MAIS QUE DEMANDE LE PEUPLE ?

Selon Winston Churchill, « la démocratie est le pire des systèmes, à l’exception de tous les autres ». Le sens profond de cet aphorisme a tendance à être oublié ces derniers temps. Autriche, Brexit, Hongrie, Italie sans oublier l’inénarrable Donald Trump, les bien-pensants sont assommés par cette accumulation de résultats qui ne sentent pas bon la lavande.

terre-ronde

Le propos de cet article n’est pas de vaticiner contre la rage qui semble parfois s’emparer des électeurs d’un nombre élevé de pays ou de suggérer des mesures pour freiner la contagion du phénomène mais de proposer une mise en perspective de notre système politique. Ce qui implique, pour commencer, de l’envoyer se faire analyser chez les Grecs. Ainsi, Aristote distinguait trois formes pures d’organisation politique : la royauté où un individu gouverne, l’aristocratie où un petit nombre gouverne et la république où un grand nombre gouverne. Elles étaient susceptibles de se dégrader en formes altérées pour devenir la tyrannie, l’oligarchie ou la démocratie. En d’autres termes, la démocratie n’était qu’un avilissement de la république. Le risque de démagogie, de revanche d’une masse de citoyens prenant conscience de leur force collective n’était pas occulté. Les exemples de foules devenues folles et brûlant les sorcières comme les hérétiques ne manquent pas.

Pourtant, au fil du temps, une charmante fable digne du cinéma hollywoodien s’est imposée dans les esprits : des citoyens égaux en droits et dotés de raison se comporteront de façon responsable dans les urnes. Il suffit juste de mettre le paquet sur l’éducation et le tour est joué. C’est pourquoi quand les conservateurs ont vaincu les modérés lors des élections iraniennes en 2009, pour une certaine presse, cela ne pouvait être que la conséquence de fraudes massives. De la même manière, la victoire du camp pro Brexit ne s’explique que par ses mensonges tandis que son candide adversaire, d’une parfaite honnêteté intellectuelle, n’utilisait jamais d’arguments fallacieux. Idem, bien sûr, pour les éléphantesques tromperies de Trump. Il n’est tout simplement pas concevable que le peuple vote dans son ensemble de façon stupide. Cependant, les fondements de cette douce fable sont quelque peu contestables.

Le premier d’entre eux, que les citoyens votent avec leur raison, si possible en songeant à l’intérêt général plutôt qu’au leur, n’est pas le moindre. Les premiers temps du suffrage universel masculin ont pourtant conforté cette idée. Il faut dire que les notables accompagnaient les électeurs jusqu’au bureau de vote afin de leur éviter de commettre des bêtises. Le développement du vote secret et l’invention de l’isoloir ont constitué un fâcheux obstacle à cet égard. L’essor des médias a alors opportunément pris le relais. Quand la gazette ou un présentateur de journal télévisé propre sur lui distribuaient bons et mauvais points, toujours sous prétexte d’éducation, les électeurs retenaient la leçon et cela conduisait à un résultat satisfaisant. Le souci est que la multiplication des sources d’information, dans une société où les frustrations ne manquent pas, rend la bête incontrôlable. Il arrive que les citoyens oublient leur cerveau gauche et votent avec leurs tripes. Aïe !

Le deuxième fondement n’est pas triste non plus : l’acquisition de connaissances basiques permettrait de comprendre tous les enjeux du débat public. Hélas, de multiples sujets sont très techniques : glyphosate, fonctionnement de la banque centrale… Le bon sens paysan n’est pas d’un grand secours. Sinon, nous en serions encore à affirmer que notre planète est plate puisque l’image d’une terre ronde suppose une chute dans le vide pour les individus quand ils se retrouvent la tête en bas. Cette impuissance cognitive est de plus en plus reconnue. Elle justifie paradoxalement que des nombreuses questions soient désormais exclues du vote et réservées à des débats d’experts. Agacés par les résultats aberrants du suffrage universel, les « ravis de la crèche » qui encensaient la démocratie jusque-là se sont en effet engouffrés dans la brèche, se reniant sans en avoir l’air. Comme les citoyens n’y entendent rien, libérons-les d’une partie du fardeau qui pèse sur eux. Qu’ils ne disent surtout pas que les temps ont changé : Platon considérait que la république idéale devait être gouvernée par les détenteurs du savoir et sa conception a souvent été perçue par les démocratolâtres comme recelant des relents de totalitarisme.

Le clivage entre la démocratie illibérale de Viktor Orban et le libéralisme a-démocratique de l’Union Européenne est éloquent. Le Premier ministre hongrois souhaite dépouiller son pays de toute forme d’interposition entre son programme politique et le peuple. Les critiques de la presse, l’indépendance de la justice et l’action des associations jouent un rôle néfaste dans ce schéma. Dans le même ordre d’idée, les intérêts nationaux sont privilégiés au détriment d’une approche plus ouverte, c’est-à-dire continentale. C’est la volonté des citoyens qui doit s’exprimer à l’état brut, parfois même avec brutalité, sans entrave, ni contrôle. A l’autre extrême, la construction européenne peine à dépasser le cadre du marché unique. Les dirigeants de l’Union sont noyés dans la complexité pratique du projet. Comment doit-on gérer la politique monétaire ? Comment fixer les normes de pollution dans l’industrie ? La technocratie est omniprésente par contraste avec la dimension démocratique qui est réduite à des rogatons. Les frustrations du peuple sont étouffées.

Un troisième fondement de la fable hollywoodienne mérite d’être mentionné. Admettons que les populations parviennent à une maîtrise profonde des enjeux, qu’elles accèdent à un authentique savoir. Dans ces circonstances, dit-on, les faits permettront de trancher. Il s’agit ici aussi de fadaises. La science et les valeurs n’appartiennent pas au même champ. Privilégier l’éducation ou l’armée ? La réponse ne réside pas dans une quelconque vérité mais dans les choix ou préférences des responsables politiques. Tout au plus, les données factuelles conduisent-elles à se fabriquer un argumentaire à peu près cohérent, en tout cas pas complètement ridicule. Voilà. Après cette démolition en règle des mythes fondateurs de nos démocraties, il convient maintenant de s’interroger sur ce qu’il convient de faire. Indiscutablement, se souvenir de l’aphorisme de Churchill et défendre la démocratie. D’ailleurs, objectivement, qui déteste vraiment les belles histoires d’Hollywood ?

Conseils de lecture :

Garrigou Alain, Les secrets de l’isoloir, Le Bord de l’eau, Paris, 2012.
Rioux Jean-Pierre (ed.) , Les populismes, Tempus Perrin, Paris, 2007.

MAIS QUE FAIT LA POLICE ?

Les fonctions régaliennes de l’Etat désignent prioritairement celles qui correspondent au monopole de la violence légitime : police, justice et armée. Les ultralibéraux considèrent que des agences privées pourraient se substituer avantageusement à l’action de l’Etat au point de conduire à sa disparition. Mais sont-ils les seuls à se plaindre des marques de la souveraineté de l’Etat ?

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Personne n’a oublié les manifestations post-Charlie, les scènes de fraternisation entre citoyens et forces de l’ordre sur l’air de « nous sommes tous des policiers ». Les télévisions diffusaient en boucle les images d’un baiser déposé par un manifestant sur les joues d’un CRS. Les journalistes les commentaient avec un lyrisme débordant. Il fallait se remémorer les premiers pas de l’homme sur la lune pour trouver un équivalent à ce tendre poutou, s’émerveillaient-ils. Cette description de ces moments de folie collective enseigne déjà que la parole des médias n’est pas vraiment performative. Ce n’est pas parce qu’elle est martelée au micro par un journaliste submergé d’émotion qu’une affirmation devient une vérité. De plus, un tel discours démontre a contrario que, dans un pays comme la France, la population n’est pas spontanément en adoration devant sa police puisque c’est la révolution dans les mentalités appelée de leurs vœux par les journalistes qui était supposée déboucher sur ce résultat.

Au pays de Guignol, la maréchaussée n’est pas forcément regardée avec bienveillance. La France est un pays latin. Si les voitures qui s’arrêtent au feu rouge n’en sont pas à subir des concerts de klaxon de conducteurs impatients, la tradition qui consistait à effectuer des appels de phare pour signaler la présence des forces de l’ordre dans les parages y a longtemps perduré. C’est une question de culture. Pour mesurer comment un courant de solidarité peut naître de la simple opposition à l’Etat, il suffit de se rendre devant une perception dans les minutes qui précèdent la limite de paiement du tiers provisionnel. Quelle fusion des citoyens dans le collectif national ! Jusqu’à ce que la transparence ne devienne un sujet de préoccupation politique dans l’hexagone, les pays dits puritains étaient même tournés en ridicule. Ils sont vraiment impayables ces Américains, capables de pousser à la démission le chef de cabinet du Président Bush (père), John H. Sununu, parce qu’il utilisait les avions de l’administration fédérale pour acheter des timbres ! Et la pauvre Mona Sahlin, numéro deux du gouvernement suédois, qui endura la même sanction pour une barre chocolatée achetée avec sa carte de crédit de fonction…

Certaines expressions témoignent de cette absence de sympathie. Avant de tomber en désuétude, l’amusant « mort aux vaches », qui tirerait son origine de la Guerre de 1870, a longtemps eu les faveurs du public. Tel un réflexe, la simple vue d’un uniforme était susceptible de déclencher l’exclamation, sans être nécessairement associée à un positionnement idéologique, ni à une quelconque agressivité. Ce n’est pas le cas avec la formule « CRS SS », qui a connu ses heures de gloire avec Mai 1968 même si elle remonte à la répression d’une grève de mineurs en 1948. Dans cette situation, point de neutralité, la charge politique est claire. Le slogan a été ringardisé ces dernières années. C’est un défaut de culture qu’il convient d’invoquer à cet endroit. Même dans les mouvements vigoureusement engagés dans la lutte contre l’extrême droite, certains ignorent manifestement qui étaient les SS. C’est alors que l’improbable « tout le monde déteeeste la police » a émergé.

Cette formule appelle quelques remarques. D’abord, le verbe « déteeeste » est plutôt comique. Il évoque davantage la jeunesse des beaux quartiers, qui cherche à s’encanailler et qui est persuadée que l’interjection « zut » est fabuleusement transgressive, que des révolutionnaires chevronnés prêts à renverser le système capitaliste. Evidemment « tient en haut mépris » aurait été trop long par rapport au rythme mais pourquoi pas « abhorrrre » par exemple ? Ensuite, « tout le monde » est révélateur d’une tendance contemporaine à prendre son cas pour une généralité. Enfin, la dimension politique ne peut être laissée de côté : à qui profite la police ? L’idée sous-jacente est que l’Etat sert les intérêts des classes dominantes conformément à l’aphorisme de Lacordaire : « entre le fort et le faible, entre le riche et le pauvre, entre le maître et le serviteur, c’est la liberté qui opprime, et la loi qui affranchit ». En d’autres termes, les institutions étatiques favorisent les comportements prédateurs et protègent les possédants.

On pourra toujours reprocher à la police de pourchasser davantage les voleurs de poule que les patrons voyous. Il est vrai qu’« entre gens de bonne compagnie », enterrer les affaires est parfois bien tentant. Il faut éviter le scandale. Toutefois, au-delà de cette opposition entre criminalité en col blanc et en col bleu, la question centrale demeure : qui la police protège-t-elle ? C’est ici que le raisonnement des manifestants anti-police pose un problème logique. Les dominants n’ont pas besoin, au fond, de la police. Les agences de protection privée prospèrent non seulement dans le milieu des entreprises mais aussi dans des zones résidentielles particulièrement riches. Les capitaux des dominants sont en sécurité dans les paradis fiscaux. Ce sont des signes monétaires plus que des biens matériels. Aujourd’hui, les forces de police protègent et rassurent surtout les classes moyennes. D’où l’attention qui leur est consacrée par l’extrême-droite. C’est pourquoi la désignation de la police comme bouc-émissaire est inquiétante. Il ne s’agit pas seulement d’enfantillages ou d’une fidélité anachronique à un état dépassé de l’économie. C’est aussi le signe d’une inclination pour la politique de la tabula rasa. Réformer la société afin de réduire les inégalités paraît trop complexe pour ces gens-là. C’est tellement rassurant de rêver tout casser en se disant que cela permettra de mieux réaliser l’utopie.

Conseils de lecture :

Cancès Claude et Frachon Matthieu, La police pour les nuls, First, 2015.
Dessaux Prince Gisèle, Ils ont tué mon père – L’affaire Prince 1934, Plon, 1995.

Le choix du roi

Nous entendons à l’envi que « au premier tour on choisit, au second on élimine ». La recomposition du paysage politique français exige que ce dicton soit revisité à l’aune des nouveaux rapports de force. La nature des choix offerts aux électeurs est peut-être en train d’évoluer durablement.  

« Bonnet blanc et blanc bonnet » ou « système UMPS », les formules ne manquent pas. Les partis qui s’inscrivent dans une logique de rupture ont tendance à minorer les différences entre les formations politiques les plus représentatives du système qu’ils remettent en cause. Parfois aidés par les politiciens qui, une fois en place, appliquent un autre programme que celui pour lequel ils ont été élus, ils se présentent comme la seule alternative. Pour leur propos, la candidature d’Emmanuel Macron à l’élection présidentielle de 2017 a constitué une bénédiction. La synthèse libérale sociale qu’elle préconise, à moins que ce ne soit l’inverse, a suscité mécaniquement une réaction de montée aux extrêmes, à gauche comme à droite.

choix du roi 3

 L’économiste Dani Rodrik présente un « trilemme » ou triangle d’incompatibilité qui permet d’expliquer sur quels choix les électeurs français ont eu la possibilité de se positionner. Selon lui, les objectifs d’intégration à la globalisation, de souveraineté de l’Etat-nation et de démocratie ne peuvent être atteints tous les trois en même temps. Le côté du triangle qui joint globalisation et Etat-nation est qualifié de « camisole de force dorée ». Les exigences des marchés, endossées par l’Etat-nation, pèsent sur les citoyens – c’est pourquoi les classes populaires, fragilisées, peinent de plus en plus à valider cette politique. Le côté globalisation-démocratie aboutit à la dissolution de l’Etat-nation. La population se projette en effet dans un espace beaucoup plus vaste. C’est le scénario du « fédéralisme », pour illustration le projet allemand pour l’Europe. Le côté qui unit démocratie et Etat-nation, tenant celui-ci à l’abri des contraintes imposées par la globalisation est nommé « compromis de Bretton Woods ». Ce schéma est celui du souverainisme, de la non soumission au « diktat de Bruxelles ».

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Ainsi, les deux candidats qualifiés pour le deuxième tour de l’élection présidentielle de 1995, Jacques Chirac et Lionel Jospin, se trouvent du côté de la « camisole de force dorée ». Le choix des électeurs ne peut que porter sur la façon d’y être enserré. En 2002, la présence de Jean-Marie Le Pen au deuxième tour propose un choix d’un autre ordre aux électeurs. Tandis que le point de vue de Jacques Chirac ne varie pas, le discours de son adversaire est ouvertement souverainiste. Les deux candidats ne se situent pas sur le même côté du triangle. Doit-on considérer l’élection comme tronquée – la mobilisation contre l’extrême droite se substitue au débat droite-gauche habituel – ou invitant à une réflexion plus essentielle sur les choix de société ? En 2007 et en 2012, la rassurante opposition entre le parti socialiste et l’UMP, rebaptisé plus tard Les Républicains, est de retour. Les électeurs doivent à nouveau trancher sur le type de « camisole de force dorée » qu’ils envisagent, même si celui qui deviendra le Président François Hollande suggère une autre voie dans sa fameuse harangue du Bourget contre la finance.

En 2017, une dizaine de jours avant le premier tour, quatre candidats étaient donnés dans un mouchoir de poche par les sondages : François Fillon, Marine Le Pen, Emmanuel Macron et Jean-Luc Mélenchon. Deux d’entre eux, François Fillon et Emmanuel Macron, étaient d’un même côté du triangle alors que Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon étaient positionnés ensemble sur un autre côté du triangle. Il serait ridicule de prétendre que les deux partisans de la « camisole de force dorée » défendaient le même programme. De la même manière, la divergence entre les deux candidats de rupture était immense – comme responsable des maux de la France, l’un désignait l’étranger et l’autre le grand méchant capital. Cependant, les deux paires se séparaient ouvertement sur le respect des traités européens (Fillon, Macron) ou leur renégociation, susceptible de déboucher sur un « Frexit » (Le Pen, Mélenchon).

Dans ces conditions, le deuxième tour aurait pu prendre des tournures bien différentes. Le classique affrontement entre les deux tenants de la « camisole de force dorée » restait possible tout en n’étant pas la plus probable. Un remake du choix entre deux côtés du triangle avait en effet les faveurs des pronostics : Emmanuel Macron et Marine Le Pen ont été en tête des sondages durant la majeure partie de la campagne. Mais un autre cas de figure, inédit, n’était pas à exclure pour autant à ce moment : un deuxième tour entre deux candidats de rupture : la fille de son père face au sénateur devenu tribun ! Si les deux candidats « anti-système » s’étaient qualifiés, ils seraient devenus les représentants du nouveau système idéologique et les vaincus auraient pu s’ériger en nouveaux iconoclastes. La prochaine fois, peut-être…

Conseil de lecture :

Dani Rodrik (blog) : http://rodrik.typepad.com/dani_rodriks_weblog/2007/06/the-inescapable.html

Jean Quatremer, Les salauds de l’Europe : Guide à l’usage des eurosceptiques, Paris, Calmann Levy, 2017.