PAR DESSUS LE MARCHE

Le sportif de haut niveau s’entraîne sans relâche. Il fait et refait ses gammes pour être au top le jour J, face à un public déchainé. Le soldat, lui aussi, s’inscrit dans une démarche mécanique. Il importe qu’il ne tremble pas sous le feu des soldats de Poutine et qu’il agisse quasiment comme un automate. Eh bien, c’est la même chose pour le pizzaïolo et le conseiller en télémarketing.   

Xénophon avait souligné l’importance de la spécialisation des tâches. Adam Smith et les Encyclopédistes se sont disputé la paternité de la découverte de la pertinence de la division du travail mais c’est l’ingénieur Frederick W. Taylor qui, avec l’Organisation Scientifique du Travail (OST), a poussé sa logique à son paroxysme. Bête noire des syndicats, il aurait été enterré avec son chronomètre, disent les mauvaises langues. Son découpage des activités productives en tâches simples et répétitives, avec des contremaîtres exerçant une surveillance de tous les instants, reposait sur des hypothèses assez spéciales. Pour l’exprimer en des termes actuels, la nature humaine était « défavorablement connue » de ses conceptions intellectuelles. Certains considèrent que les mutations économiques, notamment le passage à une société de services caractérisée par la polyvalence des « collaborateurs », rendent obsolètes cette vision. Pourtant, la nécessité de répéter encore et toujours un geste pour l’accomplir à la perfection n’a pas disparu. Il est notoire que le rabâchage a ses vertus.  

Quoi qu’émargeant à des niveaux de rémunération assez peu comparables, Léo Messi et un livreur de chez Uber se rejoignent sur l’exigence professionnelle. La performance doit être entière et ne pas dépendre de facteurs extérieurs. Que le terrain soit glissant ou pas, il ne faut pas manquer d’adresse. Pour assurer véritablement, les états d’âmes ne doivent pas être un obstacle. Ce n’est plus une question de préjugés comme chez Taylor mais le résultat est identique. Le fait de cogiter, de se « prendre le chou » est perçu comme une perte d’efficacité. Le rappel de ces éléments est indispensable pour comprendre le sujet de la récente épreuve d’économie du baccalauréat. Sans cela, on pourrait se méprendre. Tant qu’il y aura des épreuves qui requièrent un minimum de réflexion, il convient de veiller à ne pas instiller des idées pernicieuses aux jeunes générations. Si elles commencent à s’interroger sur le fonctionnement général du système, leur productivité risque de connaître une chute fâcheuse. Il est fondamental de ne pas prendre le risque d’abîmer une machine bien huilée.

Il a été reproché à l’articulation des trois questions de relever du néolibéralisme le plus vulgaire. Question 1 : « A l’aide de deux arguments, montrez que le travail est source d’intégration sociale ». Une des réponses possibles était 1) la tenue flashy des Uber suscite l’admiration de la population et permet d’avoir beaucoup d’amis, 2) en livrant des pizzas le soir, on fraternise avec les clients et on s’évite les émissions comme « Plus belle la vie » seul sur son canapé. Question 2 : « A partir d’un exemple, vous montrerez que l’innovation peut aider à reculer les limites écologiques de la croissance ». Réponse parmi d’autres : l’invention de prises suffisamment longues règle l’un des problèmes les plus épineux de la voiture électrique ; on va pouvoir rouler sur secteur. Question 3 : « A l’aide d’un exemple, vous montrerez que l’action des pouvoirs publics en faveur la justice sociale peut produire des effets pervers ». Alors là, les illustrations abondent, hein Manu ! Sans forcément remonter à Malthus qui expliquait que, comme les miséreux font des enfants, le coût des aides sociales risquait d’augmenter et de faire basculer toute la population dans la pauvreté, quelques enseignants ont déjà été condamnés pour conduite sexuelle inappropriée avec leurs élèves. L’école produit effectivement des « effets pervers ».

Certes, un marxiste aurait du mal à y retrouver ses petits. Nathalie Arthaud, candidate de Lutte Ouvrière aux élections présidentielles, mais surtout enseignante en économie au lycée, mérite la sympathie du public. Sa correction de copies a dû être douloureuse, voire cornélienne. Devait-elle accorder un 20/20 aux élèves qui ont  répondu  comme les concepteurs du sujet l’escomptaient ou bien leur infliger une mauvaise note en raison de leur absence de prise de recul ? Parce que, évidemment, le souci réside dans la fabrication du sujet. Les têtes d’œuf qui en sont à l’origine sont montrées du doigt. Elles auraient pu faire pire. Et si elles avaient pioché parmi les pensées du Président Macron un florilège de citations ; « on met un pognon de dingue dans les minima sociaux », « je traverse la rue et je vous en trouve » (du travail, pas du shit), « le meilleur moyen de se payer un costard est de travailler », « une gare, c’est un lieu où on croise les gens qui réussissent et les gens qui ne sont rien ». A partir de là, la question de l’examen aurait été : « Rassemblez les pièces du puzzle afin de montrer le tableau général ».

Au bout du compte, pour dédouaner les concepteurs du sujet, il faut en revenir au taylorisme. On a dit que le livreur de chez Uber doit être débarrassé des parasites qui nuisent à l’intensité de son effort. Une pizza napolitaine tiède est une insulte à l’ordre cosmique. Alors, le mec doit pédaler, pédaler vite et fort. Il a le droit de rêver que ces séquences de sprint lui muscleront les jambes et que, grâce à elles, il deviendra le prochain Messi. Ces saines spéculations sont stimulantes dans la mesure où elles incitent le livreur à affoler son pédalier, à mettre davantage le turbo. En revanche, qu’il s’interroge sur sa place dans la société, sur le pourquoi et le comment de l’uberisation, est à prohiber absolument. Cela le ralentira de façon considérable. En ce sens, le rôle de l’éducation est central ici. En préformatant les esprits, en décourageant la tendance à psychoter, l’école contribue à la productivité économique. Avec un tel sujet de baccalauréat, les pizzas arriveront encore plus chaudes. Dans ces conditions, pourquoi ne pas s’en féliciter ?

La maxime (Alphonse Allais) : .

Tout ce qui est public devrait être gratuit.

L’école, les transports et les filles.

LA BELLE IGNOREE…

Cristiano Ronaldo et Leo Messi sont connus de tous. Il est injuste que le nom de Didier Migaud ou de Raoul Briet n’évoquent rien dans le grand public. Ce sont pourtant des virtuoses. Ils jonglent avec les chiffres comme d’autres avec un ballon. Ce sont les superstars de la Cour des comptes. Leur horizon ne se limite pas à quelques petites dizaines de millions d’euros. Eux, ils dribblent avec des milliards.

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Les lunettes en écaille et le sentiment d’avoir un balai dans le derrière ne sont pas des prérequis mais ils facilitent l’embauche à l’évidence. La liste des titres des personnes qui œuvrent à la Cour des comptes montre que ces gens ne sont pas là pour rigoler : président de chambre, procureur général, avocat général forcément mais aussi rapporteur, contre rapporteur, contre contre rapporteur, conseiller maître ou conseiller référendaire, parfois en service extraordinaire. L’institution recrute au niveau « ENA ». On y recense notamment des administrateurs civils, des magistrats, des officiers, des fonctionnaires des assemblées parlementaires ou, sans surprise, des agents comptables des organismes de sécurité sociale. Les techniques comptables les plus sophistiquées sont mobilisées : les emplois sont à gauche et les ressources à droite. L’excellence en calcul est de mise. Il n’est pas question de manquer de retenue, principalement lorsque l’on pratique des additions. Le trop volubile Bibi le clown n’aurait jamais été engagé dans un tel lieu.

L’idée que l’Etat a besoin d’assistance dans la gestion de ses recettes et de ses dépenses n’est pas neuve. Elle se comprend aisément quand on sait que le panier du gouvernement a tendance à être percé. D’où le risque d’une hausse des prélèvements, d’un mécontentement du peuple et de désordres sociaux… au bout du compte. Il est clair que chaque agent économique est susceptible d’avoir les yeux plus gros que le ventre et de déraper financièrement mais, quand cela arrive à un individu, c’est son conseiller bancaire qui remplit habituellement la fonction de la Cour. Menaces à l’appui, un coup de fil suffit en général pour remettre le laxiste sur les rails. Pour l’Etat, c’est différent. D’abord, parce qu’il a presque toujours été admis que lui avait le droit d’avoir un trou dans ses caisses mais aussi parce qu’il suffit théoriquement qu’il appuie sur un bouton pour régler le problème. Votre Altesse, la France est à découvert ! Qu’à cela ne tienne, je vais vous faire un chèque en son nom. A la Revolution, les chambres de comptes ont été supprimées. Elles ont toutefois été très vite restaurées par Napoléon First. Le peuple n’est finalement pas plus sage que le roi en la matière.

L’objectif de la Cour des comptes est de s’assurer que les deniers publics soient utilisés avec efficacité, d’éviter la menace d’une gabegie financière. On comprend la logique. Le consentement à l’impôt du contribuable dépend en grande partie du fait que l’argent collecté n’est pas gaspillé stupidement. Quand l’actualité est en berne, la presse fait ses choux gras des rapports émis par la dame de la rue Cambon. Ah ces ponts dont la construction est arrêtée à mi-chemin ou qui est achevée mais ne mène à nulle part ! L’effet comique est garanti. On ne compte plus les chantiers dont le coût a été multiplié par cinq-dix… ou plutôt si justement. Et que dire du logiciel SI-Paye destiné à remplacer les services de paie des ministères, lancé en 2007, d’un coût de 346 millions, mais qui n’a pu devenir opérationnel en 2017 comme prévu. En effet, il n’a jamais été possible d’intégrer le paiement des primes fonctionnaires – aucun ministère n’étant disposé à renoncer à ce qu’il considérait comme une de ses prérogatives. Une sacrée surprise.

A priori, le contrôle s’effectue a posteriori, c’est-à-dire une fois que l’argent est décaissé. La Cour des comptes ne devrait pas avoir son mot à dire sur le type de dépenses qui doit être engagé. La France est une démocratie et c’est la représentation nationale qui décide de l’affectation des montants collectés au titre des prélèvements obligatoires. Seulement voilà, on a observé ces dernières décennies un assez déplaisant glissement progressif des missions de la Cour. Son champ des compétences s’est étendu aux organismes privés qui bénéficient des subsides publics. Ceci n’est pas un réel problème. Plus ennuyeux, tel un saumon remontant la rivière, la Cour a commencé à s’intéresser à l’origine des dépenses, c’est-à-dire aux choix publics. Au départ, le raisonnement semble relever du bon sens. Supposons qu’un adulte donne une tape sur la main de son enfant chaque fois qu’il la plonge dans le pot de confiture. Plutôt que passer à des sanctions plus radicales, introduction d’une dose d’arsenic par exemple, cacher le pot paraît être de bonne politique. Pourtant, dans ce cas précis, les conséquences sont pernicieuses.

La Cour des comptes en est ainsi arrivée à reprocher au gouvernement les mesures sociales qu’il a instaurées dans l’urgence afin de calmer la colère des gilets jaunes. Ce qui est particulièrement fort de café ! On imagine le coup de fil furibard d’Emmanuel Macron à son président Didier Migaud :
– M’enfin, ça va pas. Z’avez déjà vu une politique plus libérale que la mienne ? Je saupoudre juste un peu pour empêcher une révolution et vous me tombez dessus !
– Veux pas savoir. La colonne des recettes n’est pas égale à la colonne des dépenses. Point barre.
Soit. Le souci est que le positionnement de la Cour est loin d’être neutre sur le plan idéologique. Les comptes ne sont pas à l’équilibre mais, pourquoi est-ce que ce sont les dépenses sociales qui doivent nécessairement passer à la trappe ? N’est-il pas possible d’incriminer les cadeaux concédés aux entreprises d’autant que leur montant est incomparablement supérieur ? Les arguties comptables ne trompent pas. L’institution fraye plus ou moins consciemment avec les fondements de la vulgate néolibérale. Les chiffres ? Il n’y a manifestement pas que ça qui compte.

Conseils de lecture :

Laporte Michel, 10 contes des mille et une nuits, Flammarion, Paris, 2005.
Cour des comptes, https://www.ccomptes.fr/fr/cour-des-comptes/histoire, 2019