DE TEMPS EN TEMPS

Confinés, confinés, nous avons été confinés… puis, un beau matin, nous avons été libérés. Une période d’adaptation s’est avérée nécessaire. Les gens ont dû réapprendre à sortir acheter du pain sans attestation dérogatoire. La saison des prunes était terminée. Le moment était venu de se réapproprier l’espace mais aussi le temps.

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Il comprend 1,5 millions de mots et 9 609 000 caractères. Selon les statistiques officielles, il s’agit du plus long roman écrit depuis l’époque du pithécanthrope. Comment évaluer l’indispensable « temps de lecture estimé » qui accompagne désormais tout courageux explorateur de texte avant qu’il ne se lance dans sa périlleuse aventure ? Pas simple. Lorsque l’auteur du pavé, Marcel Proust, a décidé du titre, il a forcément rigolé un bon coup de sa trouvaille. En revanche, il n’a certainement pas imaginé qu’« A la recherche du temps perdu » traduirait l’état d’esprit d’une bonne partie de la planète environ un siècle après sa parution.

Avec ses succès « Et si c’était vrai…», « Sept jours pour une éternité… » ou « La prochaine fois », il est vrai que Marc Lévy n’était pas loin à chaque fois. Guillaume Musso non plus avec « Et après… » ou « Sauve-moi » mais ces intitulés attestent que ces deux écrivains à la mode parlaient en tant que confinés. Le génie proustien réside dans le fait que le bon Marcel exprimait la préoccupation du poisson rouge enfin autorisé à sortir de son bocal. C’est une œuvre qui s’inscrit ouvertement dans une démarche post confinement. Cette victoire posthume ne s’est pas concrétisée en termes de vente ces dernières semaines. Comme disait Pierre Desproges, pour tuer le temps, il est plus simple de détruire sa montre.
Dans la mythologie grecque, il faut éviter toute confusion entre Cronos, le Titan, qui convola en justes noces avec sa sœur Rhéa, et Chronos, le Dieu primordial qui incarnait le temps et la destinée. Pourtant, ils partagent un trait commun. Cronos a englouti ses enfants, à l’exception de Zeus bien sûr, aussi goulument que l’homme avale le temps… à moins que cela ne soit l’inverse d’ailleurs. Les activités humaines sont effectivement dévorantes. On les qualifie indifféremment de chronovores, chronocides, chronophages. Il y a un coût.

L’homme doit dépenser son temps, éventuellement celui d’autrui, pour atteindre ses objectifs personnels. Dans ce dernier cas, il les atteint aux dépens de ceux qui le servent. On constate alors que, contrairement à ce qu’affirme le proverbe, le temps n’est pas de l’argent. Certes, certains brûlent la chandelle par les deux bouts à la manière de Serge Gainsbourg réduisant en cendres un billet de 500 francs mais une différence de fond demeure : tandis qu’il est possible de récupérer l’intégralité des sommes versées en liquide, le temps consacré à une tâche particulière ne se rattrape pas. Il n’est pas possible, sauf dans une vieille série d’anticipation, de remonter le temps dans un chronogyre, un tunnel qui permettrait de se déplacer d’une époque à l’autre. Sans surprise, le nom de la série était « Au cœur du temps ».

Se prenant à tort pour des bâtisseurs du temps, les économistes ont décidé de le diviser en périodes – la courte, la moyenne et la longue – avec l’avertissement asséné par le célèbre John Maynard Keynes pour lui fixer une borne supérieure : « A long terme, nous serons tous morts ». Face au côté plutôt abrupt de la sentence, les plus apeurés ont cherché à se rassurer en se rappelant que les économistes se trompaient souvent dans leurs prévisions. Ce qui n’est pas faux non plus. En fait, cette périodisation n’est pas absolue. Selon Alfred Le Shérif, autre fameux économiste, elle doit tenir compte des spécificités sectorielles.

Ce qui distingue une période d’une autre est la manière dont l’entreprise s’adapte à une hausse de la demande. A court terme, sa seule réaction possible est d’augmenter le prix du bien qu’elle fabrique. A moyen terme, elle est en mesure d’embaucher pour faire croître la production. A long terme, elle a la latitude d’investir pour modifier significativement les capacités productives. Ainsi, le temps serait plus court pour les boulangers que pour les producteurs de navettes spatiales. Ce qui est pourtant sans impact sur l’espérance de vie des uns et des autres. Ah, impayables économistes ! On comprend aisément la réputation dont ils sont affublés. Une femme apprend qu’il ne lui reste que six mois à vivre. Son médecin lui recommande d’épouser un économiste et de déménager dans la Beauce.
« Cela me guérira-t-il, demande-t-elle pleine d’espoir ?
– Non Madame mais vous allez trouver le temps plus long ».

Selon la Bible, Dieu a travaillé six jours puis a cessé son travail de création le septième. Le découpage du temps introduit à cette occasion n’a pas été du goût de tous puisqu’il induit que l’homme doit bénéficier d’un jour de repos par semaine. Les économistes notamment ont eu du mal à accepter cette perte de temps productif, qu’ils considéraient être une hérésie, mais ils ont fini par se résigner. Leur modèle a intégré au forceps le concept de loisir, qu’ils ont défini par défaut comme tout ce qui n’est pas du travail. Pour eux, le temps du sommeil réparateur entre donc dans la catégorie du loisir. Dans ces conditions, on comprend le décalage entre les économistes et le reste de la population à propos du confinement.

Cette période de non travail n’a pas été de tout repos pour tous ceux qui n’ont pas eu la chance de pouvoir se ressourcer comme on dit à Vittel. Jouer un huis clos 55 jours sans relâche avec son conjoint et ses enfants était tout sauf du loisir, clament ces malheureux. Non, rétorquent les économistes en brandissant leur définition : vous étiez en situation de loisir puisque vous ne travailliez pas ! Impossible de s’entendre, un pur dialogue de sourds. Revenons à la Bible. Puisqu’il est compliqué de toucher Dieu avec la main, d’aucuns appréhendent la question de ses attributs de manière négative. Il faut le définir par ce qu’il n’est pas. Bien. Procédons par élimination. Ce n’est ni le patron du MEDEF, ni un économiste orthodoxe.

Conseils de lecture :
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