IL N’Y A PAS QUE LA TAILLE QUI COMPTE !

En avoir ou pas est une question clé. Je parle de monnaie bien sûr. Les agents économiques en ont besoin afin de régler leurs transactions. La responsabilité des banques centrales qui gèrent la masse monétaire en circulation dans l’économie est donc cruciale. L’abondance est inflationniste alors que la pénurie freine les échanges. Il vaut mieux que les personnes à leur tête ne soient pas bas de plafond.

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Les banques centrales sont normalement indépendantes du pouvoir politique. C’est un principe de plus en plus suivi dans le monde. Les pays en voie de développement qui connaissent des difficultés financières et demandent l’assistance des institutions internationales doivent s’y plier impérativement. Il est essentiel que les dirigeants des banques centrales puissent résister aux pressions qui sont dictées par un agenda politique, notamment un calendrier électoral, plutôt que par l’état de l’économie. Une baisse des taux d’intérêt, c’est-à-dire une augmentation de la quantité de monnaie, permet de stimuler l’activité, de relancer la machine économique et de présenter ainsi un bilan favorable en termes de croissance et d’emploi. Evidemment, cela pose un problème de contrôle démocratique. Les présidents des banques centrales sont des techniciens qui n’ont de compte à rendre à quasiment personne mais c’est le prix à payer pour leur indépendance. Le respect des statuts de ces banques est la seule contrainte.

L’Europe est hantée par le spectre de l’inflation – surtout l’Allemagne guère oublieuse de l’hyperinflation qui a sévi sur son territoire durant l’entre-deux guerres. C’est elle qui a exigé que son obsession soit gravée dans les statuts de la banque centrale européenne, la BCE. De leur côté, les Etats-Unis se sont accordé davantage de marges de manœuvre. S’il y a un risque d’inflation, il convient effectivement d’augmenter les taux d’intérêt pour calmer la demande. En revanche, si les autorités estiment que la véritable menace pour l’économie est une récession, un ralentissement de l’activité, elles sont invitées à les baisser pour donner un petit coup de fouet aux marchés – ce que la BCE n’est pas a priori en droit de faire. Au bout du compte, tout dépend de la manière dont la présidence de la banque centrale américaine, la FED, interprète la conjoncture économique. Ces considérations paraissent assez techniques mais l’idée générale nous semble compréhensible puisque même l’actuel Président des Etats-Unis en saisit les implications… enfin en partie.

Entre 2014 et 2018, la FED a été présidée par Janet Yellen qui avait été nommée à son poste par Barack Obama. Conformément à la doctrine de l’institution, elle n’a pas hésité à maintenir des taux d’intérêt à un faible niveau quand l’économie des Etats-Unis battait de l’aile. Puis, lorsque la situation s’est améliorée, elle a logiquement orienté les taux à la hausse privilégiant désormais la lutte contre l’inflation. Un sacrilège pour Donald Trump. L’homme d’affaires, aussi bien que le politique, désirait des taux bas en permanence. Il ne pouvait dans ces conditions la reconduire à son poste. L’argument qu’il a utilisé pour justifier sa décision mérite néanmoins l’attention : madame Yellen n’était pas assez « grande ». Il faut savoir que l’ancienne présidente de la FED culmine à 1,60 mètres. Malgré cela, la justification paraît quelque peu bizarre. Pourquoi ne pas lui reprocher d’être mariée à George Akerlof, un « prix Nobel d’économie », critique envers Trump, voire de revêtir parfois un string panthère ? L’auteur de ces lignes n’en sait évidemment rien mais peut-être le lecteur a-t-il davantage d’informations sur ce point.

Il serait dommage de prendre l’objection de haut : « n’importe quoi, c’est encore des trumperies ! ». Et si, derrière sa grossièreté et son style de butor, Donald Trump dissimulait (bien) une sagesse profonde, des intuitions fulgurantes ? Il suffit de se souvenir que, dans une ville comme Nancy, l’installation d’un tramway révolutionnaire a montré en son temps comment les personnes de petite taille pouvaient poser problème à la collectivité. Le design novateur des rames masquait tout bonnement leur montée au conducteur. Un dilemme s’est alors posé : doit-on modifier la forme des rames et accepter une augmentation de son coût ou interdire le tramway aux enfants et aux personnes à « hauteur réduite », aux nains si l’on veut nommer les choses ? Dans ce cas précis, les concepteurs du produit ont été contraints de retravailler leur copie. De plus, des études montrent que, à niveau de diplôme équivalent, les personnes de taille modeste reçoivent de moindres propositions salariales. C’est la meilleure preuve que, en économie, la taille n’est pas extérieure à la réflexion. Et je ne parle que d’économie ! Prenons par exemple… le basketball. Il vaut mieux être un géant pour pratiquer cette activité.

Un examen dépassionné de la thèse de Donald Trump prouve toutefois son inanité. Le nouveau président de la FED, qui répond au doux nom de Jérôme Powell, affiche un prometteur 1,78 mètres sous la toise. En position assis, à la différence de madame Yellen, il ne fait pas de doute qu’il atteint les pédales avec ses pieds. La bonne santé de l’économie américaine l’a pareillement incité à relever les taux d’intérêt. Le président des Etats-Unis, qui l’avait pourtant désigné à son poste, l’a aussitôt accusé d’avoir causé par ce biais le licenciement de 15 000 salariés de General Motors – incriminant la hausse des taux et non celle des droits de douane sur l’acier qui fragilise toutes les entreprises qui en utilisent aux Etats-Unis… Ajoutons, si l’on remonte aux années 1980, que Paul Volcker, qui était président de la FED, avait été taxé de saboter la politique du président Ronald Reagan – et Volcker mesurait plus de 2 mètres. Dans le duel digne d’un western qui avait opposé les deux hommes, le président de la FED avait cédé. Sa hausse des taux ayant provoqué une crise internationale de la dette, il avait rétropédalé rapidement. Que Trump ne se réjouisse pas toutefois : Reagan était un acteur professionnel et le happy end de son histoire était hollywoodien. Lui n’est pas un acteur…

Conseils de lecture :

Koren Yehuda et Negev Eilat, Nous étions des géants, Payot, Paris, 2007.
Rosser Barkley, « Janet Yellen ‘Not tall enough’ » Econospeak, https://econospeak.blogspot.com/2018/11/janet-yellen-not-tall-enough.html, 28 novembre 2018.