ETAT RATATA

L’Etat a mauvaise presse par les temps qui courent. Il est chargé de tous les maux quand notre petite vie vacille : il nous prive de nos libertés premières à l’ère du Covid, il n’empêche pas la hausse du prix de l’essence, ni celui des péages sur les autoroutes. Bref, à quoi sert-il fondamentalement ? Aux chiottes l’Etat ?

Les groupes humains n’ont pas toujours vécu sous le joug d’un Etat qui les contrôle mais, une fois que celui-ci a occupé l’espace, les critiques virulentes contre le principe même de son existence ont été assez rares. Les libéraux ont été des pionniers en la matière, cela en plusieurs étapes. Dans sa « Fable des abeilles », Bernard de Mandeville plantait son dard avec son sous-titre « Vices privés – vertus publiques» : plus l’homme était égoïste et immoral, meilleur était le fonctionnement de la société. Sans cambrioleur, il n’y aurait pas de serrurier après tout. C’est dans le sillage de cet infatigable provocateur qu’Adam Smith a fait son miel… tout en recadrant son propos. Non, il n’était pas question de procéder à un éloge de la débauche mais, dans le domaine spécifiquement économique, la poursuite de son propre intérêt conduisait au bien-être collectif. Cependant, pour atteindre ce résultat, l’Etat devait s’abstenir de se mêler des activités économiques. Il devait se contenter des fonctions régaliennes – police, justice, armée – et  de garantir un bon fonctionnement des mécanismes du marché. Depuis, les libéraux ne cessent de réclamer une réduction des activités étatiques.

En poussant le raisonnement jusqu’à l’extrême, on peut imaginer une disparition totale de l’Etat – l’instauration d’un marché de la protection privée rendant par exemple superflue la présence de la police.  De ce point de vue, le libéralisme rejoint l’anarchisme même si, bien sûr, ces deux idéologies reposent sur des bases radicalement différentes. Chez les libéraux, l’élément central est le pouvoir qu’ils accordent aux mécanismes du marché. De leur côté, les anarchistes préfèrent s’appuyer sur une conception revigorante de la nature humaine. Qu’ils croient au mythe du bon sauvage ou à la capacité des hommes à surmonter leurs désaccords grâce aux pouvoirs quasi magiques de la concertation, les anarchistes considèrent que les sociétés humaines sont en mesure de s’auto-gérer. Adam Smith avait créé la métaphore d’une « main invisible » pour rendre compte de cette parfaite coordination des individus entre eux. Quand les libéraux observent la croissance des inégalités, ils doivent se dire dans leur coin que cette « main invisible » est plutôt tachée de sang – idem pour les anarchistes face à la cacophonie sur la vaccination contre le Covid où une solution médiane est impossible.

Le sociologue allemand Norbert Elias a analysé le processus de civilisation en Europe. Son fil conducteur est l’évolution politique entre le Moyen Age et la Renaissance. La transition d’un paysage formé d’une constellation de seigneuries en guerre les unes avec les autres à un Etat centralisé signifie que le roi s’arroge le monopole de la violence légitime. En même temps que le droit de recourir à la violence à des fins privées disparaît, les mœurs se polissent. La montée de la bourgeoisie se traduit par une volonté d’adopter des manières respectables. Il n’y a pas que des bourgeois décalés, tel monsieur Jourdain du « Bourgeois gentilhomme ».  L’ensemble de la population est touchée par le phénomène. Qu’il s’agisse d’alimentation, d’hygiène, de sexe ou de rapport à la mort, l’examen des anciennes coutumes suscite en nous un vif dégoût aujourd’hui. Le Grand Orchestre du Splendid l’a traduit en ces termes : « Je pète, je rote, plus rien ne m’arrête car aujourd’hui c’est la fête ». Au contraire, l’homme civilisé apprend à contrôler ses penchants, ses émotions. Il intériorise des normes comportementales qui deviennent, pour lui, une seconde nature.  

Elias ne disposait que de traités de savoir-vivre pour mener sa démonstration. Les travaux contemporains sur les niveaux de violence à différentes époques corroborent ses conclusions. La chute est spectaculaire. D’après les données recueillies par Steven Pinker, qui font office de référence dans les travaux sérieux sur le sujet, le taux de mort violente dans les sociétés de chasseurs cueilleurs était en moyenne de 15% environ. Par comparaison, le vingtième siècle, avec son orgie de guerres mondiales, de famines et de révolutions en tout genre atteint péniblement les 3 %. Notre surprise face à ces chiffres montre que nous sommes victimes d’une illusion d’optique liée à la modification de nos perceptions.  Pendant longtemps, les humains ont baigné dans un environnement où la vie humaine, y compris la leur, ne valait pas grand-chose. De nos jours, c’est l’idée de la mort qui leur est devenue insupportable au point que, dès qu’un soldat meurt au combat, de nombreux pays s’interrogent sur leur politique internationale. Ce n’est plus l’armée qui protège les citoyens mais l’inverse. C’est pourquoi nous nous gargarisons de notre humanité en nous moquant des textes du passé qui n’hésitent pas à promettre de terribles hécatombes.

A contrario, la défiance actuelle envers l’Etat, le mépris envers ses représentants et la multiplication des comportements incivils sont-ils le signe d’un recul, d’un processus de « décivilisation » ? Le regain actuel de violence doit d’abord être relativisé. N’en déplaise à l’extrême-droite, nous ne vivons pas dans des pays où, à l’instar de la Somalie, l’Etat s’est totalement effondré. Même si le président de la République en exercice s’efforce de vider l’administration de tout rôle substantiel dans la gestion des affaires publiques, cela au profit de structures privées, l’Etat existe encore bel et bien en France comme dans la plupart des pays développés. C’est la situation économique qui est régulièrement mise en avant pour justifier cette hausse de la brutalité… sauf que le cas américain le dément en partie. La violence était élevée au top de la croissance des années 1960 et elle était en baisse lors de la crise du début des années 1990.

Des arguments plus originaux comme le droit à l’avortement ont également été invoqués. Grâce à l’arrêt Roe v Wade de 1973, des grossesses non désirées, graine de délinquance, n’ont pas porté de fruits une vingtaine d’année plus tard : des voyous en puissance ne sont pas nés. La pyramide des âges revient souvent aussi dans la liste des explications. Il suffit de regarder des séries américaines de profilage pour savoir que l’âge des criminels est habituellement compris entre 20 et 40 ans. Or, leur nombre est actuellement élevé – d’où l’agitation constatée. Dernière hypothèse : et si la conscience de vivre avec des gens civilisés autorisait à se relâcher sur le plan émotionnel, à se conduire avec moins de retenue ou de mesure. Une troisième nature à l’âge de l’individualisme débordant ? Je me conduis en bourrin parce que je sais que les autres sont civilisés. Le risque d’une lente, très lente, bascule vers la barbarie serait alors immense.

Maxime (Jules Renard) :

C’est une question de propreté :

Il faut changer d’avis comme de chemise.

LA SITUATION EST SOUS CONTRÔLE

Qu’un individu se dissimule puis s’éclipse sur la pointe des pieds afin d’éviter un contrôle, c’est inévitable. Il n’y a pas de moyens d’attraper toutes les personnes qui ont quelque chose à se reprocher. Mais qu’une situation réussisse à échapper elle aussi à tout contrôle nous fait peur. Est-ce pour autant, comme disait l’humoriste, que les contrôles font les bons amis?

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Il serait difficile de confondre l’homme de Néandertal avec un Lord anglais. Ce qui les sépare n’est pas simplement quelques dizaines de milliers d’années. L’un sent le fauve, marche le dos voûté, le gourdin à la main et le cri primal à la bouche. L’autre se distingue par un port altier, un parfum subtil, une canne de golf et ses formules de politesse qui fleurent bon les bonnes manières. La transition entre les deux personnages a requis un long processus de civilisation qui a été décrit par le sociologue Norbert Elias. L’homme s’est progressivement débarrassé de ses pulsions animales, de ses conduites les plus spontanées. Il a appris à manger avec une fourchette plutôt qu’avec ses mains, à déféquer en gardant contenance, à ne plus cracher alors que cette pratique a longtemps été considérée comme saine. Des tabous ont pareillement été érigés au niveau de la sexualité. Dans le même ordre d’idée, le développement du sport a permis à l’homme moderne de canaliser son rapport à la violence. Cela vaut aussi pour le football même si, dans ce cas, le sportif est revenu à la pratique régulière du crachat sur le terrain à tout instant. On peut se demander ce que cela signifie.

C’est une litote que de relever que Michel Foucault ne partage pas l’intégralité des positions d’Elias sur la question du conditionnement social. Son jugement est beaucoup moins élogieux. A ses yeux, il existe une intention. En prenant comme exemple la prison, il s’efforce de démontrer que l’objectif du pouvoir est d’exercer un contrôle sur les êtres qui constituent la société. Les institutions carcérales permettent à un petit nombre d’individus d’en surveiller un grand nombre. Ce type de dispositif se retrouve dans l’entreprise où quelques contremaîtres parviennent à superviser le travail de dizaines de salariés. En fait, la quête de performance économique renforce cette exigence de contrôle. Elle dépasse évidemment la fameuse pointeuse des entreprises. La Révolution industrielle soumet l’homme au rythme, à la discipline de la machine. Il convient d’être présent à son poste pour ne pas perturber la chaîne de production. Tout se joue à une seconde près. Rappelons que, selon une légende propagée par les syndicats, le père de l’Organisation Scientifique du Travail (OST), Frederick W. Taylor, aurait été enterré avec son chronomètre.

La notion de contrôle est centrale à notre époque. Elle se décline à toutes les sauces : contrôle des connaissances, contrôle d’identité, contrôle technique, contrôle sanitaire, contrôle des contrôleurs… puisque les dangers ne manquent pas. L’avènement d’une société de services a rendu la pointeuse quelque peu obsolète mais aucunement l’idée du contrôle. Dans la vie économique, le télétravail est en plein essor. Le contrôle ne porte plus forcément sur les moyens, le temps consacré à l’activité professionnelle, mais sur les résultats, la mission qui doit être accomplie. Quelle que soit sa forme, le phénomène du contrôle coule encore de beaux jours. Quelques éléments suggèrent que le mouvement n’est pas près de s’interrompre. Tout d’abord, le contrôle appelle le contrôle. Il obéit à sa propre logique et son emballement semble impossible à dompter. Des cohortes de consultants se sont engouffrés dans la brèche. Contre menue monnaie, ils améliorent les procédures de contrôle dans votre entreprise. Quand ils sont issus des effectifs même des organisations, cela permet de justifier leur position hiérarchique de cadre supérieur ou manager dont l’utilité ne serait pas bien claire sinon.

Cette logique du contrôle pour le contrôle est même susceptible de déboucher sur une perte totale de sens. Prenons une université qui œuvre à rendre ses procédures d’évacuation en cas d’incendie plus efficaces. Le rôle de l’expert ne se limite pas à faire sonner l’alarme et à mesurer en combien de temps le bâtiment s’est vidé de ses occupants. Trop facile. Il doit rédiger un questionnaire destiné à décortiquer les séquences et à distinguer tous les cas de figure envisageables. Les enseignants devront ainsi répondre à des myriades de questions telles que « Est-ce que tous vos apprenants ont entendu la sonnerie ? ». Le problème est qu’ils ont veillé uniquement à faire sortir leurs étudiants avec célérité. Aucun n’a stoppé l’évacuation pour les interroger : «attendez : tout le monde a-t-il entendu la sonnerie ? ». S’il y a des demi-sourds dans la classe, ce que certaines copies laissent parfois entendre, les enseignants n’en savent rien. Ils sont juste capables de certifier que tous les étudiants présents dans la salle sont effectivement sortis, c’est tout.

L’obsession du contrôle conduit par contrecoup à la nécessité de mesurer une forme progrès. Dans le cas contraire, cela signifierait que les contrôles ne servent à rien. Cette pensée est totalement intolérable bien sûr. A l’instar de l’homme, l’entreprise apprend de ses erreurs. Pourtant, d’aucuns franchissent le pas et dénaturent la philosophie du contrôle pour s’assurer que l’évolution est réellement positive, que les lacunes se corrigent au fur et à mesure des vérifications. Si l’on reste sur notre fil rouge, l’université, une annonce préalable de l’exercice d’évacuation par le responsable de la sécurité est une première option. Une multiplication compulsive des exercices d’évacuation en est une autre. Battre le record du monde dans ce domaine risque toutefois d’avoir pour contrepartie une baisse du niveau scolaire. Alors pourquoi ne pas inviter les étudiants et les personnels à se pointer chaque jour en survêtement et en baskets afin de grappiller quelques secondes ou encore interdire les études supérieures aux personnes à mobilité réduite ? On voit le souci : passer le contrôle devient plus important que conduire à une authentique amélioration.

Conseils de lecture :

Foucault Michel, Surveiller et punir : naissance de la prison, Gallimard, Paris, 1975
Elias Norbert, La civilisation des mœurs, Agora, Paris, 2003.