CHACUN SON METIER, LES VACHES SERONT BIEN GARDEES !

Cette conclusion de la fable de Florian, « Le vacher et le garde-chasse », repose sur le principe de la division du travail. Tous les habitants d’un pays n’exercent pas le même métier. Il est heureux que l’attirance envers une activité varie d’une personne à l’autre mais ce n’est pas pour autant que les inclinations individuelles correspondent exactement aux postes à pourvoir. Alors comment faire ?

Dans un célèbre exemple, celui d’une manufacture d’épingles, Adam Smith explique comment la division du travail améliore la productivité dans l’économie. S’appuyant sur un article de l’Encyclopédie, il décortique le processus de production à l’intérieur de cette manufacture : dix-huit tâches successives sont nécessaires pour la fabrication d’une épingle. Si les hommes ne s’organisaient pas et si chaque producteur d’épingles devait donc accomplir chacune de ces tâches, l’efficacité serait plus de deux-cents fois moindre. Bien avant Smith, dans une approche non économique, les penseurs grecs avaient souligné de nombreuses caractéristiques de la division du travail. La spécialisation conduit ainsi à une meilleure expertise : un individu qui passe son temps à cuisiner finit par acquérir du savoir-faire dans le domaine des arts culinaires. Plus fondamentalement, pour que la division du travail puisse s’installer dans la société, une logique de coopération doit exister. Une partie des citoyens travaille dans l’agriculture, une autre dans l’artisanat, etc…

Dans un stimulant ouvrage, Paul Seabright met au jour les implications de cette interdépendance. Son titre est éloquent : « La société des inconnus ». En effet, nous sommes amenés à confier nos intérêts à des personnes que nous ne connaissons pas. Parfois, il s’agit même de situations dans lesquelles notre vie est en jeu. Le médecin qui doit m’ausculter ce matin sera-t-il parfaitement concentré ? Qu’est-ce qui peut m’assurer qu’il n’a pas fait la java toute la nuit ? Le pilote d’avion qui doit m’emmener en vacances n’est-il pas drogué à autre chose qu’au travail ? Face à cette angoisse, notre façon de nous rassurer est souvent amusante. Ah, il est marié avec ta belle-sœur ? Ce doit être un excellent menuisier ! Ce ne sont pas les réalisations, les compétences du professionnel qui jouent un rôle apaisant mais le fait qu’il nous soit recommandé, qu’il nous soit moins étranger. C’est pourquoi le client comptera plus souvent la monnaie qui lui est rendue dans un lieu anonyme comme un aéroport que chez son buraliste de quartier. La vérification se traduit par une déperdition. Un bon manager doit savoir déléguer et ne pas contrôler en permanence le travail de ses subordonnés. Une coopération efficace est à ce prix.

La division du travail pose la question de la répartition des tâches, de l’adéquation entre les besoins de l’économie et la profession des habitants. En France, à la fin du premier trimestre, plus de 3.4 millions de chômeurs étaient enregistrés tandis que des secteurs comme l’hôtellerie et le bâtiment subissent une pénurie de main d’œuvre. Il est évident que la société ne peut promettre à chaque individu qu’il sera en mesure de choisir exactement le métier de ses rêves. François Bayrou a montré la voie à ce propos. Eternel Président de la République mais jamais élu, il a fini l’an dernier par renoncer à son job dans une conférence de presse pleine d’émotion. Emmanuel Macron lui a dit merci. De la même manière, tous les jeunes bacheliers ne pourront pas devenir psychologues ou professeurs d’éducation physique. Par une sorte de pudeur ou d’hypocrisie, le problème n’est pas posé en ces termes. C’est dommage. Dans ces conditions de concordance impossible, il est essentiel de trouver une clé de répartition claire, compréhensive et acceptable des jeunes bacheliers.

Les étudiants qui se sont récemment soulevés ont exprimé des revendications très variées. Même si on laisse de côté l’ubuesque occupation de Science Po par des adversaires de l’élitisme dans l’enseignement supérieur, une partie d’entre elles est justifiée. Un nouveau site Internet destiné à recueillir les vœux des bacheliers et à gérer leur affectation dans les établissements d’enseignement supérieur a été créé. Hélas, le remplacement d’Admission Post-Bac (APB) par Parcoursup ne s’est pas traduit par une plus grande clarté. Que des structures privées qui maîtrisent les arcanes du système se soient engouffrées dans la brèche et proposent leurs services aux familles déboussolées est particulièrement révélateur. Une terrifiante opacité semble régner sans partage. Autre nouveauté, l’introduction d’« attendus » ou de prérequis est la marque d’une sélection qui ne dit pas son nom hurlent les protestataires. Nous voici au cœur de la discussion.

Il est déjà possible d’observer que, si les prérequis permettent d’éviter les erreurs d’aiguillage, leur critique virulente est largement imméritée. Plus fondamentalement, quand le nombre de place offertes est inférieur au nombre de candidats, comment procéder ? Par un tirage au sort, par l’examen des notes ou celui d’une lettre de motivation ? Quoi qu’il en soit, puisqu’il est impossible de garantir à chacun la satisfaction de ses désirs, il serait avisé de faire porter le combat en priorité sur la protection des plus fragiles. Que vont devenir les bacheliers non affectés par Parcoursup en septembre ? Cette population probablement composée de titulaires d’un bac professionnel ou technologique avec un dossier scolaire assez moyen sera-t-elle traitée décemment ? La mécanique qui s’est enclenchée avec ce nouveau filtre qu’est Parcoursup pourrait être tentée par profiter du désarroi de ces « laissés-pour-compte ». Guidée par une pure rationalité, elle viserait uniquement à les répartir là où des besoins économiques sont exprimés, sans prendre au sérieux leurs aspirations. Plutôt que se battre contre des moulins à vent, il convient de veiller à ce que ces jeunes ne soient pas considérés comme de simples « bouche-trous ».

Conseils de lecture :

Seabright Paul, La société des inconnus, Paris, Markus Haller, 2010.
Séris Jean-Paul, Qu’est-ce que la division du travail ?, Paris, Vrin, 1994.