LES « CLES DU CAMION »

Dany se vante auprès d’un ami :

– Pour qu’il n’y ait pas de dispute avec ma femme, c’est simple : je prends toutes les grandes décisions mais je lui laisse les petites.

– Mais comment faites-vous pour séparer concrètement les domaines ?

– Cela ne s’est pas encore posé. Jusqu’ici, nous n’avons été confrontés qu’à de petites décisions.

Cette blague tout-à-fait innocente permet d’introduire une notion très en vogue, commune aux champs de la philosophie, des sciences politiques, de l’économie et de la psychologie sociale, et reposant sur des hypothèses plus que robustes comme on dit, je veux parler des « clés du camion ». L’idée est pourtant assez basique. Elle traduit le fait que souvent, au final, une personne unique est décisionnaire. Elle seule a le pouvoir d’appuyer sur le bouton, de faire démarrer le camion, mais elle n’y est pas forcée non plus. On peut aisément la supposer assise sur le siège, hésitante, avec autour d’elle une foule d’individus l’exhortant, l’implorant, la menaçant pour qu’elle agisse dans un sens ou dans l’autre. La pression n’est pas uniquement dans les pneus. Elle pèse aussi lourdement sur elle. Il n’est pas simple d’y résister mais voilà notre individu, faible ou fort, a les clés en main. Cette image paraît plus appropriée qu’une tentative de jonglage avec des concepts qui, en cas de maladresse, pourrait s’avérer assommante pour le lecteur.

La récente mesure des autorités chinoises qui fixe le nombre idéal d’enfants par famille à trois est une excellente illustration de cette théorie mais, avant d’en discuter, remettons les choses dans leur contexte. Il faut rappeler que, comme dans de nombreux pays asiatiques de culture patriarcale, la Chine souffre d’un déficit structurel de femmes. La préférence pour les garçons a conduit à une pratique massive d’infanticides ou d’abandons qui a accouché à terme d’un terrible déséquilibre. Selon l’économiste Amartya Sen, c’est environ 100 millions de femmes que l’on peut considérer comme « manquantes » à l’échelle du continent. A cette tendance, s’est greffée une problématique spécifique. La Révolution culturelle du Président Mao avait ramené le pays à l’Age de pierre. La volonté de modernisation économique de son successeur, Deng Xiaoping, a eu pour corollaire l’instauration d’une politique de l’enfant unique à partir de 1979. La population étant jugée assez nombreuse, peut-être même trop, l’objectif était que les habitants se concentrent sur les activités productives plutôt que reproductives.

Le raisonnement était simple. Une grossesse était perçue comme une perte de temps, un gaspillage de ressources immédiates. Les femmes devaient être présentes en permanence dans les champs ou les usines. Sur la question des « clés du camion », il serait trompeur de croire que ce sont les familles chinoises qui les détenaient alors. Bien sûr, le gouvernement ne s’insinuait pas dans leurs chambres. Même dans un pays qui se targue de retirer des points aux piétons qui traversent en dehors des passages cloutés, le projet d’installer des caméras filmant les ébats ou plus exactement s’assurant de leur absence n’a jamais été sérieusement évoqué. Chacun pouvait donc se comporter comme il l’entendait avec son conjoint, enfin avec son accord, sans que les autorités n’y puissent rien. Cependant, les autorités gardaient la main dans le sens où, dès qu’une famille transgressait la directive, elle s’exposait à de sévères sanctions : condamnations, pénalités financières, perte des enfants en rabe. La politique était stricte. Aucun dépassement n’était toléré, pas 1.2, même pas 1.1, juste un enfant.

La preuve ultime que les « clés du camion » se trouvaient en possession du pouvoir politique est que ce dernier est parvenu à ses fins. Il a si bien freiné les ardeurs reproductrices des Chinois qu’un souci démographique est logiquement apparu à la suite. Il a certes fallu attendre un moment pour observer une inflexion mais, en 2015, la politique de l’enfant unique finissait par être abandonnée avec le doublement du nombre d’enfant par foyer. Puis, en 2021, les autorités ont passé la surmultipliée avec 3 naissances. On imagine les changements d’attitudes à venir autour du paddock, d’un évitement prudent et délicat à des assauts frénétiques de madame pour satisfaire le Président Xi Jinping. Quand les sociologues nous dévoileront les nouveaux secrets d’alcôve au sein de l’Empire du milieu, cela risque de valoir son pesant de cacahuètes ! Quoi qu’il en soit, désormais, les « clés du camion » ont été récupérées par les familles. L’exigence de civisme, les discours moralisateurs et les sommations implicites n’y feront rien. On ne peut pas obliger les couples à faire des enfants, même en Chine.

Quand aucune contrainte n’est praticable, il reste les incitations positives. En l’espèce, cela semble assez mal parti chez les Chinois. Au-delà d’un minimum versé grâce à un système d’assurance, le supplément d’allocations de maternité est à la charge des entreprises. De ce fait, la situation des femmes sur le marché du travail est extrêmement fragilisée. L’encouragement politique à accroître sa descendance est perçu par les patrons comme une entrave à l’efficacité productive, à cause de la période d’absence, et un coût économique direct, le supplément d’allocation. Déjà sujettes à des discriminations, les femmes risquent d’être de plus en plus cantonnées à des tâches subalternes sous-payées, voire d’être licenciées même si la loi l’interdit. Bref, tout est mis en place pour que le projet gouvernemental capote. Véritables dindons de la farce, les femmes chinoises ne sont pas obligées de rester les bras croisés. Elles peuvent brandir et agiter malicieusement les « clés du camion ». Sans grand danger de se fourvoyer, nombre de maris vont bientôt se heurter à un « tintin » de leur douce, les voisins ne seront pas réveillés en pleine nuit par des bruits bizarres et les fonctionnaires de l’Etat ne sont pas prêts d’être surmenés.

L’histoire :

– Pourquoi cherchez-vous vos clés dans ce coin ? Je croyais que vous les aviez perdues là-bas ?

– Vous avez raison mais ici, au moins, c’est éclairé.

UNE PROFESSION TOMBEE DANS LES OUBLIETTES ?

La mort est peut-être l’affaire de tous mais, en France, son administration a souvent été l’apanage de dynasties de privilégiés. Ainsi, les Sanson ont été bourreaux du règne de Louis XIV à la Monarchie de juillet, alors que les Deibler ont œuvré durant les dix-neuvième et vingtième siècles. L’abolition de la peine de mort ne doit pas nous empêcher de jeter un regard sur ce métier insolite.

peine de mortC’est un jeu amusant que de se quereller entre amis sur l’importance de sa propre profession. Le médecin sauve des vies et permet, grâce à ses interventions, à des générations entières de voir le jour. L’architecte dessine des bâtiments qui continueront de remplir leur fonction bien après sa mort. Un chercheur en agronomie contribue à réduire la famine sur la planète. L’enseignant transmet à ses élèves les connaissances qui les aideront à se mouvoir dans le vaste monde. Le journaliste informe des dérèglements de celui-ci, laissant espérer qu’un jour la terre tournera rond tandis que le livreur de pizza rend supportable la diffusion de matchs de football à la télévision. En fait, comme le dit un proverbe : « il n’est point de sot métier ». C’est pourquoi il est tout-à-fait possible d’imaginer un expert en jeux vidéo sur la chaîne Game One convaincu que son rôle s’avère providentiel pour préserver l’ordre cosmique. Idem pour un consultant en entreprise. En revanche, le métier de bourreau semble incapable de susciter la moindre sympathie, plutôt du genre à plomber l’ambiance.

Avec la généralisation de l’abolition de la peine de mort dans le monde, cette profession tend à disparaître. Son apparition sur le territoire français remonte au treizième siècle. Dans la Grèce antique, les exécutions ont longtemps revêtu un caractère privé : les citoyens obtenaient le droit d’appliquer eux-mêmes différents types de châtiment quand les circonstances l’autorisaient. En d’autres termes, le métier de bourreau naît avec l’émergence d’un l’Etat central fort qui s’arroge le monopole de la violence légitime et interdit les vendettas personnelles. La spécialisation professionnelle apparaît progressivement. Dans un premier temps, les bourreaux exercent d’autres activités en parallèle. Le métier ne nourrit pas son homme. On distingue d’ailleurs les « hautes œuvres », tout ce qui relève de la torture, de l’exposition au pilori ou de la mise à mort, des « basses œuvres », comme l’équarrissage des charognes ou l’assainissement des égouts, pratiqués également par le bourreau afin d’arrondir ses fins de mois.

Durant l’Ancien Régime, le bourreau a fini par acquérir le statut d’officier de justice. C’est une charge. Il faut se souvenir que leur multiplication représentait une splendide opportunité de renflouement pour les finances publiques. La réduction des déficits passait souvent par une explosion du nombre des serviteurs de l’Etat. Quel contraste avec notre époque où, si les caisses ne sont pas davantage pleines, il convient de dégraisser, de trancher dans les effectifs de la fonction publique. Ces charges procuraient bien sûr des avantages de toutes sortes à leurs détenteurs. On constate du reste que la vénalité des offices nuisait à la flexibilité du marché du travail, cela d’autant que l’absence d’uniformité des usages rendait la mobilité professionnelle encore plus aléatoire. Si les grandes lignes étaient les mêmes sur le territoire national – pendaison pour le tout-venant, décapitation à la hache pour la noblesse, roue pour des crimes extrêmement graves, etc… -, des coutumes locales subsistaient. Autrement dit, déménager était un vrai casse-tête pour un bourreau !

La Révolution constitue un tournant à cet égard. L’abolition des charges et offices modifie le statut du bourreau. En outre, l’harmonisation des pratiques se renforce. Les nouveaux poids et mesures, avec la création du mètre, requerront beaucoup plus de temps pour être acceptées par la population que le nouvel et quasi unique instrument de mise à mort, la guillotine – la fusillade demeurant réservée à des situations très exceptionnelles. L’urgence de la situation avec l’épidémie d’ennemis du peuple à traiter justifie le recours au « rasoir national ». L’invention du docteur Guillotin est aussi la marque de la modernité industrielle, de la soumission de l’homme à la machine. Le travail devient plus productif et la qualité de l’exécution de la tâche dépend moins de la dextérité, du talent du bourreau. C’est préférable. Il convient de donner une image de sérieux au jugement du peuple. Une exécution ratée fait tâche justement. Ecorner l’image de la justice serait tout bonnement criminel.

Cette amélioration de la productivité contraste avec l’évolution des mœurs. En 1825, 11 personnes perdent la tête pour un taux de criminalité passible de la peine de mort voisin de 24 pour 1 million d’habitants. En 1975, aucune tête ne tombe pour un taux de criminalité passé à 10 pour 1 million d’habitants. Il est arrivé ponctuellement que tel Président de la République ait la détente facile, dégainant son droit de grâce plus volontiers que tel autre, plus enclin au contraire à rentabiliser la machine mais la tendance est à la baisse, inexorable. Non titulaires de la fonction publique, les derniers bourreaux sont devenus des agents contractuels. Ils perçoivent des « gages » de 3650 francs, l’équivalent de 1522 euros en tenant compte de l’inflation, plus une prime de 6000 francs, 2502 euros par exécution. L’abolition fatidique de 1981 les laisse démunis. Définitivement ? Supposons qu’un consultant missionné pour trouver une solution à la surpopulation carcérale en France ait lu Jonathan Swift. Celui-ci avait écrit que la surpopulation, la sous-alimentation et la pauvreté en Irlande pourraient disparaître en même temps si les pauvres vendaient leurs enfants à des abattoirs dans l’idée de produire de la bonne viande. Ce consultant posséderait-il le sens de l’humour noir ou échafauderait-il dans la foulée un plan de rétablissement de la peine de mort ? En attendant de le savoir, l’auteur de ces lignes propose de porter un toast à la vie.

Conseils de lecture :

Désérable François-Henri, « Présentation », Sept générations d’exécuteurs. Mémoire des Sanson, Paris, Perrin, 2015.
La Documentation Française, L’abolition de la peine de mort en France, 2017.