UN DOHA D’ETHIQUE, SINON RIEN !

Les révélations d’un consortium de médias dans le cadre des « football leaks » ne manquent pas de saveur. Les autorités du ballon rond en Europe auraient imposé de sévères contraintes financières aux clubs tout en négociant secrètement des aménagements avec certains d’entre eux pour leur éviter de se trouver hors jeu. La planète football tourne-t-elle rond ?otempora.jpg

Contrairement à une idée reçue, la gestion du sport européen est économiquement beaucoup plus libérale qu’aux Etats-Unis où de nombreux dispositifs tels que le plafonnement de la masse salariale (salary cap) assurent une véritable régulation du secteur. Le but est bien sûr de maximiser les revenus des ligues professionnelles mais, au pays de la libre entreprise et de la concurrence, une logique d’entente entre les franchises est tolérée à cet effet. Elle repose sur le fait que le sport est une production jointe, c’est-à-dire qu’il exige la présence d’au moins deux participants et que sa valeur est corrélée à son « équilibre compétitif ». Si les équipes sont d’un niveau proche, la glorieuse incertitude du résultat croît, attirant dans la foulée le public et les annonceurs. Le système de la « draft » permet ainsi aux clubs les plus faibles de recruter la saison suivante les meilleurs joueurs qui arrivent sur le marché. Sur le vieux continent, l’absence d’action régulatrice s’est traduite par un fossé qui s’est creusé entre l’élite et les autres clubs. De plus, le libéralisme débridé a conduit nombre d’équipes au bord de la faillite. En cela, le monde du sport est similaire au reste de l’économie.

Dans ces conditions, l’adoption du « fair play financier » par l’instance dirigeante du football européen (UEFA) en 2010 peut être considérée comme une mesure révolutionnaire. L’intention était tout bonnement de stopper la spirale d’endettement vers laquelle les clubs européens étaient aspirés. On aurait pu imaginer que la hausse vertigineuse des droits télévisés des années 2000 rééquilibreraient leurs compte. Que nenni ! Ils ont utilisé leur surcroît de ressources pour faire de la surenchère et tenter d’appâter les footballeurs les plus talentueux. Eminemment inflationniste, cette course à l’armement sportif a profité surtout aux joueurs. En 2017, le record du montant d’un transfert était pulvérisé : le Paris Saint-Germain (PSG) déboursait 222 millions d’euros pour acquérir Neymar. Porté à bout de bras par le Président de l’UEFA, Michel Platini, le « fair play financier » était supposé freiner les ardeurs dilapidatrices par la grâce d’un simple principe : à terme, les clubs ne seraient pas autorisés à dépenser d’argent plus qu’ils n’en généreraient. Georges Brassens se moquait : « chez la belle Suzon, pas d’argent, pas de cuisse ». Dans le football, il est plutôt question des pieds mais la règle est identique.

L’objectif d’assainissement du football professionnel primait mais, dans le même temps, la mesure était censée garantir une forme d’équité sportive. A l’instar du dopage, qui fausse la compétition en octroyant un avantage indu aux tricheurs, l’endettement accordait la possibilité aux clubs de vivre au-dessus de leurs moyens et d’acquérir d’excellents joueurs malgré des caisses vides. Il était en quelque sorte assimilable à du dopage financier. Désormais, il ne devait plus être possible de remporter des titres à crédit. Toutefois, une période transitoire était prévue pour que les clubs puissent s’adapter. Aucune condamnation ne serait prononcée avant 2014-2015. L’arsenal des sanctions était lui-même vaste, allant du blâme jusqu’à l’exclusion des compétitions européennes en passant par l’interdiction de recruter de nouveaux footballeurs. Dans ce joyeux agencement, un des points provoqua une intense polémique : les contributions de généreux mécènes, parfois appelés sugar daddies, étaient limitées.

La controverse s’explique par la dissociation des logiques d’assainissement financier et d’équité. Qu’un individu richissime dépense une partie de sa fortune dans un club comme il s’offrirait les services d’une danseuse ne se réduit pas forcément à apurer son passif. Il est susceptible de lui procurer des moyens financiers quasi illimités, bien supérieurs en tout cas à ceux des clubs rivaux. En d’autres termes, si l’émir du Qatar inonde de billets le PSG dans l’espoir d’accrocher le plus prestigieux des trophées européens dans son salon, la Champions League, il risque de le gratifier d’un avantage quasi décisif à l’heure des emplettes. Les adversaires des parisiens qui dégagent leurs ressources financières par leurs propres forces estiment le procédé déloyal… à moins qu’ils regrettent de ne pas avoir su charmer un nabab prodigue. Le PSG n’est d’ailleurs pas seul : pour illustration, un fonds d’Abu Dhabi abonde au budget de Manchester City. De ce fait, une ligne de fracture divise les clubs dans cette situation et les clubs qui n’ont pas la chance d’être perfusés sans restriction par une manne extérieure.

Tel qu’il a été mis en place, le « fair play financier » favorisait donc les clubs espagnols ou allemands qui exigeaient que l’on bride les maniaques de la dépense. Pourtant, le PSG et Manchester City ne semblent pas avoir été freinés : ces sept dernières années, le premier a injecté 1,8 milliard d’euros le second 2,7 milliards d’euros. Dans ce contexte, « football leaks » dévoile qu’ils ont contourné la règlementation par le biais des contrats de sponsoring fictifs signés entre la marque de la main qui nourrit et les clubs. A dire vrai, c’est tout sauf un scoop. Ce que les médias nous apprennent est que les dirigeants de l’UEFA, Michel Platini et Gianni Infantino, ont gardé sous le boisseau les rapports accablants des cabinets d’audit missionnés pour déterminer la valeur réelle des contrats de sponsoring et qu’ils ont trouvé avec les clubs des « accords à l’amiable » pour des « raisons politiques ». Pour le PSG, l’amende à acquitter s’apparentait effectivement à une petite tape sur main. Il n’y a manifestement pas qu’à Nancy que Platini aura droit à une statue. Entre la Coupe du monde qui leur a été attribuée et le sauvetage du PSG, les Qataris lui sont bien redevables. Une statue est la moindre des choses…

Conseils de lecture :

Bourg Jean-François et Gouguet Jean-Jacques, Economie du sport, La Découverte, Paris, 2012.
La Documentation Française, « A l’ère du sport business », Problèmes économiques, n°3131, avril 2016.

T’HABITES OU, NENESSE ?

Les bienfaits de la mondialisation économique continuent d’être discutés avec passion par les experts et par les autres. Il y a pourtant un consensus sur une de ses conséquences : malgré les résistances qu’elle suscite, elle contribue à effacer les frontières nationales. Le monde du sport en est témoin.

sport-nationaliteLe Turc Ramil Guliyev a gratifié le public d’une scène d’anthologie à la fin du 200 mètres qu’il a brillamment remporté durant les Championnats du monde d’athlétisme en août 2017. Juste après sa surprenante victoire, il a manifesté sa joie en déployant un drapeau azéri. S’il avait brandi un drapeau kurde ou un drapeau arménien, il en reste encore quelques-uns en Turquie, son comportement aurait été interprété comme une revendication politique, bien imprudente par les temps qui courent, mais aurait été compréhensible tout de même. Cependant, là, c’est le drapeau azéri qu’il a agité avant de se raviser et de reprendre sagement son tour d’honneur avec le drapeau turc. Saisi par l’émotion, le pauvre garçon avait simplement laissé parler son cœur, oubliant qu’il avait changé de nationalité depuis son premier vagissement dans la charmante ville de Bakou. Il n’est pas question de faire de la Turquie… un bouc-émissaire, évitons les jeux de mots trop immédiats : la pratique des naturalisations sportives s’est généralisée ces dernières années. A l’instar des clubs qui recrutent des joueurs appartenant à d’autres équipes, les pays n’hésitent plus à attirer des sportifs étrangers afin qu’ils défendent leurs propres couleurs dans les compétitions internationales moyennant des avantages économiques évidemment.

La nationalité sportive doit être distinguée de la nationalité étatique. Le football s’est trouvé très vite confronté à cette problématique. Pour illustration, le célèbre joueur Alfredo di Stefano a revêtu le maillot de trois sélections nationales différentes. Il était alors quasiment possible de participer aux éliminatoires de la Coupe du monde pour un pays et à la phase finale pour un second. En plus de l’équité de la compétition, la cérémonie des hymnes risquait de devenir une farce avec des sportifs tremblant d’émotion devant un drapeau un jour puis devant un autre le lendemain, voire un supplice avec la nécessité d’apprendre régulièrement les paroles de nouvelles chansons pour les talents ayant la bougeotte. Dans l’intention d’endiguer le mouvement, les instances dirigeantes de nombreux sports ont décidé de limiter la présence de joueurs naturalisés dans les sélections nationales. La discrimination entre ressortissants d’un même pays qui en découle caractérise ici l’existence d’une nationalité purement sportive. Elle a été validée par les tribunaux qui ont longtemps considéré que les activités sportives constituaient un domaine spécifique. En 1997, l’arrêt Bosman a mis un terme à cette exception. Désormais, un sportif professionnel européen est autorisé à exercer son métier dans n’importe quel pays de l’Union, comme un plombier polonais.

Toutefois, la fin de la protection du marché du travail domestique n’abolit pas la distinction entre les deux types de nationalité. Les barrières à l’éligibilité à une sélection nationale posées par la Fédération Internationale de Football (FIFA) ont même été renforcées. Non seulement dès qu’un binational a représenté un pays à l’âge adulte, il ne peut plus en changer, mais son lien avec sa nouvelle nationalité doit être évident, par exemple par la naissance d’un de ses parents ou grands-parents dans le pays. L’intention était d’éviter que la Coupe de monde ne se transforme en un rassemblement de footballeurs brésiliens portant le maillot des sélections en compétition puisque les footballeurs brésiliens de deuxième zone sont souvent d’un niveau supérieur aux meilleurs footballeurs d’autres pays. En fait, un examen des pratiques de chaque sport révèle une grande variété de situations. A la manière du football, le basketball cherche à tout prix à éviter qu’un pays plein aux as puisse s’acheter des sportifs et dénaturer une Coupe du monde. Sa politique est restrictive. A l’inverse, World Rugby, qui gère le rugby à quinze, affiche une position extrêmement ouverte. Les conditions d’éligibilité à une sélection nationale n’imposent aucunement d’être un citoyen du pays, c’est-à-dire de posséder une nationalité étatique. Il suffit d’y résider une période suffisamment longue – cette durée est passée à 60 mois en 2017.

Quand les portes sont ouvertes, la quête de champions à naturaliser est une compétition en soi. Dans le cas de Guliyev, l’Azerbaïdjan s’est retrouvé dans la peau de « l’arroseur arrosé » puisque ce pays n’hésite pas non plus à promettre monts et merveilles aux coureurs de fond d’origine africaine afin de les attirer dans son giron. Le résultat de ces «guerres du carnet de chèques» est que toute la hiérarchie du sport mondial vit d’extraordinaires bouleversements. Les puissances historiques du sport sont en passe d’être rattrapées par les pays les plus riches. A ce jeu, l’émir du Qatar, un cheikh également, bénéficie d’avantages incontestables. Son pays ne se contente pas d’organiser des compétitions prestigieuses. Il se débrouille pour figurer de plus en plus souvent sur le podium comme durant le Championnat du monde de handball de 2015 où la sélection du Qatar, composée presque exclusivement de joueurs naturalisés, a obtenu la médaille d’argent. Comment faire autrement quand à peine quelques centaines de personnes pratiquent ce sport dans ce pays. Déjà dix-huitième au classement des médailles des mondiaux de 2017 en athlétisme, le Qatar devrait continuer à poursuivre son ascension un petit moment.

En conclusion, la gestion des palmarès devient un véritable casse-tête. Comment traiter ces sportifs qui changent de pays, parfois de nom ? Et quand les pays naissent ou disparaissent ? Le Coréen Son Kee-Chung avait remporté le marathon aux Jeux Olympiques de Berlin en 1936 sous le nom de Son Kitei imposé par l’occupant japonais. En 2011, le Comité International Olympique (CIO) rétablissait le patronyme de Son Kee-Chung au palmarès tout en continuant de refuser de créditer la victoire à la Corée du Sud et donc de la retirer au Japon. Son argument est imparable : durant les années 1930, la Corée avait été temporairement rayé de la carte. Avec la farandole des naturalisations, la lecture des palmarès sportifs finira par être déconseillée sans cachet d’aspirine.

Conseils de lecture :

Hilsenrath Edgar, Le conte de la pensée dernière Paris, Le Livre de Poche, 2007.
Lorrain François-Guillaume, Le garçon qui courait, Paris, Sarbacane, 2017.