EH BIEN, JEUNE HOMME !

L’acteur W.C. Fields n’aimait pas les enfants. Alors, dès qu’il en voyait un, il ne pouvait s’empêcher de lui jouer un mauvais tour comme cacher sa tirelire. Dans la même veine, Hippolyte Taine avait résumé : « Les enfants, ça console de tout… excepté d’en avoir ». Pourtant, les jeunes générations n’ont-elles pas énormément à nous enseigner ?

enfantcapricieux

La sacralisation de la jeunesse est un trait de nos sociétés. D’aucuns parlent d’ailleurs de «jeunisme ». Les personnes âgées s’estiment même parfois victimes d’un diktat : il faut cacher son âge à tout prix. La traque des rides et des plis est devenue impitoyable. Le lifting est parfois la solution pour avoir l’air jeune. Il est vrai que voir des gamins de cinq ans à skis peut donner des envies de régression infantile. Ils ne connaissent pas encore les tables de multiplication mais ils sont de capables de slalomer avec une  agaçante virtuosité sur les pistes ! La croyance des Romains selon laquelle le savoir serait niché dans le cerveau de sages individus à chevelure blanche semble entièrement révolue. Le train des sénateurs est à l’arrêt. Vive la Très Grande Vigueur des ados boutonneux mâchouillant du chewing-gum qui bouscule les conventions archaïques. Les leçons qu’ils nous dispensent méritent d’être étudiées ; celles des plus petits au moins autant. Ecoutons-les.

Une célèbre expérience menée avec des enfants de deux ans par Sharon Brehm et Marsha Weintraub est un bon point d’entrée. Deux jouets sont laissés à portée de main des chères têtes blondes. Ils possèdent une attractivité équivalente et sont placés l’un derrière l’autre séparés uniquement par une barrière en plexiglass d’une modeste hauteur. On constate que le choix des enfants se porte indifféremment sur le premier ou le second jouet. Aucune préférence claire ne ressort. En revanche, lorsque le niveau de la barrière en plexiglass est élevé pour atteindre soixante centimètres, suggérant l’existence d’un obstacle, le comportement des enfants change radicalement : ils se précipitent presque tous vers le jouet qui est situé derrière la barrière, autrement dit vers le plus difficile à récupérer. La théorie de la « réactance psychologique » rend compte de ces observations  : dès son plus jeune âge, l’être humain refuse que l’on empiète sur sa liberté. Ce qui signifie que les objets associés à une éventuelle perte d’autonomie acquièrent d’un coup de la valeur.

Cette inclination humaine que l’on qualifie d’« effet Roméo et Juliette » est permanente mais elle prend toute son ampleur à l’adolescence. En reprochant à leur enfant de 15-18 ans la qualité de ses fréquentations, les parents œuvrent en fait involontairement au renforcement du lien de leur progéniture avec les mauvaises personnes. D’où un dilemme bien connu puisque, si se taire est insupportable, agir ouvertement est presque à coup sûr contre-productif. « Que faire ? » comme disait Vladimir Ilitch Lénine. La stratégie qui consiste à porter au pinacle la situation indésirable pour que l’enfant se dirige de lui-même dans l’autre direction n’est pas assurée d’être gagnante. Prenons le cas des brocolis. Les gamins les détestent habituellement. Selon une blague de cour de récréation, ce qui les différencie des crottes de nez est que, justement, ils n’en mangent pas. Pour des parents, se lancer dans l’apologie du steak-frites-ketchup en dénigrant l’affreux légume dans l’espoir que leur enfant fasse justement le choix inverse ne laisserait pas uniquement un goût bizarre. A cause de la pression sociale, de l’avis des amis, la manœuvre machiavélique risquerait fort d’échouer.

Ce sens de la contradiction, cette attitude d’enfant capricieux, on les retrouve évidemment chez le président de la République. Le garçon se croyait béni des fées. Il cassait les codes, réussissait dans toutes ses entreprises, même les plus improbables, et personne ne lui avait jamais vraiment résisté – les démissions de Nicolas Hulot et de Gérard Collomb pouvant être perçues comme des mouvements d’humeur de mauvais coucheurs. Les Français, tout de jaune vêtus, l’ont fait redescendre sur terre assez brutalement. Ils ont essayé de lui expliquer que sa politique était inacceptable, à lui, Emmanuel Macron ! Entre crime de lèse-majesté et puérile vexation, le sentiment que ses marges de manœuvre se sont soudainement réduites, l’a braqué. C’est ô combien normal pour qui s’intéresse aux mystères de la psyché humaine. Dans ces conditions, il était impensable de céder à propos de l’impôt de solidarité (ISF) sur la fortune.

Tout était pourtant réuni pour qu’Emmanuel Macron mette les pouces à ce sujet. En 2017 le montant de l’ISF collecté approchait les 4 milliards d’euros. Puisque l’impôt sur la fortune immobilière (IFI) est supposé faire entrer 1 milliard d’euros dans les caisses de l’Etat, c’est de 3 milliards d’euros dont il est question au total. Rappelons que le PIB de la France avoisine les 2 100 milliards et que 230 milliards de recettes ont été votées pour le budget de l’Etat en 2019. Autrement dit, il s’agit d’une mesure purement symbolique. D’autre part, le président avait annoncé que cette mesure n’était qu’un ballon d’essai, un pari. Si les riches ne jouaient pas le jeu, l’ISF pourrait être rétabli. Un retour en arrière ne serait pas forcément une reculade. Ajoutons que le chef de l’Etat affirmait la main sur le cœur que le grand débat national était complètement ouvert, cela jusqu’à une révision de la Constitution. En fermant la porte au retour de l’ISF, il prouve exactement le contraire.

Cet « effet Roméo et Juliette » qui emprisonne le président le pousse à justifier sa position en adoptant des positions spécieuses, voire quasiment ridicules. Obsédé par ces pauvres qui lui causent du tort, il a ainsi asséné publiquement que l’ISF n’avait jamais réduit la pauvreté. Certes oui, mais le vaccin contre la grippe, non plus… L’ISF avait pour vocation d’indiquer une volonté politique de réduire les inégalités et le vaccin contre le grippe de protéger contre son virus. Cela fait immanquablement songer à l’enfant qui, après avoir été gourmandé, trépigne de frustration. Il s’entête et se crispe parce qu’il sent qu’on veut le priver de son jouet. Il est prêt à tous les délires et à toutes les folies. Prends un peu recul, mon petit. C’est de cette manière que tu grandiras.

Conseils de lecture :

Cialdini Robert, Influence et manipulation, Pocket, Paris, 2015.
Taylor Robert Lewis, L’extravagant W.C. Fields, Ramsay, Paris, 1999.