ALEXANDRE LE BIENHEUREUX

On considère souvent que le pique-bœuf à bec rouge se trouve en symbiose avec le rhinocéros qu’il débarrasse des insectes et larves accolés à sa peau en les mangeant. Mais d’aucuns l’accusent aussi de laisser ouvertes les plaies de la bête à corne afin de mieux se nourrir encore. Ce qui ferait entrer le charmant oiseau dans la catégorie des parasites. Passons maintenant aux sociétés humaines…

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Autour des stars gravite presque toujours une nuée de personnes de moindre importance. Leur mission est de rendre la vie plus simple à ces objets d’admiration en leur permettant de se focaliser sur leur tâche principale. Ainsi, un chanteur ne doit pas être perturbé par les sollicitations dont il l’est l’objet en permanence, ni par la logistique de sa tournée internationale ou par des questions juridiques. D’autres l’aident à communiquer en son nom avec les fans, à réserver des chambres d’hôtels, à négocier les contrats même s’il reste évidemment toujours le décideur en dernier ressort. Cette configuration est idéalement « gagnant-gagnant » dans le sens où ces assistants de tous ordres sont rémunérés, et parfois grassement, par la célébrité, laquelle tire avantage de l’œuvre dévouée de ces petites mains.

Il s’agit en quelque sorte d’une entreprise, d’un travail collectif, même s’il existe évidemment une asymétrie dans la création de valeur des uns et des autres. Déterminer la juste rétribution de cette constellation d’individus infatigablement en orbite autour de leur champion n’est pas chose aisée. Les vedettes manquent parfois de générosité. Elles n’apprécient pas forcément combien leur fonction support est utile mais il est également arrivé qu’elles soient méthodiquement dépouillées par des membres de leur équipe. Le monde de la boxe regorge d’histoires de ce type. Quoi qu’il en soit, en cas de déséquilibre, l’issue est « gagnant-perdant ». Ce qui génère énormément de frustration.

Le monde de la politique n’échappe pas à ce schéma général. En première ligne, il y a les candidats aux élections et puis, dans leur sillage, tous ceux qui constituent leur staff. Ce ne sont pas tous des bénévoles. En fait, plus ils sont proches du sommet et plus ils comprennent rapidement qu’il y a moyen de se nourrir sur la bête. Les revirements des hommes ou femmes politiques sont légion. Nul n’a oublié le bon mot d’Edgard Faure : «ce n’est pas la girouette qui tourne, c’est le vent ». Aux niveaux inférieurs, la même plasticité idéologique est observable. Le parcours de Sophia Chikirou est exemplaire à cet égard. Avant de pénétrer dans les cercles les plus fermés de la mélenchonie, elle a débuté sa carrière comme socialiste bon teint puis a bifurqué vers un soutien plus ou moins franc au Président Nicolas Sarkozy.

Les raisons qui ont poussé Madame Chikirou à se rapprocher ensuite du leader de la France Insoumise n’ont pas besoin d’être examinées ici. Il est en revanche intéressant de relever que, par un curieux mélange des genres, elle est devenue propriétaire d’une société de conseil en communication Mediascop, prodiguant ses lumières à la France Insoumise aussi bien qu’au Media, un site d’information qui se présente comme indépendant des puissances financières mais qui est principalement prisé par les partisans de Jean-Luc Mélenchon. Comme elle a été suffisamment chanceuse pour être portée à sa tête, Sophia Chikirou a pu ainsi allégrement s’envoyer des factures, enfin à sa société Mediascop.

Avec Alexandre Benalla, nous entrons dans une nouvelle dimension. De façon quasiment prémonitoire, Nino Ferrer avait chanté les malheurs d’un pauvre garçon répondant à son prénom : « Qui qu’est tombé dans les égouts ? / Qui qu’a fait tomber le facteur ? / Qui qu’a mangé les cornichons? / Et qui c’est qu’a mordu Mirza? / C’est Alexandre / C’est encore Alexandre / C’est toujours Alexandre / Qui voulez-vous que ce soit ? ». L’acharnement des médias contre l’ancien coordinateur des services de sécurité du président de la République n’a d’égal que la loufoquerie des multiples dérapages dans lesquels il a été impliqué.

Tout a commencé pour lui quand il a sorti la boîte à gifles contre des manifestants le 1er mai afin de venir à la rescousse des forces de l’ordre. La tiédeur des sanctions internes, alors qu’il avait manifestement en plus usurpé la fonction de policier, a interpellé. La forte médiatisation de l’affaire a obligé le parquet à ouvrir une enquête. On se souvient de l’agacement d’Emmanuel Macron qui, tel un boxeur en position de combat, avait gratifié la nation d’un viril : « qu’ils viennent me chercher ». La perquisition du domicile du porte-flingue s’est pareillement déroulée dans des conditions rocambolesques : pas de clés pour ouvrir la porte et, au final, un coffre qui disparaît avant que son contenu ne réapparaisse en partie. Monsieur Benalla a ensuite refusé d’être auditionné devant une commission sénatoriale qu’il a traitée de tous les noms. Il s’est ravisé, peut-être pour mieux lui mentir, puisqu’il avait affirmé avoir rendu ses passeports diplomatiques. On reste confondu devant le fait que personne – médias ou services administratifs – n’ait alors vérifié la véracité de ses dires.

En recrutant Alexandre Benalla, le président Macron avait choisi de casser les codes. Plutôt que s’appuyer sur un policier d’expérience pour remplir cette fonction de coordinateur des services de sécurité, il avait opté pour l’embauche d’un proche : « je prends qui je veux parce que, moi, je sais reconnaître les vraies compétences ». Il faut un certain courage, voire une suffisance sans borne, pour s’affranchir des critères traditionnels de recrutement à un tel poste. Qu’importe donc l’expérience, le master inachevé, le licenciement polémique quand le garçon était chauffeur d’Arnaud Montebourg, Emmanuel Macron savait mieux que tout le monde. En conséquence, les avanies d’Alexandre conduisent à une relation perdant-perdant à un niveau exceptionnel. D’habitude, le politicien déclare ignorer qui sont les personnes de son entourage prises en faute. C’est de bonne guerre. Là, c’est impossible. Sans lui, Benalla n’aurait jamais mis les pieds à l’Elysée.
– Et il prend encore soin de ma petite personne, le président, vous savez. J’ai gardé ses SMS.
– Mais non. Ce sont des… « contre-vérités ».

Conseils de lecture :

Anthony Lawrence et Spence Graham, Les derniers rhinocéros : Les aventures extraordinaires d’un homme qui voulait sauver une espèce, Les 3 génies, 2012.
Morin Edgard, Les stars, Points, Paris, 1972.