I LIKE THE MOVIE, MOVIE

Le monde est plein de problèmes. Poser la plante des pieds sur un Lego exprime la quintessence de la condition humaine. Mais heureusement, le monde est pareillement plein de solutions. Un gâteau au chocolat et à la crème est une source de bien-être infini. Il est juste ennuyeux que les solutions proposées ne correspondent pas toujours aux problèmes posés. Parfois, il ne manque pas grand-chose, c’est rageant…  Et, cette colère, ce n’est pas du cinéma.

Nous vivons dans une société individualiste où les petites différences sont célébrées avec une ferveur quasi religieuse. Il est essentiel de tenir compte de tous les cas particuliers, de mettre en place des usines à gaz spécialisées dans le sur mesure. Ceci est vrai jusqu’au paiement de l’impôt dont le calcul est devenu inintelligible pour la majorité des joyeux contribuables. Les niches fiscales sont une illustration parlante, on n’ose dire aboyante, de cette obsession de mesurer au micron le cheveu qui dépasse. Par contrecoup, le consentement à remplir ses obligations fiscales se trouve menacé. C’est un détail. En fait, c’est l’idée de solidarité, de dénominateur commun, qui est malmenée. Pour être précis, le plus souvent, on est surtout attaché à ses propres avantages, moins à ceux des autres, mais c’est logique puisque ce sont les plus légitimes bien sûr. Quoi qu’il en soit, tout cela requiert une masse d’informations prodigieuse. Nous vivons effectivement dans la société de l’information.   

La consommation de données est gargantuesque. Les chiffres sont édifiants : le trafic double tous les trois ans. Le mérite de cette croissance explosive revient surtout à  quatre opérateurs – Netflix, Google, Facebook et Akamai Technologies – qui concentrent 53% de ce qui transite par le réseau français. Netflix remporte la médaille d’or avec 25 % et Google, avec sa filiale Youtube, la médaille d’argent. Au niveau planétaire, Netflix est également en tête mais seulement avec 13 % du trafic. Il faut dire que la vidéo en ligne est championne toute catégorie de l’utilisation de la bande passante. Elle représente plus des trois quarts du trafic mondial sur Internet. En effet, toutes les utilisations ne se valent pas. Une vidéo de 10 heures est plus lourde que l’ensemble des articles en format texte de l’encyclopédie en ligne Wikipédia. Le numérique – production et utilisation de terminaux – est responsable de l’émission d’environ 4% des gaz à effet de serre, plus que le transport aérien. Sur le plan écologique, entre un billet d’avion pour les îles et un film visionné en ligne, il y a photo… mais surtout pas numérique !

L’accès à Youtube et Facebook est gratuit. Ces plates-formes, qui se financent grâce à la publicité, rivalisent d’ingéniosité pour pousser leurs utilisateurs à rester en ligne un peu longtemps, à se laisser tenter par quelques clics supplémentaires. Le raisonnement vaut à plus forte raison lorsque les services sont payants comme chez Netflix dont le fondateur, Reed Hastings, expliquait que son entreprise était en concurrence au moins autant avec le sommeil des utilisateurs qu’avec les autres compagnies. Un catalogue de films plus fourni ainsi qu’une haute qualité technologique poussent à recourir au streaming de manière compulsive. Le mouvement a même tendance à s’accélérer puisque des acteurs majeurs du secteur comme Netflix et Amazon se sont s’aventurés dans la production de contenus accessibles exclusivement chez eux. Il y a donc des films et des séries qui ne peuvent être visionnés qu’en ligne. Il y a quelque chose d’admirable à constater que certaines figures d’Hollywood se sentent capables en même temps de militer pour la survie des ours polaires et de passer des contrats juteux avec ces plates-formes. 

 Y a-t-il un être au monde qui refuserait de prendre ses aises dans son canapé en regardant un film choisi par ses soins et diffusé sur un grand écran grâce à un câble reliant ordinateur et télévision, le tout en picorant du pop-corn ? En fait, pour qui possède canapé, téléviseur, ordinateur et cacahuètes, la question est plutôt : y a-t-il moyen d’imaginer les choses autrement ? Et c’est là que quelques doux rêveurs désirant sauver la planète ont proposé une solution aussi saugrenue que révolutionnaire et susceptible réduire drastiquement la circulation des données numériques. Il suffirait de créer des lieux où se rassembleraient les personnes souhaitant regarder le même film ! Ces originaux ont pensé à tout. Le canapé serait remplacé par un siège confortable. Un imprévu de dernière minute ? Pas de souci, il suffirait de se rendre à la séance suivante. Un pipi ? Il y aurait des toilettes tout près de la salle. En sus, il serait possible d’acheter du pop-corn juste avant de s’asseoir. Comme ça, le problème de la lenteur du service domestique serait réglé. Quel homme n’a pas été confronté chez lui à une cuisine peu réactive ?

Un nom a été trouvé pour ces salles obscures. Elles porteraient le nom de « cinéma », du grec « kinéma », mouvement. Pour que ce modèle fonctionne, il faudrait que la pandémie s’en aille mais pas seulement. Une discipline minimale serait requise, et cela les partisans de l’innovation en conviennent. Il faudrait que le public demeure à peu près silencieux pendant le film (et tant pis pour les réparties inoubliables qu’il nous inspire en temps réel et qui seraient perdues pour la postérité), qu’il éteigne son téléphone (et tant pis pour l’index droit qui se retrouveraient sans emploi deux heures durant), qu’il accepte de se conformer à un horaire précis (et tant pis pour les retardataires – il serait malséant de faire un scandale parce que la diffusion du film a commencé alors que l’on a été bloqué par de satanés feux rouges !). Aïe, aïe, aïe ! Sauf à se voiler la face, le caractère utopique de la démarche ressort avec force. On voit bien ici que les bonnes intentions ne rendent pas un projet pourtant plein de bonnes intentions viable. Nous voici ramenés au point de départ. Adieu les ours blancs.

La maxime :

Au-dessous du nombril,

il n’y a ni religion, ni vérité