CE QUE L’ON DOIT AU PIED

Quand on choisit de baisser les yeux vers le bas plutôt que vers le haut, le regard est aussitôt happé par un appendice aussi proéminent que bizarre, à savoir le gros orteil. Sans forcément s’offusquer de ce constat, la présente chronique tend à rendre justice à l’ensemble du pied. Encore faudrait-il qu’il prenne son destin en main. Que vous soyez tendres, noirs ou nickelés, pieds de tous les pays, mettez-vous en marche !

Cette réhabilitation n’est pas qu’une question de scrupule. Rappelons d’ailleurs que, sur le plan étymologique, un scrupule était un petit caillou qui venait jouait l’incruste entre la peau et le cuir de la sandale portée par le légionnaire romain, entravant ainsi sa progression. Il y a en effet un élément fondamental à prendre en compte. C’est le pied qui sert de point de contact entre l’être humain et la terre nourricière. De nombreuses coutumes reposent sur cette relation. La chercheuse Elena Cassin raconte que, dans le Proche-Orient ancien, il arrivait que l’acheteur d’un bien immobilier vienne inscrire sur le sol l’empreinte de son pied dans celle du vendeur pour marquer symboliquement le changement de propriétaire. La terre, elle, ne ment pas, chantaient en chœur Sumériens, Assyriens et Babyloniens. Le poids du pied est aussi attesté par le fait que, au Rwanda, le roi mwami et son héritier moulaient régulièrement le leur dans un panier de farine de sorgho. Dès que l’empreinte du souverain était recouverte par celle de son fils, il devait céder le pouvoir. Si cette coutume était en vigueur en France, le général de Gaulle, qui chaussait apparemment du 47, serait encore président de nos jours. D’aucuns diront que c’est bien dommage.

Ce n’est pourtant pas à ces considérations que l’expression « prendre son pied » se rattache. Elle tire son origine de l’argot des pirates. Le pied étant une unité de mesure, chacun était en quelque sorte invité à sa part du butin. Une logique de répartition de la richesse collective était sous-jacente. La dimension collective primait. Aujourd’hui, il faudrait reformuler : « prendre son pied et, si possible, celui du voisin, et, à défaut, ses pantoufles ». Qu’il s’agisse du plaisir des sens ou non, le contentement suggéré est par essence personnel. En d’autres termes, l’individualisme tend à laminer les formes de solidarité traditionnelle. Précisons, puisqu’il est ici question de mesure, que ce sont des cordonniers qui ont inventé au dix-huitième siècle la pointure actuelle des chaussures. Dans un environnement où chaque artisan procédait selon sa propre échelle, l’objectif était d’aboutir à une harmonisation des tailles. La base fut le « point de Paris » de 0,666 cm. En conséquence, un pied chaussant du 40 est d’une taille de 40 x 0,666, soit 26,64 cm. L’instauration du système métrique avec la Révolution française n’a pas modifié la donne.

Les conquêtes napoléoniennes ont contribué à la diffusion de cette unité de mesure un peu partout en Europe à de rares exceptions, le Royaume-Uni (quelle surprise !) et l’Italie (qui taille plus grand que la France, attention !). Dans l’antiquité, les Grecs avaient eux-mêmes utilisé la longueur du pied pour mesurer la longueur du stade qui désignait à la fois une course de 600 pieds et le lieu où elle se déroulait. Il s’agissait du pied d’Héraclès et le souci est que sa taille variait selon les endroits. A Corinthe, il était mesuré à 27,5 cm et le stade long de 165 m alors qu’à Olympie, il était de 32,04 cm et le stade d’une longueur de 192,24 cm. Sacré Héraclès ! En tout cas, cette illustration permet d’assurer la transition avec un sport qui se pratique avec les pieds et, pour certains relève même de la religion, le football. A l’adage « Pas de bras, pas de chocolat » fait écho «  Pas de pied, pas de Pelé ». Et on pourrait citer d’autres génies du ballon rond tels que Platini ou Messi qui ont montré combien les meilleurs d’entre eux méritaient d’être comparés à des artistes – et cela, sans oublier la dextérité de Maradona. Qu’importe si les jaloux soulignent la distance au cerveau de l’organe magique avec l’expression « bête comme ses pieds ».

De manière générale, c’est le contact avec le sol qui caractérise le pied. Chez les animaux, cette proximité favorise la locomotion. C’est différent chez les végétaux qui doivent s’en tenir à leur position initiale. Par extension, le pied est également le support d’un objet, une table par exemple. Par contraste, le pied est une unité rythmique de vers en poésie. L’intention est alors de décoller, de se détacher de l’ancrage terre-à-terre du quotidien. Si l’on revient à l’anatomie humaine, c’est la cheville qui sépare la jambe du pied. La fragilité de ce dernier apparaît ainsi au grand jour. Physiquement, le talon est extrêmement vulnérable. La légende d’Achille l’illustre à merveille et ce n’est pas un hasard si le père du héros grec s’appelait Pélée et si l’un de ses meilleurs amis portait le nom d’Ajax, à l’instar d’une des grandes équipes de football aux Pays-Bas. C’est moins connu mais Achille lisait « L’Equipe » tous les jours. L’infirmité est une preuve a contrario de l’utilité du pied. Malheur aux estropiés – ceci étant vrai pareillement pour ceux qui le sont du bras (on ne dit pas estrobras).

D’un point de vue psychologique, le risque de perte d’équilibre n’est pas moindre. Il joue d’ailleurs dans les deux sens. Quand quelqu’un a « les chevilles qui enflent », c’est le signe qu’il convient de le faire tomber de son piédestal mais qu’inversement il ait « le moral dans les chaussettes » et il bénéficiera de la sympathie de tous. Le dernier aspect qu’il est impossible de passer sous silence est l’odeur pestilentielle qui se dégage quand on enlève ses chaussettes, cela sans vouloir être désobligeant avec les défenseurs de l’industrie fromagère. Dans l’espace qui se trouve entre les doigts de pieds, la chaleur et l’humidité sont une bénédiction pour une famille de bactéries spécifiques qui atteignent le nirvana. Le haut le cœur qui nous saisit est tout ce qu’il y a de plus naturel. Ce n’était pas un argument pour haïr nos pieds mais pour finir sur un pied de nez.

La maxime :    

Aux traîtres, un coup de pied dans le rond fessier,

Soulagement assuré sauf s’il est d’acier