TROP, C’EST JAMAIS ASSEZ

Jusqu’au covid, nous vivions une époque formidable et des expériences inoubliables. Nous avons heureusement eu l’à propos d’inventer les mots à même de rendre compte de  l’intensité de ces moments exceptionnels. Les oreilles de nos interlocuteurs sont bombardées de « méga », « super », « ultra ».  Ces tics de langage sont, il faut le dire, hyper-chiants.  

Dans la jungle de ces préfixes, un peu de ménage s’impose. Tout d’abord, il convient de rappeler que leur origine est grecque – « hyper », « archi »… – ou romaine – « super », « ultra »… Les Romains ont vaincu militairement les Grecs mais c’est la culture de ces derniers qui l’a largement emporté au bout du compte. Il n’est donc pas surprenant que la taille des hypermarchés soit finalement supérieure à celle des supermarchés. En outre, il existe un système international d’unités qui rend compte des grandeurs physiques. « Méga » indique un million, et « giga », un milliard. On en retrouve l’idée dans mégalodon et gigantesque. La banalisation de ce vocabulaire exige une montée en puissance, c’est-à-dire le recours à de nouveaux mots, de nouveaux préfixes à tout le moins, pour témoigner de sensations toujours plus exceptionnelles. Après « giga », on observe que les suivants sur la liste sont « téra », un billion, puis « péta », un billiard. Un jour, on marquera peut-être ainsi son admiration : « Oh la vache, j’ai été téra-impressionné par le comportement de ce type qui habite pourtant Pétaouchnok ».

Ces préfixes signifient souvent grand ou géant mais parfois, dans « hyper » par exemple, au-dessus, au-delà, c’est-à-dire un caractère excessif. Il est difficile de savoir lequel employer dans telle circonstance ou bien telle autre. Ce sont les usages qui décident. Notre oreille est parfois d’un grand secours. Il est archi-tôt pour manger de l’artichaut, dira-t-on, plutôt que méga-tôt. C’est évident. Cependant, pour peu que sa température soit élevée, on optera plus volontiers pour méga-chaud afin d’éviter d’avoir en bouche un artichaut archi-chaud. Il s’agit d’une simple illustration. Il n’est surtout pas question de suggérer que quelqu’un pourrait réellement mettre la plante dicotylédone à son menu. « Ultra » entre dans la catégorie des préfixes qui évoquent un excès. Le dentifrice Ultra Brite garantissait des dents de rêve à la manière du nouvel Omo qui lavait plus blanc que blanc selon le bon mot de Coluche. L’ultra-marathon, qui est une course d’endurance sur une distance qui peut dépasser les 100 kilomètres. Les supporters les plus chauds des équipes de football se désignent eux-mêmes comme des ultras.

Le terme « ultra » est présent aussi en politique. Il a été mobilisé en particulier au plus fort de la Révolution quand des mesures ultra-révolutionnaires furent envisagées sous l’impulsion de Robespierre. Que les têtes tombent. La guillotine doit tourner à plein régime. Il est réapparu sous la Restauration quelques décennies plus tard. Cette fois, c’est le camp opposé qui était étiqueté de la sorte. Les ultra-royalistes représentaient la majorité de l’assemblée en 1815. Leur point de vue était totalement réactionnaire. Les révolutionnaires avaient retiré la couronne de la tête du roi. Eh bien, il fallait au contraire lui en mettre deux. Ces nouveaux ultras étaient en quelque sorte plus royalistes que le roi. De cette rapide plongée dans l’Histoire, il ressort que les ultras se définissent par un positionnement extrémiste. Ils se situent aux antipodes des tentatives visant à aboutir à des compromis.  Pour eux, toute démarche dans cette direction doit être comprise en fait comme de la compromission. Les idéaux ne doivent pas être trahis. Si vous vous contentez d’eau tiède, passez votre chemin.

Il est alors intéressant de constater une bizarrerie : à gauche comme à droite, extrêmes et ultras incarnent des courants rivaux. En fait, trois types de conflits structurent la vie politique. Le premier met aux prises la gauche et la droite. C’est le plus classique. Dans le second, les radicaux de tous bords font face aux modérés, aux défenseurs de la mièvre démocratie représentative. Depuis que l’on sait que la terre est ronde, on peut en effet s’attendre à ce que les extrêmes finissent par se rejoindre. Le spectre des couleurs montre également une certaine proximité entre les rouge et le brun. Le fameux pacte germano-soviétique s’inscrit dans cette logique. Les effectifs du Rassemblement National abritent des déçus du communisme qui pourraient faire machine arrière en votant en faveur des partis de gauche antisystème, si le tournant libéral de Marine Le Pen venait à se confirmer. Dans l’enfance, ces éternels insatisfaits avaient tendance à casser le jouet dès qu’il ne fonctionnait plus parfaitement plutôt de tenter de le réparer. C’est un trait de leur personnalité même si tous ne sont pas forcément colériques. Aussi psychologue que philosophe, Hannah Arendt parlait de leur « ressentiment » contre le donné.

Le troisième conflit voit s’affronter des groupes proches sur le fond mais en désaccord sur les moyens. La rivalité y est féroce car c’est une opposition entre des mêmes. Ceci vaut notamment pour les courants radicaux. La guerre fratricide entre Jean-Marie Le Pen et Bruno Mégret est restée dans les esprits mais c’est à gauche que l’on excelle dans ces petites guéguerres. Trois partis trotskystes ont déjà participé aux élections présidentielles. Quand les frontières sont poreuses et la moindre virgule compte, la distinction entre ultra et extrême ne va pas de soi. A gauche, le dénominateur commun des ultras est leur rejet du modèle soviétique, longtemps soutenu par l’extrême-gauche. A gauche de la gauche ou à son avant-garde, comme l’observe Christophe Bourseiller, l’ultra gauche déteste autant l’Etat capitaliste que l’infâme communiste – d’où un flirt de certains courants avec le négationnisme de La Vieille Taupe ou des textes comme « Auschwitz ou le grand alibi ». A droite, le clivage entre extrémistes et ultras est encore plus complexe. L’extrême-droite chercherait à devenir légaliste par rapport à l’ultra-droite qui resterait violente… mais l’inverse est aussi avancé. Bref, même si l’on ne sait pas à quoi la nuance correspond exactement, l’essentiel est qu’elle soit affirmée.

La maxime  (Raymond Devos) :

Si vous cassez un bout de bois en deux,

il y a encore deux bouts à chaque bout