UNE VIE POLITIQUE A LA RUE

Lors de la manifestation qu’il a organisée le 23 septembre, Jean-Luc Mélenchon a tenu des propos qui en disent autant sur sa conception de la politique que sur les travers du système dans lequel il évolue comme un poisson dans l’eau. Nous pourrions lui souhaiter une meilleure santé… au système bien sûr.

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Rappelons que, selon les dires de l’insoumis en chef, c’est la rue « qui a abattu les nazis ». Avant d’y revenir, il doit être souligné que son envolée a déclenché une épidémie de réactions presque aussi grotesques. En tout cas, pour les niaiseries, il y avait manifestement concours ce week-end. Les représentants de la majorité furent les premiers à réagir, sautant sur l’occasion pour reprocher à Jean-Luc Mélenchon d’avoir assimilé le gouvernement actuel au nazisme. La ficelle était un peu grosse et le contexte le démontre aisément. Le Président Macron venait d’asséner que « la démocratie, ce n’est pas la rue ». La formule mélenchonienne visait à le réfuter frontalement et, à cette intention, un catalogue des haut faits d’armes du peuple en mouvement, on n’ose dire en marche, avait été déployé. Cela a failli être du plus bel effet. Quoi qu’il en soit, la référence au nazisme ne s’inscrivait pas dans une comparaison avec la politique gouvernementale. Les soutiens de La République En Marche qui prétendaient le contraire s’adressaient surtout aux citoyens traitant la petite musique politique comme un bruit de fond, sans y prêter de réelle attention. C’était leur cœur de cible.

Passons à la farandole des experts. Interrogés, ils devaient à la fois témoigner d’une capacité à prendre du recul et d’un sens de la mesure. La tâche n’était pas évidente dans cette configuration où l’opposant numéro un du gouvernement avait exprimé des idées totalement indéfendables. Le cas de Jean Garrigues est symptomatique de cette problématique. Subtil connaisseur du populisme notamment à travers son étude du boulangisme, cet habitué du petit écran commença par condamner la thèse de Mélenchon. Non, il n’est pas exact que la défaite du nazisme a été provoquée par un soulèvement populaire. Les GI et les soldats de l’Armée rouge en ont été les rouages essentiels ainsi que les jeunes l’apprennent au collège. Mais voilà, il fallait tenter de rééquilibrer les choses. Alors, l’universitaire évoqua la Résistance. La rue avait contribué en partie malgré tout à bouter hors de France les chevaliers teutoniques. Dans sa bouche, la rue était donc égale à la Résistance. Hallucinant ! La rue mélenchonienne est constituée de citoyens unis au grand jour contre l’ordre social. De leur côté, les résistants ne manifestaient pas. Ils vivaient dans la clandestinité et le secret était essentiel à leur survie. Répétons-le : il y avait concours !

Pour ce qui est de Mélenchon, c’est un fin lettré. Il n’y aucune raison de supposer qu’il a été dispensé de cours d’Histoire d’autant que sa fameuse tirade se réclamait de cette discipline. Des auteurs comme Gustave Le Bon se sont intéressés à la psychologie des foules. Ils ont observé que, en fusionnant avec la masse, les individus deviennent moins responsables individuellement. A partir de là, tous les dérèglements sont possibles. Les bossus, les roux, les supposées sorcières et les Juifs ont maintes et maintes fois subi la vindicte populaire au Moyen Age. Le strabisme n’était pareillement pas toujours bien vu à cette époque. Plus près de nous, Alain Corbin décrit de quelle manière un homme a été supplicié dans le village de Hautefaye en 1870. Il s’agissait certes d’un noble, et le curé avait échappé de peu au même sort, mais le pauvre avait subi d’atroces tortures avant d’être brûlé vif sous les yeux de centaines de villageois en transe. Cependant, Mélenchon n’est pas un crétin. Il ne mise pas tout sur le bon sens de la rue. Il sait qu’elle peut se fourvoyer comme au Venezuela par exemple où elle se transforme en chienlit. C’est qu’elle y menace de chasser du pouvoir l’héritier de Chavez, la rue !

Si l’on poursuit le raisonnement, tout ceci signifie que la rue doit être guidée. Le troupeau a besoin d’un berger et, cela tombe bien, Mélenchon en possède toutes les qualités. En bon démocrate, il s’est présenté aux élections. Cela s’est malheureusement gâté avec leur résultat. Nul être n’est parfait et il se trouve que Mélenchon est un peu mauvais perdant. Il a d’ailleurs tardé à reconnaître sa défaite le soir du premier tour. Ah, tentation de la rue, quand tu nous tiens ! Mais quel est justement le rapport avec l’idée que cette rue-là aurait abattu le nazisme ? Si l’on part du principe que l’ennemi absolu est le nazisme et que la victoire contre lui a été permise par un moyen spécifique, celui-ci devient d’un coup magnifié. Battu par le suffrage universel, Mélenchon a décidé de descendre dans la rue pour faire valoir ses droits. Dans sa terminologie, c’est le gouvernement qui a commis un « coup d’état social », un « putsch ». Son pari est que la colère du peuple continue d’être attisée par les macroneries, pour illustration ses déclarations sur « ceux qui ne sont rien » ou les « fainéants » – et la source ne semble pas près d’être tarie.

Quoi que l’on puisse penser de l’action du Président, la stratégie qui consister à sanctifier la rue est la marque d’une terrible régression. Quand François Hollande fait campagne sur un programme et met en œuvre la politique de son adversaire, on peut encore s’interroger mais, dans ce cas précis, Emmanuel Macron avait annoncé la couleur. Dans ces conditions, l’accuser de ne pas respecter la démocratie est inacceptable. De façon plus fondamentale, les étudiants qui ont été massacrés sur la place Tiananmen à Pékin auraient certainement préféré s’exprimer dans un isoloir, dans un système réellement démocratique, plutôt qu’à l’air libre face à des blindés. Afin d’éviter de régler les différends politiques dans la rue, le verdict des urnes est un superbe garde-fou sans jeu de mots. En nous éloignant de l’homme des cavernes, la démocratie permet au peuple de s’exprimer pacifiquement. Les penseurs grecs, qui se méfiaient du glissement de la démocratie vers la démagogie populiste, étaient assez méfiants vis-vis d’elle. Ils avaient anticipé Mélenchon…

Conseils de lecture :

Aristote, La politique, Paris, Vrin, 1995.
Corbin Alain, Le village des « cannibales », Paris, Champs, 2009.

 

Une si vile campagne ?

De l’avis général, les affaires ont parasité le déroulement de la campagne présidentielle. L’accumulation de révélations aurait empêché que le débat se concentre sur les programmes des candidats. Cette campagne n’a-t-elle pourtant pas définitivement ancré la politique dans une forme de modernité ?

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A tout seigneur tout honneur, commençons par Emmanuel Macron. Le nouveau Président le mérite : il a révolutionné la pratique de la politique en France. En exagérant à peine, il peut être défini comme le produit d’une somme, si l’on peut dire, celle de François Bayrou, des nouvelles technologies et d’un marketing habile. Sa stratégie n’a rien négligé des fondamentaux de cette discipline. Le point de départ est la découverte des besoins du prospect : les équipes d’En Marche ! ont quadrillé le terrain à cette intention. Les électeurs ont d’ailleurs tellement apprécié cette démarche qu’avant même que le candidat n’ait formulé la moindre proposition, il figurait en tête des sondages. Cette promesse de satisfaction était fondée sur un seul élément, un positionnement ni droite, ni gauche. Le flou savamment entretenu lui a permis de ratisser extrêmement large, d’Alain Madelin à Robert Hue. De ce point de vue, les médias ont assez mal posé le problème. Après s’être interrogés sur l’éventuelle existence d’une bulle Macron, ils ont répondu par la négative en observant qu’il se maintenait à un niveau élevé dans les sondages. Mais quand un candidat est vendu comme une savonnette, la question a-t-elle un sens ?

Pour autant, limiter la victoire d’Emmanuel Macron à ces aspects basiques serait réducteur. L’utilisation du numérique a accru de façon redoutable l’efficacité de sa démarche participative, que ce soit en matière de diagnostic des besoins ou de création d’un sentiment de faire partie de l’aventure. Vive le web marketing ! Dans le même ordre d’idée, d’aucuns ont glosé sur le vocabulaire de la « Macron Company » : « helpers », « briefs », « ouptuts », etc… Quelle erreur funeste ! De la même manière que l’emploi d’un mot, « client » plutôt que « usager », a contribué à bouleverser la culture de la SNCF, le recours à ces termes nouveaux est ici le signe d’une inversion des fins et des moyens. Le marketing n’est plus au service du message politique : il le détermine. N’oublions pas non plus que monsieur Macron n’a pas hésité à s’adapter en temps réel. Il a assidûment pratiqué le « learning by doing », qui est associé en économie à Kenneth Arrow – notamment après sa prestation de prophète en transe à la porte de Versailles le 10 décembre. Comprenant qu’il ne possédait ni le timbre de voix, ni le charisme idoine, il est redescendu immédiatement d’une octave et de l’arbre où il était perché. C’est à son honneur…

Par rapport à la voie ouverte par le Président Macron, son adversaire en finale, Marine Le Pen, s’est trouvée sensiblement un ton en dessous. Pour le Front National, la principale action qui s’inscrit dans une logique de marketing a consisté à remplacer le fondateur par une de ses enfants. Il est en effet douteux qu’un désaccord majeur oppose les deux Le Pen. En revanche, là où le père se montrait provocateur, jouant à se faire détester en particulier à travers ses formules scandaleuses, la fille s’est efforcée de rendre les positions du parti plus acceptables, de gommer les aspérités… sauf durant le débat. Il était difficile d’arriver à mieux : quand le défi est d’attirer les mécontents de tous les bords, il n’existe pas de panacée en termes de communication, à part mettre la balle dans le camp de la concurrence en évitant de s’expliquer précisément sur son propre programme. Concernant Internet et les réseaux sociaux, s’il est impossible de retracer l’origine des rumeurs et « fake news », des études indiquent que les cercles d’extrême-droite en ont été des relais énergiques. Au final, rien de bien fameux.

Le cas de Jean-Luc Mélenchon est beaucoup plus piquant. Son parcours personnel témoigne d’un intérêt constant pour les innovations technologiques. Son « 3615 code Tonton », service Minitel au service de François Mitterrand, a marqué les esprits. Sa chaîne Youtube, avec plus de 350 000 abonnés, aussi bien que son hologramme peuvent être certes perçus davantage comme un outil permettant au chef de se trouver en contact avec les masses, cela dans des formats qui lui conviennent mieux – ses interventions sont restées tout de même plus courtes que les discours de Fidel Castro. Néanmoins, le marketing politique a conduit Jean-Luc Mélenchon à modifier son image auprès du public. Il n’était plus question d’incarner le bruit et la fureur qui, à l’évidence, suscitaient une forte réticence auprès de nombre d’électeurs. Le candidat s’est mué en gentil pédagogue, admirable d’éloquence. Son « Allez, viennent les jours heureux et le goût du bonheur » tendrait à faire passer « Le temps des cerises » pour une simple escapade bucolique. L’idée était d’avancer masqué. Sa mauvaise réception des résultats a confirmé que, sur le fond, l’homme n’avait pas varié d’un iota.

Au final, si l’on se souvient que le gagnant est souvent imité, Emmanuel Macron a peut-être semé les germes d’une nouvelle vision de la politique, plus entrepreneuriale. Les pisse-vinaigre jugeront peut-être l’évolution déplorable. Il n’est pas certain que les philosophes de la Grèce antique leur auraient donné complètement tort. Un citoyen se déplacerait-il pour voter s’il agissait d’élire le responsable marketing de son entreprise ou son directeur général ? Ce possible tournant suggère en réalité deux interprétations. A travers le dévoiement de la vie politique, l’une débouche effectivement sur un profond pessimisme. Mais l’autre n’est-elle pas annonciatrice de surlendemains qui chantent ? Et si, justement, la convergence entre économie et politique s’opérait au profit de la première ? Et si, en entreprise, les salariés étaient amenés à élire leurs dirigeants, comme dans les SCOP ?

Conseil de lecture :

René Goscinny et Albert Uderzo, La zizanie, Paris, Hachette,2005.

Alexandre Hiam et Benoît Heilbrunn, Le marketing pour les nuls, Paris, First, 2016.