LES BLEUS, LES BLEUS, TRALALALÈRE…

Tout a commencé lors d’un repas entre dessinateurs belges. Peyo demanda à Franquin de lui de passer la salière. Incapable d’appeler l’objet par son nom, il réclama le « schtroumpf ». Un univers enchanteur venait quasiment d’être inventé – le mot qui le décrirait à tout le moins.

Ces créatures imaginaires à la peau bleue ne paient pas de mine avec leur bonnet blanc. Elles sont de taille réduite et pas très nombreuses puisque leur population avoisine la centaine d’unités – de 99 au départ à 107 à son apogée – à la suite de l’ajout de nouveaux personnages. Domiciliées au cœur d’une forêt verdoyante, dans un village dont les maisons sont faites de champignons, elles aspirent à la discrétion pour échapper au méchant Gargamel ainsi qu’à son cruel chat Azraël qui rêvent de leur faire un sort. Pourtant, elles ont réussi à conquérir le monde, donnant même naissance à un business florissant. Vive les Schtroumpfs ! Qu’il s’agisse d’albums BD, de figurines, de peluches, de jouets, de films, de disques ou de CD, et de DVD, c’est par dizaines de millions qu’il faut compter les exemplaires vendus. Des expositions et des parcs comme la Schtroumpf Expérience et Big Bang Schtroumpf ont vu le jour, en surfant sur l’engouement pour les sympathiques lutins. Qui n’a pas entendu prononcer un jour le nom de ces êtres d’exception ?

Bien sûr, il a fallu acclimater les Schtroumpfs à la couleur locale, à la culture de chaque pays. Il est important de se souvenir que le célèbre cow-boy Lucky Luke n’a été autorisé à pénétrer sur le territoire américain qu’une fois délesté de sa cigarette au bec. Pour en revenir à la couleur des Schtroumpfs à proprement parler, elle est restée bleue partout dans le monde. Ce qui n’était pas évident puisqu’il existe une symbolique des couleurs qui varie selon les latitudes. L’historien Michel Pastoureaux dépeint le bleu comme la couleur préférée des sociétés occidentales par contraste avec le Japon, par exemple, qui adore le rouge. Cela n’a d’ailleurs pas toujours été le cas puisque le bleu a longtemps été regardé avec dédain. Pour les Romains, il était associé aux barbares, notamment les Germains, qui en raffolaient. Le changement s’est opéré au Moyen Age grâce à l’essor du christianisme dont le Dieu est de lumière. Or, à l’instar du ciel, la lumière est bleue. Après s’être ainsi refait une virginité, le bleu séduira la noblesse puis ensuite les autres classes sociales.

En réalité, la différenciation  d’un pays à l’autre s’est produite par l’appellation. Le Schtroumpf est devenu Smurf en anglais (et par extension une danse du même nom), Schlumpf en allemand, Smerf en polonais, Estrumpfe en portugais, Pitufo en espagnol, Puffo en italien, Dardas en hébreu, Sanfour en arabe (baba sanfour est le grand-père), Sumafu en japonais, Lanjingling en chinois. On pourrait poursuivre le défilé un petit moment pour rigoler. Plus fondamentalement, une question se pose : comment un mot qui ne signifie rien en français a-t-il été traduit dans d’autres langues ? Une bonne partie des traductions tourne autour de la version néerlandaise, Smurf, tandis que d’autres s’efforcent d’évoquer la notion de gnome dans leur langue. Les problèmes se reposent avec des mots dérivés comme schtroumpfer, schtroumpfement, schtroumpferie, schtroumpfissime, schtroumpfophobe. Mais, au final, qu’est-ce que ça nous schtroumpfe que les Serbes schtroumpfent le mot schtroumpfe comme ceci ou comme cela ? Schtroumpfons à l’essentiel.

Bien que les schtroumpfs soient plébiscités de génération en génération, ils ont toujours dû faire face à une rude concurrence. La ménagerie de Walt Disney et les copains d’Astérix font partie des plus coriaces sans oublier que de nouveaux rivaux sont apparus récemment, comme avec les « animés » japonais.  Et puis l’humeur du public est changeante. Les effets de mode sont inévitables. La « Schtroumpf-mania » des années 80 ne pouvait durer éternellement. Il était clair que la fièvre finirait par retomber. L’échec commercial du parc Big Bang Schtroumpf en est un témoignage. Parmi les mesures destinées à le sortir de l’ornière, il a été amené à changer d’appellation. Aujourd’hui, il répond au doux nom de Walygator. Que le mot Schtroumpf n’ait plus la magie d’antan ne signifie cependant pas que les petits personnages bleus aient perdu l’affection du public. Elle est simplement plus raisonnée. En 2017, cette affection a tout de même rapporté près de 200 millions de dollars avec la sortie du film « Les Schtroumpfs et le village perdu ». Ils ne déclenchent plus l’hystérie mais on les aime.

Il est amusant de constater que, d’une certaine façon, les Schtroumpfs sont malgré tout dans l’air du temps. Le Petit Robert compte 60 000 mots. Le lycéen moyen en utilise entre 800 et 1 600 et les plus cultivés de la tranche d’âge jusqu’à 6 000. D’après l’échelle Dubois-Buyse, un jeune de 14 ans connaîtrait environ 3 725 mots avec une mise en bouche d’à peine 1000, comme une perruche ondulée. Quand il parle, l’adolescent dit « courageux ». Il connaît « audacieux », « hardi », « héroïque » et « téméraire » qu’il n’emploie pas. Pas sûr qu’il ait entendu « preux », « impétueux » ou « matamore ». Certaines vedettes de la téléréalité ont décidé de s’attaquer au dictionnaire en se fixant comme objectif de dépasser la lettre « A ». A l’inverse, Georges Pérec a écrit un livre « La disparition » sans la lettre « E ». Quoi qu’il en soit, avec le développement de Twitter et autres réseaux sociaux, il y a fort à parier que le vocabulaire des jeunes générations tende à s’appauvrir. « La vitesse passe avant la nuance », comme le suggérait le comportement de Hussein Bolt en finale du 100 mètres au Jeux Olympiques. Tournant avec un minimum de mots, les petits hommes bleus  recourent systématiquement à « Schtroumpf ». Et si tout le monde se mettait aussi à « schtroumpfer » ? Plus de différence, d’inégalités, nous serions tous identiques…  

La maxime :

Si les Schtroumpfs se mariaient avec les Minions, ils enfanteraient des Martiens,

Mais si les Schtroumpfs étaient verts, ils se feraient plutôt appeler Martiens