EMMANUEL S’EN VA-T-EN GUERRE

Une chauve-souris à l’humour un peu douteux a mis la planète économique quasiment à l’arrêt. La France a peur. Les interventions martiales du président de la République suscitent pourtant de multiples interrogations.

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L’ambiance était à la paix universelle et au désarmement. La désescalade avait été entamée il y a une quarantaine d’années et tous les pays riches s’y soumettaient de bonne grâce. Aucun ne cherchait à se dérober à ses devoirs en termes de politique de santé. Tu baisses ton nombre de lits. Je baisse le mien. C’est ce que l’on appelle la rationalité mimétique. Les hôpitaux étaient considérés comme un coût, une dépense qu’il convenait de minimiser. Le défi était de taille : il s’agissait d’accompagner la hausse de la population par une… baisse dans les mêmes proportions des capacités hospitalières de long séjour, voire plus si affinités. Si les pays pauvres n’avaient pas été invités à participer à la fête, ce n’est pas par un quelconque ostracisme, c’est tout simplement parce qu’ils n’étaient pas suffisamment équipés. Ils n’avaient déjà que la peau sur les os.

La machine tournait bien. Il faut dire que de puissants outils de modélisation faisaient mouliner les données patiemment collectées. Il était quasiment possible de savoir combien de têtes d’oreillers étaient nécessaires dans les services de cardiologie, combien d’infarctus surviendraient d’après la température moyenne. Alors, la baisse du nombre de lits a été colossale, d’autant plus que le développement de la médecine ambulatoire permettait d’accélérer la rotation des patients sur un même lit. Dans ce contexte, la France se situait dans une honnête moyenne lorsqu’Emmanuel Macron est arrivé aux affaires. Pour le jeune et entreprenant président, il y avait moyen de faire beaucoup mieux. La protection sociale coûtait un « pognon de dingue ». C’était un véritable gaspillage. De la même manière qu’elle n’avait pas supprimé la pauvreté, elle n’avait pas aboli la mort non plus.

Rien ne résisterait au nouveau président sur ces questions. Il a ainsi réussi obtenir en janvier 2020 la démission de 1 000 chefs de service, signe que l’hôpital était enfin à poil. De ce point de vue, son discours de déclaration de guerre deux mois plus tard a été un véritable coup de tonnerre dans un ciel bleu. Si l’objectif était de surprendre le Covid19, la manœuvre était habile et particulièrement réussie. Comment imaginer que l’on monte au front en bermuda à fleurs, que l’on attaque un tel ennemi sans lits d’hôpitaux, sans tests de dépistage, sans masques pour les plus exposés ? Sa ruse a pris tout le monde à revers car, comme les stratèges de génie, il a superbement dissimulé son jeu. Quelques jours avant son premier discours, il assistait à une pièce de théâtre et, la veille encore, il invitait ses sujets à se rendre aux urnes… sans jeu de mot macabre.

Il faut se souvenir que la population a été tellement sidérée que, lorsque dans la suite de son discours, il s’est livré à un éloge appuyé de la protection sociale, une rumeur a enflé sur les réseaux sociaux : pour prononcer de telles paroles, le président avait forcément de la fièvre – il avait certainement lui-même été contaminé ! Ceci dit, et quelle que soit l’admiration que l’audace macronienne puisse susciter, il n’est pas interdit de s’interroger sur sa pertinence et son efficacité. Déjà le mot « guerre » fait forcément tiquer en France. Depuis le soleil d’Austerlitz, seul, le pays a méthodiquement accumulé les cuisantes débâcles. Bien sûr, il reste les Alliés, les Américains et les Britanniques qui, en 14-18 et en 39-45 ont permis à la France de renverser la vapeur mais, là, impossible de compter sur eux.

Commençons par les Etats-Unis. Le système de santé n’y est pas simplement délabré ou inaccessible à la majorité de la population. Les Ricains ont surtout été mal informés. Ils se sont précipités vers les armureries dont ils ont vidé les rayons. Ils pensaient devoir faire face à une bactérie. Or, leur adversaire est un virus, une particule d’une taille 20 fois inférieure environ ! Patatras ! La stratégie qui consiste à se munir de pistolets et mitrailleuses en tout genre est même devenue d’un coup dangereuse : combien de belles-mères tranquillement assises dans le salon risquent d’être confondues avec l’invisible ennemi ? Exit John Wayne. Si l’on ajoute les gesticulations de Donald Trump, la coupe est pleine. Rien ne prouve en effet que l’agitation des mots «génial », «terrible », «incroyable» et « énorme » parvienne à bien mieux freiner les ravages du coronavirus  que la chloroquine.

La situation n’est guère meilleure en Grande-Bretagne avec un Premier ministre lui-même malade qui peine à fixer un cap entre non intervention afin de constituer une «immunité de groupe » et confinement. Heureusement, une fois n’est pas coutume, les Allemands se sont alliés à la France dans cette guerre. Ils disposent de 25 000 lits avec assistance respiratoire. En bricolant, on peut en espérer au mieux 14 000 en France. De surcroît, les Teutons se sont préparés en amont et ont mis en place une politique de dépistage des cas suspects qui a limité la propagation du virus sans recourir à un confinement général. A ce stade, ils sont moins débordés et ont généreusement offert leurs capacités hospitalières. Pour une fois, ce sont des Français, malades qui plus est, qui envahissent l’Allemagne. Les temps changent.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, William Beveridge a commis un rapport à l’origine de l’Etat-providence britannique. Les bombes qui s’abattaient sur Londres ne distinguaient pas les riches des pauvres. Une logique de solidarité à l’intérieur de la société s’est imposée aux yeux de tous. La sécurité sociale française est née à la même époque. Ce sont de bons exemples. La crise du subprime en 2008 a fonctionné selon le principe de la privatisation des gains et de la socialisation des pertes. C’est un mauvais exemple puisque la solidarité visait uniquement à aider les riches. Stop le ruissellement. Souhaitons-nous tous d’être en bonne santé à la fin des hostilités pour voir le président Macron manger son chapeau et tenir ses engagements sur la protection sociale. Ce sera un délicieux spectacle.

Conseils de lecture :

Laver-vous les mains.
Et bien.

ME, MYSELF AND I

En 2015, douze décès ont été enregistrés à la suite d’un selfie mal maîtrisé. Par comparaison, la même année, huit personnes ont subi un sort identique en raison d’une attaque de requin. Toutefois, par rapport aux milliards de selfies pris dans le monde, le nombre de personnes qui survivent à cette pratique quasi religieuse reste extraordinairement élevé. Il n’est pas question de la décourager, juste de tenter d’examiner de quoi la culture du selfie est le nom.

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C’est un lieu commun de souligner que l’individualisme s’est répandu de façon débridée dans nos sociétés. En 1985, Thierry Le Luron et Coluche organisaient une parodie de mariage qui déclenchait l’hilarité sur le territoire français. En 2017, le médiatique Jeremstar revêtait une superbe robe blanche et convolait en justes noces avec lui-même. La « sologamie » prête bien sûr à sourire : mis à part les schizophrènes, l’entente est supposée régner dans le ménage et c’est tant mieux parce que les divorces deviennent alors très compliqués. Toutefois, cette illustration du tout-à-l’égo n’est pas uniquement la marque d’un narcissisme assumé. Le corollaire de la volonté déclarée de satisfaire ses phantasmes les plus fous, d’aller au bout de ses rêves, est un affranchissement des contraintes ou des liens traditionnels. Les individus ne vivent pas pour autant comme des atomes isolés. Les spécialistes du marketing, ces nouveaux sociologues, décrivent avec gourmandise l’émergence des tribus comme des regroupements de consommateurs partageant les mêmes valeurs. Ces communautés se forment et se défont au gré des intérêts des individus qui les composent. L’appartenance à une tribu dépend d’affinités. Lorsqu’elles s’évanouissent, on quitte la tribu.

Ces attachements plus éphémères ne sont pas comparables aux anciens, davantage ancrés dans le temps et souvent perçus comme des chaînes pesantes. Notre propos n’est pas de discuter des bienfaits de l’érosion d’institutions comme le mariage ou la religion, qui jouent un rôle de repoussoir convenu aussi bien que de balise. Cependant, force est de constater que l’individualisation s’en prend désormais à des solidarités qui, au moins en Europe, ont longtemps semblé complètement immunisées face à ce type d’attaques. C’est ainsi que la protection sociale a fini par se trouver sur le gril même dans un pays comme la France. Le raisonnement est d’une simplicité irrécusable en apparence : si des individus ne se soucient pas de leur santé, pourquoi la collectivité devrait-elle payer le prix de leur inconséquence ? C’est d’ailleurs à se demander comment il est possible qu’une telle position n’ait pas été exprimée auparavant. Le discours lénifiant des partisans de la politique de soutien aux plus défavorisés anesthésiait-il la lucidité à ce point ? Pour cette pensée libérée, la population des obèses constitue une cible de choix. Elle est visible, à mobilité réduite et son poids dans les dépenses de santé est écrasant : les 15% d’obèses sont à l’origine de 22 % des dépenses de santé sans compter le coût social qu’ils occasionnent et qui avoisine les 13 milliards d’euros.

L’image du gros a varié tout au long de l’Histoire. Sa représentation n’a pas toujours été négative : une surcharge pondérale a même été associée à l’idée de force, à la notion d’opulence. Puis, une lente dégradation s’est opérée coïncidant avec le moment où l’ours a cédé au lion le titre de roi des animaux en plein milieu du Moyen Age. Dans « La soif du mal », la scène dans laquelle l’odieux Orson Welles baigne dans un tas d’immondices, incapable de se relever, incarne à la perfection le dégoût que l’obésité est susceptible de susciter. Elle a fini par s’imposer même si les rondeurs évoquent parfois une rassurante bonhomie à la manière du sergent Garcia dans « Zorro ». Faut-il y voir une marque de jalousie ? N’oublions pas, par exemple, que le prix du billet d’avion au kilo est plus bas lorsque le voyageur est infiniment dodu. Mais ce n’est pas la bonne explication. La stigmatisation des formats XL renvoie plutôt, en fait, à la responsabilité individuelle. A la différence de pathologies telles que les tumeurs cérébrales qui frappent les hommes sans aucune logique apparente, l’obésité est d’ordinaire liée à des comportements humains. Les troubles cardio-vasculaires ou le diabète qui lui sont imputés sont donc jugés évitables. Le rôle de facteurs génétiques ne peut certes être écarté dans certains cas mais les individualistes partis à la pêche au gros se focalisent prioritairement sur les conduites alimentaires déviantes.

La faille de cette réflexion ne réside pas exactement dans le défaut de solidarité. A chacun ses valeurs et, après tout, il faut bien vivre avec son temps ! L’étape suivante sera certainement de militer afin de réformer l’assurance habitation. En effet, si on y réfléchit bien, pourquoi les résidents du troisième étage devraient-ils contribuer à l’indemnisation des imprudents, voire des crétins, domiciliés au rez-de-chaussée et, de ce fait, beaucoup plus exposés aux inondations. Le problème de ce type d’approche est qu’elle sous-entend que le comportement humain résulte nécessairement d’un choix libre et non contraint. Or, sur la question du logement, il est clair que le prix d’un appartement au troisième étage est plus élevé que celui du rez-de-chaussée. Certains n’ont simplement pas les moyens financiers de se loger en hauteur.

Si l’on revient à la problématique de l’obésité, c’est un peu la même chose. Des paramètres socio-économiques jouent sur l’alimentation. Un quart des personnes dont le revenu est inférieur à 900 euros par mois se trouve en surcharge pondérale alors que la proportion est de 7 % pour les individus percevant plus de 5 300 euros. Historiquement, les démunis n’ont jamais mangé comme les nantis. Il fut un temps où le pain blanc était réservé à la noblesse tandis que les paysans se nourrissaient de pain noir riche en céréales… c’est l’inverse aujourd’hui. Pour un ouvrier du bâtiment fatigué, un bon plat de pâtes est plus accessible à tous points de vue qu’une initiation à la cuisine moléculaire ou, à défaut, un mets délicat dans lequel l’électrisant quinoa est mis en vedette. La malbouffe est l’effet plus que la cause des inégalités. Et pourtant la tendance est à balancer son porc… pourvu qu’il soit gros.

Conseils de lecture :

Pastoureau Michel, L’Ours. Histoire d’un roi déchu, Paris, Points, 2015.
Reymond William, Toxic Food : Enquête sur les secrets de la nouvelle malbouffe, Paris, J’ai lu, 2015.