DES DROGUES ET DES HOMMES

Si les drogues sont définies par l’addiction qu’elles provoquent, elles englobent un nombre de substances aussi étendu que les opioïdes, la cocaïne, le cannabis sans oublier l’alcool, le tabac ainsi que la théobromine du chocolat, voire les jeux vidéo. Y a-t-il un moyen de soustraire les hommes à ces addictions ?

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La consommation d’opium remonte apparemment à environ 8 000 ans, celle de coca date de deux millénaires au moins. Ces traces anciennes suggèrent que l’utilisation des drogues est peut-être aussi ancienne que l’humanité. Il n’empêche que le rapport à ces substances est une construction purement sociale. La distinction entre les drogues licites et illicites en est la meilleure illustration. Au dix-neuvième siècle, les guerres de l’opium ont débuté quand la Chine a cessé ses importations de ce produit, entraînant une réaction violente des Britanniques qui l’acheminaient depuis l’Inde et souhaitaient en poursuivre son commerce très lucratif. De nos jours, la consommation de l’opium et de ses dérivés n’est pas autorisée – celle du cannabis ne l’est pas davantage en France. Par contraste, la vente du tabac et de l’alcool, qui font vivre des pans entiers de notre économie, est légale.

Les études sur la dangerosité des substances psychoactives ne démontrent pas que le cannabis est plus nocif pour la santé que l’alcool ou le tabac. La dimension culturelle est déterminante dans le regard porté sur ces produits. La consommation de vin en France évoque un art de vivre. De la même manière, dans un pays comme le Yémen, mâcher du khat, dont les effets sont comparables à ceux des amphétamines, fait partie des traditions nationales. Signe de l’ambigüité des pouvoirs publics sur ces questions, des limitations ont malgré tout été imposées à la consommation d’alcool et du tabac comme l’illustre la loi sur le paquet neutre entrée en vigueur en 2016 en France. Les récentes déclarations du Président Macron préconisant une attitude décomplexée vis-vis de la dive bouteille y ont déclenché de vives discussions.

Le débat est très ancien. Les purs libéraux ont toujours fait preuve d’une forte permissivité sur le sujet. Parce que chacun est responsable de ses choix personnels, parce qu’il ne convient de ne pas brider les libertés individuelles, ils restent opposés aux mesures d’interdiction de toutes sortes. En outre, complètent-ils, autoriser le commerce des produits illicites se traduirait par une chute de leurs prix, une ruine des trafiquants et une augmentation des recettes fiscales. Leur position s’appuie également sur le relativisme du jugement social : jusqu’au début du vingtième siècle, la consommation de nombre de ces substances ne suscitait guère d’objection, notamment dans les classes supérieures et les milieux artistiques où elles étaient d’ailleurs extrêmement prisées. Pareillement, le recours à des produits dopants ne fut pas défendu lorsque le sport moderne émergea à la fin du dix-neuvième siècle.

Il a fallu la montée en puissance de mouvements d’inspiration religieuse pour que la perspective s’inverse. Que l’homme puisse ne plus s’appartenir, ne plus être conscient de ses actes, était pour eux moralement condamnable. Ainsi, les ligues de tempérance, souvent associées au mouvement féministe, qui était sensibilisé à la question en raison des violences domestiques liées à l’alcoolisme, ont ardemment milité pour interdire la consommation d’alcool. Les ravages observés dans les familles les plus démunies était un de leurs principaux arguments. Ah, s’il n’y avait pas eu les pauvres, nous n’en serions certainement pas là ! Aux Etats-Unis, la période de Prohibition entre 1919 et 1933 a marqué une forme de consécration pour cette position de rejet absolu. L’alcool n’est évidemment pas la seule substance concernée par la croisades anti-addictions.

Les valeurs morales ou politiques ne relèvent pas de l’ordre de la logique. Face à une personne qui affirme que tout être humain devrait être autorisé à vendre un de ses reins si elle le souhaite, il n’existe pas de preuve scientifique qu’elle se trompe. En revanche, la rationalité économique permet de suggérer des solutions originales dès lors que l’on considère que le libéralisme sans entrave pose problème. Dans un ouvrage stimulant, Emmanuelle Auriol se fonde sur le fait que les drogues illicites n’ont pas échappé aux flux d’échanges de la mondialisation. Les montants sont colossaux : le chiffre d’affaires de la cocaïne avoisine les 40 milliards de dollars aux Etats-Unis. Le nombre des drogués a grimpé de façon concomitante. A partir de là, l’idée serait de cibler la lutte en procédant à une distinction entre les produits les plus dangereux, où une action sur l’offre s’imposerait, et les autres, où c’est la demande qui devrait être infléchie.

Il se trouve que, d’une part, des substances telles que la cocaïne, l’héroïne ou l’ecstasy sont plus menaçantes pour la santé que le cannabis et que, d’autre part, les ressources allouées par les Etats à la lutte contre les drogues ne sont pas extensibles. C’est pourquoi les ressources de la police doivent être centrées sur la neutralisation des trafiquants des produits les plus nocifs. Pourtant, la réussite de ces politiques de répression, qui s’efforcent de limiter l’offre, débouchent parfois sur des effets pervers. L’affaiblissement des grands cartels colombiens des années 1980 a progressivement laissé la place à des centaines d’organisations de petite taille. La concurrence résultant de cette modification de la structure de marché a débouché sur une baisse des prix de la cocaïne… qui a profité au consommateur plus qu’à la santé publique. Ce constat ne disqualifie pas pour autant ces actions sur l’offre puisque la multiplication des saisies tend au contraire à provoquer une hausse des prix de la cocaïne et à réduire la consommation.

Pour les drogues comme le cannabis, une action sur la demande, c’est-à-dire une politique de légalisation contrôlée, pourrait être plus appropriée. Education et prévention y joueraient un rôle central comme cela a été fait pour l’alcool avec succès. Poursuivre les simples consommateurs est inefficace et même coûteux pour la collectivité. Plusieurs pays se sont lancés sur la voie de la demande, y compris les Etats-Unis. Ils ne semblent pas le regretter. Tous les problèmes ne s’évanouissent pas par magie : un prix légal élevé est défavorable à la consommation mais maintient les trafiquants à l’intérieur du marché tandis qu’un prix bas les en chasse mais favorise la consommation. En somme, si la liste des éléments qui entrent dans la catégorie des drogues a été fabriquée socialement, pourquoi la réponse doit-elle être mécaniquement répressive plutôt que construite ? Quel sens y a-t-il à s’arc-bouter sur un principe quand celui-ci repose sur des sables mouvants ?

Conseils de lecture :

Auriol Emmanuelle, Pour en finir avec les mafias, Paris, Armand Colin, 2016.
Okrent Daniel, Last Call: The Rise and Fall of Prohibition, New York, Scribner, 2012.

Mais non, l’économie, tu n’es pas seule !

Les économistes imposent le respect. Malgré leur sabir incompréhensible au commun des mortels, ils condescendent à revenir sur terre afin d’éclairer leurs concitoyens sur l’état de l’économie. C’est gentil bien sûr mais la situation devient pourtant dangereuse quand ils considèrent que leur savoir rend superflu tout débat sur les choix de société.

L’économie est une discipline récente. Adam Smith qui, comme son prénom l’atteste, est désigné comme le premier des économistes a vécu au dix-huitième siècle. Mais il était lui-même professeur de philosophie morale, pas d’économie. Cette originalité est annonciatrice du fait que le chemin des économistes fut longtemps semé d’embûches. Avant que l’économie ne soit reconnue comme un authentique champ du savoir, ses spécialistes ont dû faire face à un tir nourri de critiques des philosophes, des sociologues ou des historiens. Cependant, les économistes, qui sont des gens têtus, se sont accrochés. Ils tiennent leur revanche depuis 1969 puisque c’est la seule des sciences sociales peut se targuer de posséder l’équivalent d’un prix Nobel. Un des arguments qui a le plus pesé dans la décision de l’Académie royale des sciences de Suède et de la Fondation Nobel fut la supposée scientificité de l’économie, notamment grâce à son recours aux mathématiques. Depuis, les économistes font cavalier seul. Non contents d’expliquer les questions purement économiques comme le fonctionnement du marché sans recourir à d’autres sciences sociales, ils se vengent. Avec leur raisonnement spécifique, ils colonisent d’autres domaines. Ainsi Gary Becker a-t-il expliqué la délinquance par un calcul économique et non d’après des déterminants sociaux. Dans les dents des sociologues !

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Affilié à un courant hétérodoxe, John R. Commons est un économiste considéré comme terne et besogneux mais son œuvre est particulièrement utile pour mettre un doigt sur les défauts de cette vision. Selon lui, la transaction est le concept de base de l’analyse. Un économiste centré sur le marché serait tenté d’applaudir sauf que, pour Commons, une transaction revêt trois aspects – économique mais aussi juridique et éthique. Ces trois dimensions sont inséparables. La dimension juridique colle à chaque instant au fonctionnement de l’économie. Sans propriété par exemple, il n’y a pas de marché. Mais le sens de la propriété a évolué au fil du temps. De corporelle, relative à la détention de biens physiques, elle est devenue incorporelle, propriété de dettes, et même intangible, portant sur des espérances de profit. Le pithécanthrope aurait probablement apprécié la saveur des fraises Tagada, leur subtile imitation du fruit éponyme mais n’aurait pas entendu grand-chose à la valeur de la marque, à la stratégie de déclinaison en Tagada Pink et Tagada Purple, et encore moins à la politique de protection de la propriété intellectuelle de l’entreprise Haribo.

Ce caractère déterminant du droit apparaît également quand un dirigeant est confronté à un problème du type : doit-on rappeler pour contrôle tous les moteurs d’un modèle d’avion en raison d’un défaut de fabrication ou n’est-il pas plus rentable de provisionner la somme correspondant à la réalisation peu probable du risque du crash ? La dimension éthique est certes présente mais les voyageurs seront plutôt rassurés par la dimension juridique. Pour eux, mieux vaut ne pas trop miser sur le calcul économique du fabricant d’avion, ni sur la morale de ses dirigeants. La sauvegarde de la vie humaine ne souffre heureusement pas d’exception, même pas celle d’un gros chèque versé par une compagnie d’assurance. Le PDG qui ferait le mauvais choix irait directement en prison sans passer par la case départ. Cela réduit l’horizon des possibles. Economie, droit et éthique sont liés également quand il s’agit de décider quels produits peuvent faire l’objet d’une transaction ? Pourquoi ne pas autoriser le commerce des reins ? Idem pour celui des belles-mères d’ailleurs. Après tout, nous en avons un en trop. Qui décide des limites à poser ?

Rien ne serait plus absurde que d’imaginer l’existence d’un bon sens paysan ou une morale universelle permettant de décider ce qui peut faire l’objet d’un échange économique. Il n’est pas davantage possible de démontrer qu’une société où la vente de parties d’organismes humains serait licite fonctionnerait moins bien, ou mieux pourquoi pas, qu’une société qui l’interdirait. Les libéraux eux-mêmes n’ont jamais été d’accord entre eux sur le partage des tâches entre Etat et marché. Résumer leur point de vue à un Etat qui se charge uniquement des fonctions régaliennes pour abandonner toute l’économie au marché est assez réducteur. Il était clair pour Smith que des activités économiques devaient subsister dans la sphère publique mais lesquelles précisément ? En sens inverse, des auteurs comme Murray N. Rothbard, n’hésitent pas à rogner sur les prérogatives traditionnelles de l’Etat. Ces anarcho-capitalistes prônent une privatisation des fonctions régaliennes. Il n’y a pas de loi naturelle empêchant de concevoir une société où des entreprises privées en concurrence se substitueraient à la police – c’est une simple illustration.

C’est pourquoi il faut comprendre que ce type de questionnement renvoie à des valeurs. Dans quel genre de société souhaitons-nous vivre ? Thomas R. Malthus, qui fut prêtre anglican et père de famille nombreuse, était opposé aux mesures d’aide sociale. Face à l’augmentation de la population, pour lui, la solution était de laisser mourir ceux qui ne trouvaient pas d’emploi. Ainsi, le marché du travail serait toujours en équilibre. Deux siècles plus tard, plus personne ne reprendrait à son compte ce programme pourtant diablement efficace mais la question du chômage reste posée. Chaque salarié ne peut conserver le même emploi durant sa carrière. A partir de ce constat, la question des ajustements sur le marché du travail n’est pas résolue pour autant. Le type de flexibilité qui doit se mettre en place est un choix de société. Guidée par l’obsession d’améliorer tel ratio ou intégrant un aspect plus humain, brutale ou avec un filet de sécurité ? L’économie ne doit pas être la seule à répondre. Heureusement.

Conseils de lecture :

Commons John R., Institutional Economics, New Brunswick, Transaction, 1989.

Rothbard Murray N., Anatomy of the State, Mises Institute, 2014.