands organismes financiers qui avaient spéculé imprudemment ont été maintenus par les institutions politiques selon l’adage «too big to fail ». Le dépôt de bilan de l’un aurait conduit à des réactions en chaîne incontrôlées mettant en péril les autres établissements financiers. Les grands intervenants de la place savent désormais qu’ils peuvent continuer à prendre les risques les plus insensés. Si leur paris sont payants, ils se rempliront les poches et, sinon, les citoyens seront mis à contribution pour leur éviter la faillite. La règle du jeu est donc «pile, je gagne et face tu perds ».

Dans le catalogue des effets de la crise du subprime, la chute de Bernard Madoff est inexplicablement passée sous silence d’ordinaire. Que la personne ne mérite pas forcément que l’on s’apitoie sur son sort est une chose, il n’empêche qu’il peut être considéré comme l’une des plus fameuses victimes de cette crise financière. Sans elle, Madoff serait toujours en train de trôner en palpant des liasses de billets. Rappelons que son modèle d’enrichissement combinait une escroquerie d’une grande banalité avec une connaissance assez fine de la psyché humaine. L’arnaque était une simple pyramide de Ponzi, c’est-à-dire un montage financier dans lequel les investisseurs sont rémunérés par les placements des nouveaux entrants. De la cavalerie mais sans sonner la charge. C’est ici que Madoff avait été astucieux. Il avait bien sûr ciblé ses clients, des institutions financières et de grosses fortunes personnelles, mais en refusant de gérer les fonds du premier venu. Cette sélectivité affichée avait créé une rareté artificielle tout en suggérant que Madoff n’était pas à court d’argent. Si l’on ajoute qu’il proposait des rendements astronomiques, parfois plus de 15 % par an, sa réputation dans la haute société fut rapidement faite. Beaucoup se seraient damnés pour être de la fête. Robin des Bois avait été supposé prendre aux riches pour donner aux pauvres. Madoff prenait aux très riches pour donner à sa famille.

Le cocktail entre volonté de se distinguer et cupidité fut détonant. Que des profanes aient pu se laisser berner par les gains servis par Madoff, passe encore. En revanche, que des professionnels de la finance soient tombés dans le panneau dépasse l’entendement… à moins qu’ils n’aient subodoré que Madoff prenait des libertés avec la réglementation. Il est vrai qu’à cette époque des rumeurs de délit d’initiés avaient couru sur le compte de Madoff. Il avait même été dénoncé par des concurrents à l’autorité de surveillance, la Sécurité Exchanges Commission (SEC), qui n’avait rien trouvé à y redire – certains ont supposé que l’idylle entre la nièce de Madoff et un des inspecteurs a rendu les contrôles moins minutieux. Quoi qu’il en soit, si des investisseurs professionnels ont fait confiance à Madoff avec ces éléments d’information, c’est probablement parce qu’ils estimaient que ses tripatouillages étaient habiles et leur profitaient. Ils n’auraient jamais imaginé qu’ils s’exerçaient à leur détriment. Des arroseurs arrosés en quelque sorte.

La meilleure preuve que Madoff a été victime de la crise de 2008 est qu’il était jusque-là sorti indemne de tous les contrôles. Sa chance n’a tourné que quand ses investisseurs, secoués et en mal de liquidités, ont décidé presque tous au même moment de retirer leurs fonds de chez lui. La pyramide s’est effondrée d’un coup. L’addition a alors été corsée : approximativement 65 milliards de dollars partis en fumée et une condamnation en 2009 à 150 ans de prison, la peine maximale. Avec une réduction de peine de moitié pour bonne conduite, il ne sera libéré qu’en 2084. Cela fait du temps pour méditer sur les œuvres de Paul Verlaine : « Suis-je né trop tôt ou trop tard ? / Qu’est-ce que je fais en ce monde / Ô vous tous ma peine est profonde : / Priez pour le pauvre… Bernard.

Conseils de lecture :

Gubert Romain et Saint-Martin Emmanuel, Et surtout n’en parlez à personne, Albin Michel, Paris, 2009.
Morin Pascal, Des subprimes aux populisme, Glyphe, Paris, 2017.

UN LIBERAL, ÇA NE TRUMP PAS ENORMEMENT !

A force de caricaturer les personnes ou les idées que l’on aime détester, on en arrive à dire de grosses bêtises. Le cas du Président Trump est édifiant. L’homme est foncièrement antipathique, c’est entendu. Le libéralisme économique a plutôt mauvaise presse en France. En conclusion, le Président Trump mènerait une politique libérale aberrante… sauf que c’est complètement faux.

éléphant 2Les fondements de la pensée libérale sont bien connus. Les marchés s’autorégulent. De ce fait, toute intervention de la puissance publique, même dégoulinant de bonnes intentions, est à proscrire. Non seulement elle ne parvient pas à atteindre ses objectifs mais elle vient perturber le fonctionnement de cette belle mécanique que constituent les marchés. Comme le plus souvent l’Etat est déjà présent dans l’économie, une politique libérale consiste en réalité à lui faire opérer un retrait stratégique. On emploiera souvent le préfixe « dé » comme dans déréglementation, décloisonnement ou désintermédiation. Si l’on prend le budget de l’Etat qui est habituellement considéré comme un des principaux leviers de son action, le libéralisme est synonyme d’une diminution globale de son montant, sur le poste des recettes autant que celui des dépenses. Ce point est crucial parce que la mise en application simultanément de ces deux mesures n’est pas fréquente.

Décider d’une baisse des recettes de l’Etat, c’est-à-dire des impôts, qui permettrait de libérer les forces vives de la nation n’est pas le plus problématique. Rares sont les citoyens qui songeraient à manifester afin de continuer à acquitter leurs prélèvements obligatoires alors que l’Etat vient de les supprimer. C’est au niveau des dépenses que la situation se gâte. Les diminuer signifie réduire la qualité des services publics ainsi que le montant des prestations sociales offertes à la population. D’une certaine manière, surtout si l’on envisage une réélection, il faut un certain courage pour se risquer sur cette voie. En Grande-Bretagne, la « dame de fer », Margaret Thatcher l’a fait dans les années 1980. Les résultats de sa politique restent extrêmement controversés à ce jour, notamment concernant la dimension sociale, avec un appauvrissement de pans entiers de la population, mais sa politique a été objectivement conforme au credo libéral.

Aux Etats-Unis, malgré une rhétorique parfois très hostile à l’immixtion de l’Etat dans l’économie, la pratique des gouvernements successifs, y compris républicains, s’est située aux antipodes du libéralisme. Ronald Reagan, Président justement à l’époque de Madame Thatcher, a certes baissé les impôts des contribuables mais a augmenté significativement les dépenses publiques en raison de sa politique de réarmement dite «guerre des étoiles » qui a provoqué une explosion du déficit budgétaire. L’espace occupé par l’Etat s’est accru. Contrairement à une idée reçue, George Bush (fils) s’est inscrit dans la continuité de cette tendance. Il a réduit le niveau de taxation dans l’intention de stimuler l’initiative individuelle en même temps qu’il injectait des centaines de milliards de dollars dans l’économie, que ce soit pour soutenir les secteurs sinistrés à la suite du choc de l’année 2001 ou pour financer la guerre en Irak. Pour notre propos, les dépenses militaires produisent des effets similaires aux dépenses civiles dans le système économique.

Le théoricien de l’interventionnisme de l’Etat, John Maynard Keynes, explique précisément de quelle manière les déficits publics relancent l’activité économique. Tout se passe comme si une pompe était amorcée et dynamisait la croissance. Paradoxalement, ce qu’il décrit correspond à la perfection à la pratique de ces gouvernements supposés être libéraux. Il y a loin de la parole aux actes. Pour nuancer, Keynes était progressiste. Selon lui, les baisses d’impôts devaient profiter aux classes défavorisées d’autant que ce sont celles qui consomment le plus proportionnellement à leur revenu. Or, chez ces Présidents des Etats-Unis, il est important de souligner que la politique fiscale profite aux plus nantis. C’est cette bizarrerie qui a poussé le milliardaire Warren Buffet a plaidé en faveur d’une différenciation entre riches et défavorisés, les premiers devant être mis à contribution et les seconds bénéficier des baisses d’impôts.

Et Donald Trump dans tout cela ? Tel monsieur Jourdain qui faisait de la prose sans la savoir, l’actuel Président des Etats-Unis fait du keynésianisme sans en être conscient. Avec la même réserve que précédemment, il a conduit une spectaculaire baisse d’impôts destinée en partie à inciter les entreprises américaines à revenir s’installer sur le sol national. De plus, il présente son plan de développement des infrastructures, qui est chiffré à 1500 milliards de dollars au minimum, comme un des grands chantiers de sa présidence. Il n’est d’ailleurs pas certain qu’il sera validé par le Congrès. Les déficits qu’il est censé creuser ne sont pas du goût des membres du Tea Party qui, eux, sont d’authentiques libéraux et cohérents avec leur discours. Ils perçoivent l’interventionnisme de Trump comme une dérive à juguler absolument.

Si la politique du Président Trump soulève des interrogations, c’est pour d’autres raisons. L’économie des Etats-Unis tourne visiblement à plein régime. Le taux de chômage, qui avoisine les 4 %, est remarquablement faible. Il indique que la surchauffe économique est proche. Or, il se trouve que le rapatriement des entreprises américaines implantées à l’étranger cumulé à la politique de grands travaux requerra une main d’œuvre abondante. C’est à cet endroit que les choses se corsent. En effet, Donald Trump a clairement affiché une réticence face à l’immigration. Le Président ne sera accusé par personne d’éprouver de la sympathie envers les étrangers. A partir de là, qui fournira les bataillons de travailleurs nécessaires à toutes ces nouvelles activités productives ? Dans ces conditions, le risque d’un embrasement des salaires n’est pas à exclure. La perte de compétitivité des entreprises américaines, inhérente à l’inflation qui s’ensuivrait, serait catastrophique… le serpent qui se mord la queue en quelque sorte.

Conseils de lecture :

Mandeville Laure, Qui est vraiment Donald Trump ?, Paris, Equateurs, 2016.
Villemeur Alain, La croissance américaine ou la main de l’Etat, Paris, Seuil, 2007.