CROYEZ-VOUS EN LA CHLOROQUINE ?

Les instituts de sondage ne seront pas nécessairement les grands perdants de la période du confinement. Qu’est-ce qui peut bien passer par le cerveau de Français cuits à l’étouffée depuis plusieurs semaines ? Pour des dirigeants politiques qui gouvernent à vue une situation quasi irréelle et ont conscience de s’être pris les pieds dans le tapis, avoir des éléments de réponse à ce type d’interrogation est essentiel.

chloroquine

Face à l’incertitude générale, les autorités politiques ont décidé de s’appuyer sur un Conseil Scientifique composé de onze spécialistes, principalement des pointures médicales. Chacune des annonces gouvernementales est supposée avoir été validée par cet aréopage d’experts – par exemple, le maintien du premier tour des élections municipales mais aussi le report sine die du second. C’est diablement commode. Quand on entend la cacophonie sur le port des masques, ce n’est pas leur absence criante dans les entrepôts qui est mise en avant pour expliquer la position des dirigeants politiques mais la science. Ce n’est pas nous, ce sont les savants qui bégayent ! Si l’on ajoute que ces derniers ont du mal à se départager sur la nature du traitement à administrer, il est paru comme une évidence de demander aux citoyens quelle était leur opinion sur le sujet. C’est cela une vraie démocratie.

Alors voilà, madame, monsieur, pensez-vous que la chloroquine peut vaincre le mal ? Six Français sur dix répondent positivement à cette question. Il n’est pas garanti que le covid-19 s’incline face à ce verdict. Si les coronavirus respectaient une règle comme celle de la majorité, cela se saurait (même si on ignore encore beaucoup de choses sur eux à ce jour, etc…). Tout au plus ce résultat nous livre-t-il des informations sur la façon dont le débat sur la chloroquine a été retranscrit dans les médias. Il apparaît que le combat du professeur à la longue crinière et en lutte contre l’establishment parisien a été décrit en des termes plutôt favorables. A moins que le désir des Français de disposer d’un remède ait fait office de «pensée magique». Si l’on y croit assez fort, la chloroquine deviendra efficace, un peu comme un placebo. Jusque-là, cela ne mange pas de pain. Le souci est que le président de la République s’est senti quand même obligé de se rendre à Marseille pour afficher sa sympathie envers le professeur Raoult. C’est un « grand scientifique » assure notre capitaine à qui personne ne reprochera cette fois de ne pas écouter le peuple. Oui, c’est cela la démocratie.

Dans ces conditions, il n’est pas surprenant que le soutien d’Emmanuel Macron ait grimpé en flèche dans l’opinion Le rejet de sa politique était tellement profond qu’on imaginait sa cote de popularité condamnée à rester éternellement engluée dans les bas-fonds. C’était sans compter sur le surprenant covid-19 qui a réussi à la redresser d’un coup de baguette magique. Néanmoins, le président n’a pas pour autant de réelle raison de fanfaronner. Que les citoyens se raccrochent à leurs dirigeants en pleine tempête est finalement un grand classique. Et puis, il ne faut pas oublier non plus que la population n’est pas toujours très cohérente. Les couacs dans la guerre contre le coronavirus ont été parfaitement perçus par les Français. Ainsi, une majorité d’entre eux ne fait pas confiance au chef de l’Etat. Il s’agit donc d’une remarquable illustration de la tension inhérente au fameux « en même temps » de monsieur Macron. On le soutient mais sans se fier à ses actes, ni à ses paroles, en quelque sorte par défaut.

Le danger de ce recours au sondage à tire-larigot est manifeste. Les Français sont-ils pour ou contre le traçage numérique ? Les instituts de sondage se déchirent. Selon l’IFOP, 53% des Français sont opposés à un système de traçage au moyen d’une application de téléphonie mobile. Pour Harris Interactive, 61 % y sont favorables. Si l’on veut faire plaisir à la population, que doit-on décider ? D’ailleurs, les personnes interrogées ne changent pas obligatoirement d’avis entre le sondage du matin et celui de l’après-midi. La formulation des questions est souvent cruciale. Il suffit que le traçage soit associé à l’espoir d’une sortie du confinement pour que la réponse devienne plus volontiers positive. En fait, il est essentiel de comprendre ce qui se passe dans la tête des sondés. Il faut soulever le capot. Qui refuserait que son Smartphone fournisse des informations sur la localisation des porteurs du virus dans son environnement immédiat ? Il est normal que je sois protégé. Quant à transmettre ses propres données aux autres, ce n’est pas la même chose. C’est ma liberté qui est en jeu cette fois.

Au bout du compte, c’est l’inconséquence des individus qui est la faiblesse majeure de la pose de sondages. Pour en revenir à la chloroquine, puisque les Français la plébiscitent, ils apprécient à ce jour la position du président. S’il pouvait donner un coup de pouce à sa prescription aux malades, ils lui en seraient même infiniment reconnaissants. Il serait leur héros. Mais que d’aventure ce traitement s’avère être un fiasco et ils seront les premiers à tirer à boulets rouges sur cet arrogant qui sera intervenu de manière intempestive sur des questions médicales. Un dirigeant responsable doit être capable de résister à la pression populaire, prétendront-ils – argument qui nous fait toucher ici du doigt les limites de l’« infiniment ».

Le champ des possibles n’a pas été exploré jusqu’au bout. Les sondages pourraient nous montrer la voie sur bien d’autres thématiques. A l’évidence, le bon sens populaire n’est pas suffisamment convoqué. Marx a failli dire : «les sondages, c’est l’opi-nion du peuple». Pour illustration, il pourrait être intéressant de prendre la température de la population sur l’éventuelle extermination des chauves-souris. Il faut en effet se souvenir que cet animal hideux est incriminé à chaque fois qu’un coronavirus s’envoie en l’air. Trop, c’est trop. Il importe de mettre au plus vite un terme à ses agissements. Du point de vue de la biodiversité, nous ne sommes pas à une espèce près aujourd’hui. Madame, monsieur, quel est votre avis sur l’anéantissement des chauves-souris ? En cas de réponse positive, seriez-vous d’accord pour que l’on fasse disparaître les chauves et les souris pour empêcher toute reconstitution de l’espèce à partir de ses composantes ? Ces délires confinent à la bêtise, non ?

Conseils de lecture :
Et les masques, et les masques,
Et les gants, et les gants

BONJOUR, C’EST POUR UN SONDAGE !

Le mot sondage n’évoque plus un homme en blouse blanche qui introduit un instrument dans un conduit naturel du corps humain afin d’évacuer le contenu d’une de ses cavités. Il fait plutôt songer désormais à une technique de diagnostic d’un autre ordre. Pas sûr qu’il soit moins douloureux pour la société dans son ensemble…

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IFOP, IPSOS, BVA, TNS Sofres… le nom des principaux instituts de sondage est connu de tous. Il faut dire que le bombardement des médias est incessant. A tout propos, ils sont mobilisés dans l’idée de connaître l’opinion de la population. Les Français ne se sont pas encore prononcés sur la couleur des chaussettes du Président Macron – pensez-vous que le bleu lui est seyant ? – mais cela ne saurait tarder. La précaution d’usage du présentateur du journal télévisé : « attention, il ne s’agit que d’une photographie de l’état de l’opinion à l’instant t » est pour le moins étrange. Des fois qu’un téléspectateur puisse croire qu’il s’agit de l’avis gravé dans le marbre des Français et qu’il convient de le suivre si l’on ne souhaite pas se sentir marginalisé. On imagine le CSA fier de ses prérogatives derrière ce type d’avertissement. En revanche, rien n’est dit des principaux problèmes associés au recours à ces outils d’investigation.

La précision des sondages a été contestée. Des erreurs se sont produites. Il est en effet arrivé que le résultat réel d’élections soit différent de celui qui avait été annoncé. C’est gênant mais ce n’est pas le principal. D’ailleurs, parfois quand les élections sont serrées, les instituts spécialisés, qui n’ignorent pas l’existence de marges d’erreur, seraient enclins à une plus grande prudence qui leur est refusée par les médias, pressés d’annoncer le nom du gagnant. Avec le développement des technologies de l’information, de nouveaux acteurs sont apparus sur ce juteux marché : Filteris, Vigiglobe, Brand Analytics. Ce sont les rois du Big Data. L’expression en impose. Big Data. Des données numériques se baladent dans l’espace intergalactique, s’installent dans des nuages, puis repartent pour de nouvelles aventures où elles seront géolocalisées par triangulation comme on dit dans les séries américaines. Dompter une telle bête n’est-il pas une solution magique à la problématique de la précision ?

Que nenni ! Derrière l’impression de scientificité, de modernité, il y a des méthodes finalement assez simples et imparfaites. Pour illustration, Filteris collecte les données provenant des réseaux sociaux (Facebook, Twitter…) et recourt à des algorithmes dans l’intention d’interpréter les messages émis. Instagram, bourrez, bourrez le tamtam… mais quid du deuxième degré de certains contenus, sans même parler des personnes non connectées et ne pouvant être flashées par ces radars ? Ainsi, à la surprise de quelques-uns, les instituts de sondage traditionnels ont mieux deviné que les acteurs du Big Data le nom des candidats à l’élection présidentielle française qualifiés pour le deuxième tour. La suite au prochain numéro mais là n’est pas l’essentiel. Le problème n’est pas fondamentalement une question de précision mais de la place que ces techniques statistiques occupent dans notre société. C’est le sens de la démocratie qui est interrogé au bout du compte.

Ce n’est pas une profession spécifique qu’il convient de blâmer parce que c’est l’ensemble du système qui dysfonctionne. Les journalistes s’appuient sur les sondages d’opinion durant leurs interviews d’hommes politiques : « pourtant, selon les sondages, les Français pensent plutôt que…». En même temps, les politiciens prétendent incarner en permanence les aspirations les plus profondes de la nation : « voilà ce que veulent vraiment les Français ». Ils sont tellement inspirés que, parfois, ils n’ont même pas besoin de sondages pour le savoir… mais exprimer les souhaits de la population demeure pour eux un passage obligé avant de formuler la moindre proposition. Dans cette espèce de folie collective, seul le comportement des instituts d’enquête d’opinion est compréhensible puisqu’il leur permet de s’en mettre plein les poches.

Elle est loin l’époque où François Mitterrand abolissait la peine de mort contre l’avis de la majorité de ses concitoyens. Le cas de François Fillon est édifiant. Le candidat à la présidentielle annonçait du « sang et des larmes », des mesures éprouvantes afin de réduire la dette. Il tenait un langage de vérité, disait-il. Pourtant, avant même que des incohérences entre ses positions et ses pratiques familiales ne soient mises au jour, il avait reculé en partie sous la pression des médias et de ses amis. Face au tollé suscité par son projet d’une assurance-maladie recentrée sur les pathologies les plus graves, il annonça la gorge nouée que le remboursement des paires de lunettes pour les enfants serait intégral s’il était élu… Tout se passe comme si aller contre le courant, même l’espace d’un instant, était assimilable à un déni de démocratie. Cela, Emmanuel Macron l’a mieux compris que tous puisque, avant de concocter un semblant de programme, ses équipes battaient le terrain dans le but de recueillir la parole des Français.

Il ne s’agit même pas de cette démocratie participative remise à l’honneur par Ségolène Royal durant la campagne de 2007. La dictature des sondages va beaucoup plus loin et renvoie en fait au concept de cyberdémocratie défendu notamment par Ross Perot, le milliardaire texan candidat aux élections américaines de 1992 et 1996. Grâce aux nouvelles technologies, il serait quasiment possible d’organiser des referendums à chaque seconde. Cette démocratie instantanée serait le dernier coup assené au débat politique, pourtant capital à la démocratie même si les sondages essaient de nous faire croire que la démocratie se réduit à la notion de majorité – laquelle a pourtant pris du plomb dans l’aile depuis que l’on sait, avec le Brexit et l’élection de Donald Trump, que le bon peuple réagit parfois de façon étrange dans l’isoloir. Gustav Klimt jugeait que, « si l’on ne peut par ses actions et son art plaire à tous, il faut choisir de plaire au petit nombre. Plaire à beaucoup n’est pas une solution ». L’IFOP ne lui dit pas merci…

Conseils de lecture :

Garrigou Alain, L’ivresse des sondages, Paris, La Découverte, 2006.
Levy Pierre, Cyberdémocratie, Paris, Odile Jacob, 2002.