12 HOMMES QUI MANQUENT PAS D’AIR

Il est des performances qui méritent d’être saluées. Dès que nous cherchons à échapper au covid, la réalité nous y ramène immanquablement. Prenons les vacances… juillet, le sable fin et les cocotiers. Et alors vient la question : serons-nous vaccinés ? Bref, encore raté… C’est alors que les présidents de douze des meilleurs clubs européens de football ont décidé de faire bande à part en créant leur ligue. D’un coup, était apparu un sujet suffisamment dramatique pour qu’on en oublie les masques et les variants.

Résumons les faits. Depuis presque 30 ans, l’élite des clubs de football exerce des pressions sur l’UEFA, la confédération européenne, afin de faire évoluer la compétition la plus prestigieuse du continent dans un sens qui sert ses intérêts. Deux axes principaux ont toujours guidé son action. Tout d’abord, il convenait de supprimer le risque sportif. Au départ, l’épreuve était réservée au champion national. Autrement dit, il y avait parfois quatre ou cinq prétendants sérieux au titre mais un seul élu. Le problème est globalement réglé aujourd’hui puisque les pays dominants ont été autorisés à inscrire quatre et même exceptionnellement cinq clubs. La deuxième priorité était que la valorisation économique de la Champions League progresse significativement. Il est toujours possible de faire mieux, et c’est d’ailleurs la cause de la crise récente, mais ses revenus ont effectivement explosé. L’UEFA travaillait la main dans la main avec les représentants du gratin des clubs pour que les ajustements opérés dans la formule de la compétition ne les fâchent jamais. Surtout pas.

 Alors que l’UEFA était supposée présenter sa nouvelle réforme de la Champions League lundi 19 avril, les douze conspirateurs lui coupaient le gazon sous le pied en annonçant la veille qu’ils faisaient sécession et lançaient une Super League. Adossés à la banque JP Morgan, ils misaient sur un minimum de 4 milliards d’euros de revenus contre un peu plus de 2 milliards actuellement. Dans le contexte sanitaire, il est assurément aventureux de prendre ce montant trop au sérieux – il a même été question de 6 milliards. En revanche, et c’est là que les putschistes savaient qu’ils seraient gagnants, une réduction du nombre d’équipes jouant dans la compétition phare donnait mécaniquement droit à une plus grosse part du gâteau. La future Champions League est organisée pour 36 clubs, la Super League l’était pour 20 seulement. C’est d’ailleurs le nombre de participants qui a constitué la pierre d’achoppement des discussions entre les deux camps ces derniers mois. L’UEFA refusait de sacrifier la dimension continentale : en 2020-2021, les trois-quarts des équipes appartenaient à 7 pays.

 L’argument avancé par les douze pieds-nickelés – « c’était la Super League ou bien la mort économique » –  doit être mis en perspective. En 40 ans, les droits télévisés des championnat nationaux ont été multipliés par 30, 40, 50, selon les pays. Pourtant, presque la moitié des clubs de football professionnel, y compris parmi les plus fameux, connaissent encore d’énormes soucis financiers, cela indépendamment du covid. Comment est-ce possible ? Au lieu de gérer de manière responsable la manne qui leur tombait du ciel, les dirigeants de ces clubs ont sorti le carnet de chèque et se sont engagés dans une politique inconsidérée d’achats de joueurs. Bien sûr, il y a eu un effet d’entraînement, tous faisaient de même. Il n’empêche que l’on reste interdit face à une telle impéritie. Se retrouver au bord de la faillite avec ce flux ininterrompu d’espèces sonnantes et trébuchantes relève quasiment de l’exploit. C’est pourquoi la réaction qui consiste à pousser les plus petits pour les priver de leur part du gâteau semble quelque peu déplacée.

Il n’y a aucune raison de présumer que le football soit différent du monde qui l’entoure. Quand les hooligans déclenchent des incidents ou quand des supporters hurlent des insultes racistes, les autorités du football expliquent que les maux de la société ne peuvent s’arrêter à l’entrée du stade – à juste titre. Dans le même ordre d’idée, les élites économiques vivent hors sol et ne se satisfont pas de la croissance des inégalités, qui est trop lente à leur goût. Elles ne lésinent pas sur les efforts pour accélérer la cadence et tous les coups sont permis à cette intention. Pourquoi en serait-il autrement dans le football ? Il y avait de l’entre-soi, une exclusion de la populace et une promesse de « ruissellement » pour faire avaler la pilule – plus de 300 millions pour les clubs amateurs. Du classique, quoi. Que la presse, les institutions sportives, les dirigeants politiques (cela faisait un bail qu’Emmanuel Macron et Boris Johnson ne s’étaient pas trouvés en short dans la même équipe…), les joueurs et les fans se soient levés comme un seul homme pour faire capoter le projet a quelque chose de revigorant.

Quant à la méthode… Les douze branquignols ont mis un point d’horreur à ajouter du cynisme à la félonie. Dans le rôle de Iago, traître magnifique, le président de la Juventus de Turin Andrea Agnelli se distingue tout spécialement. Samedi 17, il se confondait en compliments, c’est le cas de le dire, félicitant le président de l’UEFA pour le travail commun accompli. Et le lendemain, il frappait. Il faut l’imaginer à table, grondant ses enfants parce qu’ils ont menti à leur maman. Mais plus que cela, les stratagèmes utilisés pour conserver le secret de la conspiration ont certainement grisé la bande des douze : lunettes de soleil, réunions secrètes sur Zoom, utilisation de la messagerie cryptée Telegram, passage du slip et des chaussettes au détecteur de micro… Tout ça pour oublier que l’association de douze individus dépourvus de tout sens moral et uniquement mus par leur intérêt personnel est par nature fragile. Il était logique que, si l’un d’entre eux venait à sentir que le vent change de direction, il vendrait ses associés sans vergogne. Le président de Manchester City a ouvert le bal et, patatras, l’édifice s’est effondré.

Le mot fou vient de follis, qui signifie ballon, baudruche, vessie gonflée d’air. Les douze ont au moins été fidèles à l’étymologie.

La maxime :    

Les bleus, les bleus, tralalalalère

Les bleus, les bleus, tralalalala

UN DOHA D’ETHIQUE, SINON RIEN !

Les révélations d’un consortium de médias dans le cadre des « football leaks » ne manquent pas de saveur. Les autorités du ballon rond en Europe auraient imposé de sévères contraintes financières aux clubs tout en négociant secrètement des aménagements avec certains d’entre eux pour leur éviter de se trouver hors jeu. La planète football tourne-t-elle rond ?otempora.jpg

Contrairement à une idée reçue, la gestion du sport européen est économiquement beaucoup plus libérale qu’aux Etats-Unis où de nombreux dispositifs tels que le plafonnement de la masse salariale (salary cap) assurent une véritable régulation du secteur. Le but est bien sûr de maximiser les revenus des ligues professionnelles mais, au pays de la libre entreprise et de la concurrence, une logique d’entente entre les franchises est tolérée à cet effet. Elle repose sur le fait que le sport est une production jointe, c’est-à-dire qu’il exige la présence d’au moins deux participants et que sa valeur est corrélée à son « équilibre compétitif ». Si les équipes sont d’un niveau proche, la glorieuse incertitude du résultat croît, attirant dans la foulée le public et les annonceurs. Le système de la « draft » permet ainsi aux clubs les plus faibles de recruter la saison suivante les meilleurs joueurs qui arrivent sur le marché. Sur le vieux continent, l’absence d’action régulatrice s’est traduite par un fossé qui s’est creusé entre l’élite et les autres clubs. De plus, le libéralisme débridé a conduit nombre d’équipes au bord de la faillite. En cela, le monde du sport est similaire au reste de l’économie.

Dans ces conditions, l’adoption du « fair play financier » par l’instance dirigeante du football européen (UEFA) en 2010 peut être considérée comme une mesure révolutionnaire. L’intention était tout bonnement de stopper la spirale d’endettement vers laquelle les clubs européens étaient aspirés. On aurait pu imaginer que la hausse vertigineuse des droits télévisés des années 2000 rééquilibreraient leurs compte. Que nenni ! Ils ont utilisé leur surcroît de ressources pour faire de la surenchère et tenter d’appâter les footballeurs les plus talentueux. Eminemment inflationniste, cette course à l’armement sportif a profité surtout aux joueurs. En 2017, le record du montant d’un transfert était pulvérisé : le Paris Saint-Germain (PSG) déboursait 222 millions d’euros pour acquérir Neymar. Porté à bout de bras par le Président de l’UEFA, Michel Platini, le « fair play financier » était supposé freiner les ardeurs dilapidatrices par la grâce d’un simple principe : à terme, les clubs ne seraient pas autorisés à dépenser d’argent plus qu’ils n’en généreraient. Georges Brassens se moquait : « chez la belle Suzon, pas d’argent, pas de cuisse ». Dans le football, il est plutôt question des pieds mais la règle est identique.

L’objectif d’assainissement du football professionnel primait mais, dans le même temps, la mesure était censée garantir une forme d’équité sportive. A l’instar du dopage, qui fausse la compétition en octroyant un avantage indu aux tricheurs, l’endettement accordait la possibilité aux clubs de vivre au-dessus de leurs moyens et d’acquérir d’excellents joueurs malgré des caisses vides. Il était en quelque sorte assimilable à du dopage financier. Désormais, il ne devait plus être possible de remporter des titres à crédit. Toutefois, une période transitoire était prévue pour que les clubs puissent s’adapter. Aucune condamnation ne serait prononcée avant 2014-2015. L’arsenal des sanctions était lui-même vaste, allant du blâme jusqu’à l’exclusion des compétitions européennes en passant par l’interdiction de recruter de nouveaux footballeurs. Dans ce joyeux agencement, un des points provoqua une intense polémique : les contributions de généreux mécènes, parfois appelés sugar daddies, étaient limitées.

La controverse s’explique par la dissociation des logiques d’assainissement financier et d’équité. Qu’un individu richissime dépense une partie de sa fortune dans un club comme il s’offrirait les services d’une danseuse ne se réduit pas forcément à apurer son passif. Il est susceptible de lui procurer des moyens financiers quasi illimités, bien supérieurs en tout cas à ceux des clubs rivaux. En d’autres termes, si l’émir du Qatar inonde de billets le PSG dans l’espoir d’accrocher le plus prestigieux des trophées européens dans son salon, la Champions League, il risque de le gratifier d’un avantage quasi décisif à l’heure des emplettes. Les adversaires des parisiens qui dégagent leurs ressources financières par leurs propres forces estiment le procédé déloyal… à moins qu’ils regrettent de ne pas avoir su charmer un nabab prodigue. Le PSG n’est d’ailleurs pas seul : pour illustration, un fonds d’Abu Dhabi abonde au budget de Manchester City. De ce fait, une ligne de fracture divise les clubs dans cette situation et les clubs qui n’ont pas la chance d’être perfusés sans restriction par une manne extérieure.

Tel qu’il a été mis en place, le « fair play financier » favorisait donc les clubs espagnols ou allemands qui exigeaient que l’on bride les maniaques de la dépense. Pourtant, le PSG et Manchester City ne semblent pas avoir été freinés : ces sept dernières années, le premier a injecté 1,8 milliard d’euros le second 2,7 milliards d’euros. Dans ce contexte, « football leaks » dévoile qu’ils ont contourné la règlementation par le biais des contrats de sponsoring fictifs signés entre la marque de la main qui nourrit et les clubs. A dire vrai, c’est tout sauf un scoop. Ce que les médias nous apprennent est que les dirigeants de l’UEFA, Michel Platini et Gianni Infantino, ont gardé sous le boisseau les rapports accablants des cabinets d’audit missionnés pour déterminer la valeur réelle des contrats de sponsoring et qu’ils ont trouvé avec les clubs des « accords à l’amiable » pour des « raisons politiques ». Pour le PSG, l’amende à acquitter s’apparentait effectivement à une petite tape sur main. Il n’y a manifestement pas qu’à Nancy que Platini aura droit à une statue. Entre la Coupe du monde qui leur a été attribuée et le sauvetage du PSG, les Qataris lui sont bien redevables. Une statue est la moindre des choses…

Conseils de lecture :

Bourg Jean-François et Gouguet Jean-Jacques, Economie du sport, La Découverte, Paris, 2012.
La Documentation Française, « A l’ère du sport business », Problèmes économiques, n°3131, avril 2016.