POUT-IN OU PUT-OUT ?

C’est qui cet olibrius qui a envoyé les Russes se comporter à la prusse en passant rasibus sur le Rus’ de Kiev dont les habitants sont des Spartacus ? C’est un gugusse qui aurait plus sa place dans un sac à puces qu’au cirque Gruss.  

C’est à Prague plutôt qu’à Budapest que le pacte de Varsovie s’est auto-dissous en juillet 1991. Cette alliance militaire entre l’URSS et la plupart des pays communistes d’Europe de l’Est était née en 1955 en réponse à la constitution de l’OTAN, organisation chapeautée par les Etats-Unis pour protéger les pays capitalistes de la menace soviétique. L’amitié de Moscou était parfois envahissante pour ses partenaires tandis que l’Oncle Sam n’a jamais eu besoin d’envoyer ses chars pour faire rentrer dans le rang d’éventuels récalcitrants mais le rappeler est un peu pinailler. L’essentiel est que le climat était à la guerre froide et que, pour être cohérent, on aurait compris a contrario que la fin du pacte de Varsovie scelle le destin de l’OTAN. Or, il n’en a rien été au point que d’anciens pays de l’Est ont même été autorisés à adhérer à l’Alliance nord-atlantique. Le côté boy-scout des Ruskofs, toujours prêts à faire le ménage chez vous en cas de désordre, les inquiétait un peu. Les événements actuels prouvent qu’ils n’avaient pas complètement tort.

Les raisons pour lesquelles l’OTAN n’a pas disparu en même temps que le pacte de Varsovie peuvent être discutées : administratives (les gratte-papiers ne trouvaient pas le formulaire idoine), politiques (les Etats-Unis ne voulaient pas que les Européens oublient qui est le chef ici) ou économiques (les industries militaires avaient besoin de débouchés sans compter tous ces gradés qui se seraient retrouvés au chômage)… Une chose est sûre cependant : la pensée que cela laissait une possibilité d’attaquer la Russie n’en faisait pas partie. Qui aurait eu envie de se risquer dans une guerre pour prendre le contrôle d’une gigantesque station essence – qui plus est dont les propriétaires possèdent l’arme nucléaire ? Le Président américain Joe Biden avait envisagé de mobiliser l’alliance dans son rapport de force avec la Chine et s’était vu opposer un ferme refus des dirigeants européens, notamment de la part de son homologue français, Emmanuel Macron, le même qui avait déclaré que l’OTAN était « en état de mort cérébrale ».

Peut-être que c’est cette indifférence envers la Russie qui a tant heurté Vladimir Poutine ? Sa patrie n’intéressait plus personne. Les grosses questions géopolitiques ne la considéraient pas, passant allègrement son nom sous silence. Comme un petit dans la cour de récréation, il essayait de se faire entendre mais les grands ne lui accordaient pas la moindre attention. Il trépignait, il trépignait, et sans résultat. A la limite, Poutine aurait aimé que l’OTAN dresse des plans pour écrabouiller son pays. Hélas, rien. Si l’on ajoute que le bonhomme est un grand sentimental, qu’il a parfois des bouffées empreintes de nostalgie, tous les ingrédients étaient réunis pour qu’il s’assigne la folle mission de reconstituer son empire en miettes. Alors, il est vrai que ses discours sur le besoin d’un espace vital, euh pardon d’un glacis, c’est-à­-dire d’une zone tampon entre la Russie et ses ennemis imaginaires, s’ils n’ont pas déclenché de francs éclats de rire, n’ont pas été trop pris au sérieux. Cela ne l’a pas empêché d’envoyer la soldatesque. Il avait prévenu.

Les Américains ne sont pas prêts à mourir pour l’Ukraine. En toute logique, il serait bien aventureux de les supposer enthousiastes à l’idée de se faire sauter la cervelle pour la Lettonie ou la Lituanie. C’est pourquoi les Polonais serrent aussi un peu les fesses en ce moment. Tout cela, le maître du Kremlin le sait pertinemment. Il s’en doutait même avant de communiquer ses flammes à l’homme de Kiev mais ce n’est pas pour autant qu’il roule sur du velours. Sans prévenir, son chef d’état-major a appuyé sur le bouton vitesse lente, lançant une opération « oulitka », escargot en russe, qui a surpris tous les experts en affaires militaires. De plus, la résistance ukrainienne est héroïque. Toutefois, il  y a fort à parier que, sans accord entre les parties, la puissance de feu russe finira par payer. Pour ce qui est du soutien de la population à la guerre, il semble actuellement à son paroxysme. Dans ces conditions, à quel endroit les nuages vont-ils donc commencer à s’amonceler et assombrir le destin de Poutine ?

Le concept de « prophétie auto-réalisatrice » a été forgé par le sociologue Robert K. Merton. Il rend compte des situations dans lesquelles un individu craint un événement indésirable, ce qui le pousse à modifier son comportement, à se conduire d’une manière totalement différente, et, ce faisant, provoque précisément ce qu’il souhaitait éviter à tout prix. Dans un sketch de Raymond Devos, un homme écoute son horoscope au volant. Une catastrophe lui est promise. Saisi d’un haut le cœur, il freine brusquement… et un véhicule percute le sien. On parle aussi d’« effet Œdipe ». Un oracle indiqua à Laïos et Jocaste que leur fils Œdipe tuerait son père et épousera sa mère. Ils l’abandonnèrent. L’enfant fut élevé par le roi et la reine de Corinthe. Accusé d’être un enfant illégitime, il se rendit chez le même oracle qui, sans se prononcer sur ce point, répéta sa prédiction. Affolé, Œdipe fuit ses parents adoptifs. Il tua en chemin Laïos et épousa ensuite Jocaste.

Quelle était la hantise de Poutine ?  Que l’Ukraine se rattache à l’espace économique européen et adhère à l’OTAN. Avant que les Russes ne posent leurs grosses pattes sur elle, elle était encore relativement partagée. Le prorusse Viktor Ianoukovitch avait été démocratiquement élu en 2010 face à l’égérie de la Révolution orange et, même s’il avait été chassé du pouvoir par un soulèvement populaire, tous les Ukrainiens n’étaient pas des russophobes forcenés. Poutine espérait que son coup de force ferait basculer les choses de son côté, qu’un pouvoir prorusse se mettrait en place. Sa brutalité a eu exactement l’effet inverse. Elle a soudé l’immense majorité des Ukrainiens et les a éloignés affectivement de la Russie pour un long moment. Leur cœur est devenu résolument européen. La cerise sur le gâteau ? Le retour à la maison des soldats russes quand la guerre sera terminée ! Lorsque les « héros » de Poutine raconteront ce qui s’est passé et dans quelles conditions ils ont combattu, des jours difficiles lui seront promis. Ceci une autre prédiction.

La maxime : (Alphonse Allais)

Pourquoi lave-t-on une injure

Alors qu’on essuie un affront ?

NON, RIEN DE RIEN

Dans sa célèbre chanson, Edith Piaf emploie douze fois le mot « rien ». C’est tout de même quelque chose ! En fait, ce mot est plein de paradoxes. Qu’il soit à la fois un adverbe, un pronom indéfini et un nom n’est pas le moindre. Pourtant au pluriel, il ne prend pas de « s ». Il ne faut pas exagérer…

Dans de nombreuses langues, rien signifie « aucune chose » comme en anglais « nothing » , mais, comme on va le voir, s’intéresser à rien, ça ne l’est pas. Précisons en effet que la confusion autour de cette notion témoigne d’une richesse sémantique insoupçonnée. Il n’y a pas que l’authentique « nada », celui qu’on accompagne en plaçant son pouce derrière les incisives du dessus avant de le faire sortir brusquement de la bouche en direction de son interlocuteur, si possible avec une légère grimace, pour lui indiquer qu’il se retrouvera Gros-Jean comme devant, c’est-à-dire les poches vides. Un « nananère » en sus n’est pas interdit.

Le célèbre philosophe Vladimir Jankelevitch a écrit un fameux essai sur le « je-ne-sais-quoi » et le « presque-rien » où il touche du doigt à l’impalpable, à ces éléments invisibles dont la présence nous remplit d’un infini bonheur mais dont l’absence nous tourmente. Il s’agit d’un maigre surplus mais qui compte tout de même pour un peu plus que zéro. Alors, quand on parle de rien, de quoi parle-t-on au bout du compte ? Est-ce qu’on parle d’absolument rien, ce qui requiert des échanges d’une nature particulière, ou bien plutôt de presque rien ? Il n’est pas simple de répondre à cette interrogation sans microscope.  

Les mathématiques du rien traduisent à la perfection ce troublant désordre – cela, bien que la récitation de la table du rien soit d’une facilité déconcertante. L’écolier studieux ânonnera d’une voix chantante « trois fois rien, rien »… et puis c’est tout. Il s’arrêtera aussitôt parce que rien ne se multiplie pas avec un, avec deux ou avec quatre, ni avec rien d’autre d’ailleurs. Néanmoins, en se livrant à une soustraction élémentaire, le grand Raymond Devos n’a pas manqué de souligner que, s’il y a des objets qui valent « moins que rien », cela prouve bien que rien n’est pas égal à zéro – des  clopinettes peut-être mais pas zéro.

Sans rien lui concéder, ses contradicteurs objectent que, lorsque l’on passe des choses aux individus, la valeur qui est attachée à un « moins que rien » est franchement négative. Il a pour synonyme voyou, brigand, sans scrupule, ni moralité mais également brigand ou fainéant. Quand l’accent est plutôt mis sur la paresse, sur la sieste au soleil de celui qui lézarde, on pense alors au saurien – d’après l’étymologie, saûros en grec signifie lézard. Quoi qu’il en soit, avec l’image sulfureuse de créature peu recommandable que véhicule le vaurien, il n’est plus du tout exclu que rien soit égal à zéro, macache, ouallou, le cercle dessiné par le pouce et l’index qui se touchent.

Abordons le monde de l’économie. Qu’est-ce que les pauvres détiennent, que les riches ne possèdent pas et dont ils ont fondamentalement besoin ? Cela  paraît incroyable mais cette devinette a une réponse. Si l’on ajoute que c’est mieux que Dieu, pire que le diable et que, si on en mange, on meurt, le mystère s’épaissit. Cherchons, cherchons. Langue au chat. La réponse, bien sûr, c’est rien. Il s’agit de la seule chose, si l’on peut dire, qui suscite un sentiment de renversement dans la hiérarchie sociale, les premiers qui deviennent les derniers, lesquels se trouvent pour une fois au sommet. Ce n’est hélas qu’une illusion d’optique.  

Dans la science des richesses, il n’y a pas de place pour ceux qui n’ont rien. La théorie microéconomique explique les choix du consommateur. Elle rend compte de son arbitrage entre les pommes et les poires, entre le thé et le café, entre les blondes et les brunes à partir de son échelle de préférences, du prix des biens et de son revenu au sens large. Si celui-ci est nul, il ne fait guère de doute qu’il aura tellement peu à se mettre sous la dent qu’il se retrouvera probablement vite au cimetière. Autrement dit, il va rapidement quitter l’économie standard, où il n’aura pas laissé de marque impérissable, pour entrer dans des disciplines comme la démographie, la sociologie, la politique ou l’histoire où il sera forcément mieux traité.

Pourtant, pour être juste, les personnes qui vivent dans un état de pauvreté extrême ne parviennent pas à rester totalement discrètes. C’est manifestement plus fort qu’elles. Avec les petits rien qui leur servent de viatique, elles réussissent à détraquer la théorie économique et son magnifique apparat. En principe, lorsque le prix d’un bien augmente, sa demande diminue. C’est logique. Il coûte trop cher. Les riches, les premiers, n’hésitent pas à faire mentir cette loi économique. Puisqu’un prix élevé décourage l’acte d’achat, le consommateur qui décide de passer outre le fait dans un but défini : se distinguer du commun des agents économiques. Cette situation évoque la catégorie des biens de luxe. Plus leur prix monte et plus certaines catégories de la population sont attirées par eux.  

Mais voilà, ce sont des riches. Ils ont le droit. Pour ce qui est des miséreux, cette espèce de  « Lumpenprolétariat » méprisé par les marxistes en raison de son absence de conscience de classe, leur transgression des lois du marché est plus choquante. De quel droit se réclament-ils ? En vérité, ils ne jouissent pas de la hausse des prix. Il n’est plus question ici de biens de luxe mais de biens de première nécessité. Lors de la grande famine du dix-neuvième siècle en Irlande, Robert Giffen a ainsi constaté que la plupart des habitants consommait de plus en plus de pommes de terre malgré leur prix croissant. Cela n’a pas toujours suffi à les maintenir en vie. Cette catastrophe a causé environ un million de morts et causé une émigration de masse. Voilà comment des sans le sou révolutionnent les connaissances en économie. Ils s’en prennent à ses plus beaux mécanismes théoriques. Honteux.

La maxime d(Voltaire) :

Les hommes ne haïssent l’avare

Que parce qu’il n’y a rien à gagner avec lui.