LE MOMENT EST BIEN CHOISI

Environ 3,5 millions de personnes sont considérées au chômage par Pôle emploi. Pour la collectivité, la douloureuse est évaluée à 100 milliards d’euros annuels… Cette somme astronomique comprend les coûts directs (indemnités versées, fonctionnement de Pôle emploi), les coûts indirects (dépenses induites par les conséquences sociales comme le logement) et le manque à gagner en prélèvements obligatoires. Or, une partie des allocataires fraude !

1-avril

Une étude de Pôle emploi mise en ligne en août 2018 estime à 8 % la part des bénéficiaires d’allocations chômage ne cherchant pas activement un emploi. Certains redoutaient un taux beaucoup plus élevé mais, dans un contexte où les finances publiques tirent la langue, la lutte contre le phénomène prend son sens. Evidemment, les malveillants verront dans la récente mise en avant de ce constat une volonté de reprise en main de la population, voire une vengeance contre des créatures suspectées d’avoir essaimé autour des ronds-points en décembre. Il faut vraiment avoir mauvais esprit pour imaginer que des dirigeants politiques puissent agir avec autant de bassesse. De plus, les nouveaux dispositifs de contrôle étaient en gestation depuis des mois, antérieurement à la révolte des gilets jaunes. Enfin, cette idée de partir à la chasse aux tricheurs a déjà été mise en œuvre dans le domaine des fraudes sociales, avant même qu’Emmanuel Macron ne devienne président et ne qualifie les aides aux pauvres de « pognon de dingue ».

Le but est uniquement de pousser les fainéants au travail. Il n’y a pas d’argent à leur prendre. En les dissuadant de simuler, l’Etat économisera en allocations et améliorera ses statistiques du chômage. La mise en place de cellules d’enquêteurs à grand renfort de publicité répond à cet objectif. Les moyens les plus modernes vont être déployés. Les limiers recourront au « datamining », technique de ciblage multicritère, à partir des informations communiquées par les allocataires. Les malheureux qui ont inscrit dans la catégorie signe particulier « poil dans la main » figureront naturellement en tête de liste des suspects. Les transmissions de données entre services seront pratiquées simultanément. On se souvient que des petits malins déclaraient au fisc qu’ils vivaient en couple afin de réduire leur montant de l’impôt sur le revenu, cela tout en prétendant le contraire aux organismes de sécurité sociale afin de percevoir des allocations de personne seule. Et gare aux supposés chômeurs qui immortaliseront sur Facebook leurs performances sur les pistes de ski. Les contrôleurs seront formés à la surveillance des réseaux sociaux.

La seule mesure de détection qui restera dans les tiroirs est l’envoi d’inspecteurs sur des lieux de vente afin de réaliser des missions de surveillance discrète. Partant du principe que les chômeurs adorent taquiner le goujon, l’idée était de cibler les magasins qui commercialisent les articles de pêche. Face au tollé de nombreuses organisations impliquées dans le respect des droits de l’homme, les services de l’Etat ont fait machine arrière. La Fédération Nationale de la Pêche en France (FNPF) était pareillement montée au créneau, protestant contre la stigmatisation d’une population par essence pacifique… sauf envers les poissons. Son dynamique président, Claude Roustan, s’était même fendu d’un « l’arête nous est restée en travers de la gorge » qui a beaucoup fait sourire. Il faut savoir que les enjeux en termes de sanctions ne sont pas minces pour les contrevenants. Les faux chômeurs recevront un avertissement s’ils sont attrapés et, en cas de récidive, ils seront privés d’allocations pendant un mois. Carton rouge.

Fidèle à son célèbre « en même temps » et déterminé à tordre le cou à la rumeur laissant entendre qu’il est le président des riches, Emmanuel Macron a également donné l’ordre de s’en prendre aux entreprises qui filoutent l’administration fiscale. Dans le sillage de la taxe sur les géants de l’économie numérique, les GAFA, qui vient d’entrer en vigueur et devrait rapporter 500 millions d’euros, la France a décidé de démanteler les petits trafics de l’ensemble des entreprises multinationales. L’idée est loin d’être mauvaise. Les deux tiers du commerce mondial sont réalisés par ces compagnies implantées dans plusieurs pays et un tiers correspond à des échanges intra-groupes. Nul n’ignore que les prix que se facturent les entreprises qui appartiennent à un même groupe constituent un excellent moyen d’optimisation fiscale. Selon les hypothèses les plus prudentes, la perte de recettes publiques serait comprise entre 100 et 240 milliards de dollars par an, soit 4 à 10 % de l’impôt sur les sociétés dans le monde. Désormais, des experts aguerris vérifieront si les prix et les transferts sont réels, si les filiales situées à l’étranger ne sont pas des coquilles vides. Des containers seront inspectés.

Les sanctions d’entreprises ressemblent à celles prévues pour les faux-chômeurs : d’abord un avertissement et ensuite un mois de fermeture. Pascal Saint-Amans, directeur du centre sur la fiscalité à l’OCDE, le club des pays développés, s’est félicité du rôle pionnier de la France – ajoutant que « c’était d’autant plus méritoire que l’on ne s’attendait pas à ce que ce type d’initiative vienne de ce pays ». De cette petite pique, il aurait franchement pu se passer d’ailleurs. Tels Dupond et Dupont, le maréchal Ferrand et le lieutenant Castaner se sont répandus à la télévision sur la discrétion des médias par rapport à cette mesure courageuse. Face à un journaliste pantois, le second a même asséné : « le biais est manifeste : comment se fait-il que vous ne parliez que de la lutte contre les faux chômeurs et pas du combat contre les patrons voyous ? ». La seule réponse qui puisse être suggérée dans ces colonnes est simple : les médias n’en traitent pas parce que l’Etat n’a jamais pris une telle décision. Il s’agit d’un canular en l’honneur du premier avril. Espérons ne pas avoir provoqué de panique dans le pays à la manière d’Orson Welles en 1938. Il y a plus de chance que des extra-terrestres envahissent la terre que de voir Emmanuel Macron en croisade contre les entreprises qui trichent…

Conseils de lecture :

Jaglom Henry, En tête à tête avec Orson, Robert Laffont, Paris, 2015.
Mateo Pascal, Les plus grands Canulars français, Le Papillon Rouge, 2010.