SARL

En mars-avril 2020, les Français rendaient hommage au personnel soignant depuis leurs fenêtres tous les soirs à vingt heures pile. Cessant d’être nourris, les applaudissements ont fini par s’éteindre. Comme si les gens étaient devenus indifférents envers le sort des personnels de santé. En réalité, les choses sont plus complexes.

Les sondeurs font l’unanimité contre eux… Mince, je me suis trompé… Je recommence… Les sondeurs sont unanimes : les Français aiment ceux qui les soignent. Les blouses blanches figurent dans le tiercé de leurs personnalités préférées. Evidemment, selon l’âge, ils partagent le podium avec Yannick Noah et l’abbé Pierre (pour les quinquas), avec Charles Trenet et Edith Piaf (pour leurs parents), Aristide Bruant et La Goulue (pour leurs grands-parents), Napoléon 1er et Joséphine (pour leurs arrière-grands-parents, plus très frais et à qui il a fallu répéter plusieurs fois les questions), voire avec Mickey et Minnie (pour leurs petits-enfants, très remuants et à qui il n’a pas été simple de poser les questions). Il est exact qu’ils étaient parfois accueillis avec des œufs en rentrant chez eux pendant le premier confinement. Leurs voisins étaient effrayés par le risque de contamination – qui a envie d’avoir une centrale nucléaire dans sa rue ?  Mais le phénomène était rare. C’est le dévouement et le courage des soignants qui étaient mis en exergue. Ils étaient perçus comme nos héros.

L’état de délabrement du système hospitalier a été amplement souligné pendant la première vague du Covid. Le manque de lits et de personnel pour recevoir les malades a été tellement criant qu’un Ségur de la santé s’est tenu dès qu’il a été possible de reprendre un peu son souffle. Parmi les principales mesures, une revalorisation des salaires ainsi qu’une croissance des effectifs ont été décidées. Les vagues suivantes ne se sont pas traduites par une amélioration significative de la situation en termes de capacités d’accueil hospitalières. C’était un peu logique. En quelques mois, il n’était pas possible de rendre opérationnels ceux qui auraient opté entretemps pour les carrières de santé. Et encore, choisir cette voie n’allait pas de soi. Sur le plan salarial, il ne s’agissait pas d’un pont d’or mais d’un rattrapage par rapport à ce qui se fait en Europe. En outre, et ce point est bien plus essentiel, l’accomplissement des tâches continuait de laisser les personnels dans un immense état de frustration. Quand on s’est engagé au service des patients mais que l’objectif de réduction des coûts est tellement obsessionnel qu’il vide le contenu des soins de toute leur dimension humaine, c’est le sens du travail qui se trouve sur la sellette.

Les blouses blanches ont exprimé leur détresse. Elles se sont plaintes abondamment de cette taylorisation.  Les autorités ont pensé s’en tirer en faisant un chèque. Après tout, cela faisait si longtemps que les soignants attendaient une augmentation de leurs salaires qu’ils n’allaient pas faire exploser le Ségur de la santé parce qu’ils avaient des vapeurs. C’est ce qui s’est passé et il serait évidemment injuste de leur en tenir rigueur. C’est un problème qui les dépasse. Il renvoie à des choix de société. Le président Macron parlait de se réinventer. La route est longue. Le directeur d’une Agence Régionale de Santé (ARS) a été limogé en avril 2020 pour avoir affirmé précipitamment que les suppressions de poste au centre hospitalier de Nancy n’étaient pas remises en cause par le Covid. Le timing n’était pas bon. Certes, cet événement a précédé le Ségur de la santé. Cependant, un peu plus tard, la Chambre régionale des comptes basée à Orléans a étrillé l’hôpital de la ville pour sa mauvaise gestion en appelant à une réduction du nombre de lits et des effectifs. C’est la même petite musique. Le logiciel n’avait pas et n’a pas changé.

Pour offrir des services publics, il est nécessaire de lever des impôts. Jusque-là, presque tout le monde est d’accord. C’est avec la question de qui doit les acquitter que les désaccords apparaissent d’un coup. C’est pourquoi une espèce de consensus mou s’est dégagé en France, comme dans de nombreux pays d’ailleurs. La meilleure façon d’éviter de se disputer à ce sujet revient à minimiser la place des administrations publiques. A la tête du peloton anti-fiscalité, on trouve bien sûr les entreprises, surtout celles qui ont le loisir de s’installer à l’étranger, mais elles sont loin d’être seules en la matière. Beaucoup de citoyens en ont marre d’être pris pour des « cochons de payant ». N’oublions pas que le déclencheur commun des deux dernières jacqueries, celle des « bonnets rouges » et celle des « gilets jaunes », a été l’instauration d’une nouvelle taxe. Dans ces conditions, il n’est pas surprenant que tous ces biens collectifs soient considérés désormais prioritairement comme des centres de coûts, lesquels doivent être réduits drastiquement. Des lits inutilisés dans un hôpital ou des enseignants non affectés à un poste sont des exemples dramatiques de gabegie, de gaspillage des deniers publics.   

Le cœur du drame réside dans ce glissement progressif de la notion de service public. Les larmes de crocodile des experts en intelligence rétrospective n’y pourront rien changer. La défense de la Chambre régionale des comptes d’Orléans est éloquente : nous avons exigé des économies parce que nous ne savions pas qu’il y aurait une pandémie. Ce qui sous-entend qu’une fois le Covid parti, on pourra reformuler tranquillement le même type de demande. L’idée qu’un service public de qualité se paie est aujourd’hui une hérésie, évitons le mot blasphème. Flux tendus et polyvalence sont les deux mamelles des comptables publics. Dans un instant de transe, son président Pierre Moscovici a prophétisé : « Je fais le rêve qu’un jour les cardiologues pourront remplacer les urgentistes, les infectiologues pourront se substituer aux aides-soignantes, les infirmières pourront se substituer aux radiologues, les professeurs d’éducation physique pourront se substituer aux professeurs de mathématiques. Alléluia ». Puisqu’il n’est pas envisageable que les balayeurs se substituent aux comptables publics, invitons au moins ces derniers à changer de logiciel en prenant pour modèle les équipes de football professionnel. Pourquoi y rémunère-t-on bêtement des remplaçants ? Parce que, entre autres, des joueurs peuvent se blesser…

Ah oui. SARL : solidarité à responsabilité limitée.

La maxime :    

Ne dites pas 33 mais 32,5

C’est toujours ça de gagné

L’ENDROIT OÙ IL FAUT ÊTRE

Georges Brassens se moquait des « imbéciles qui sont nés quelque part ». Le covid-19 renvoie plus à la mort qu’à la vie mais, avec lui, il est toujours question de fierté nationale. Qui a le meilleur système de santé ?

 

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Dans cette crise sanitaire d’une ampleur inédite, nos gouvernants ont brillé par leurs atermoiements et leurs cafouillages. Pourtant, une certitude ne les a jamais quittés : nous avons le meilleur système de santé au monde. Bien sûr, la répétition de cette rengaine dans les médias a une vocation tranquillisante – ce qui est probablement opportun dans la configuration présente – mais ceux qui assènent ces propos sont profondément convaincus par leur véracité. Les experts nationaux du sujet leur font largement écho. A la différence du nuage de Tchernobyl, le méchant virus ne s’est pas arrêté à la frontière française. En revanche, il doit se mesurer à un adversaire d’un calibre exceptionnel. Pour faire bonne mesure, le ministre de l’Intérieur a affirmé que nous étions le peuple qui acceptait le mieux le confinement. Il ne manque plus que Sibeth Ndiaye pour claironner que ce sont les Français qui manifestent le plus bruyamment leur soutien aux personnels soignants et le tableau sera parfait.

Pour être juste, les Français ne sont pas les seuls à se complaire dans cette forme de narcissisme. Les Allemands ne doutent pas qu’ils sont les champions du monde du domaine, pas plus que les Suédois et bien d’autres parmi lesquels on compte même les Américains. Ça se bouscule au portillon et le problème est qu’il n’y a qu’une seule place sur la plus haute marche du podium. La situation est d’autant plus étrange que personne sur les plateaux de télévision ne débat de cette allégation santé, ne la remet en cause ou encore ne demande de précision. Nous sommes les meilleurs. Point barre. Il s’agit d’une prémisse. Voici le point de départ de la discussion. A partir de là, nous pouvons éventuellement nous étriper, comme sur l’efficacité de la chloroquine. Peut-être d’ailleurs que si l’on précisait les critères, la confusion se lèverait aussitôt. Qui sait ? Les Français sont meilleurs ici, les Allemands là, etc… Lecteur, je sens ton sourire moqueur. Il est idiot ou quoi ?

Il ne reste qu’à enfiler le bleu de chauffe afin d’identifier le critère qui permettrait de trancher entre tous les prétendants au titre. La part des dépenses de santé dans la richesse créée vient immédiatement à l’esprit mais elle comporte un gros défaut : les différents postes inclus n’ont pas forcément la même valeur. Dans le cas français, le poste médicaments vient artificiellement gonfler une performance déjà moyenne. Les Américains se targuent d’être capables de proposer des services d’un niveau exceptionnel. Le problème est qu’une bonne partie de la population n’y a pas accès. Il est peut-être plus logique de fixer un niveau de soin standard offert à l’ensemble de la population mais alors comment départager la France et l’Allemagne par exemple ? Il serait tentant de se conformer à l’espérance de vie qui, d’une certaine manière, mesure la performance des services de santé mais c’est hélas une fausse bonne idée.

D’aucuns affirmeront que la constitution physique des Danois, descendants des Vikings, doit être plus solide que celle des petits Suisses mais, au-delà de ces élucubrations délirantes, il apparaît en fait que la santé est liée au social. Et là, on a vraiment les mains dans le cambouis. Ainsi, les pays où règnent la pauvreté dénombrent énormément de pathologies causées par une alimentation déséquilibrée ou par l’insalubrité. Ils ne sont pas sur la même ligne que les pays développés quand on évoque l’espérance de vie. Cherchons autre chose… Le critère du nombre de prix Nobel n’est pas plus pertinent. La présence de quelques sommités médicales n’est pas synonyme d’une diffusion de leur science aux patients. Elle ne garantit tout au plus que l’existence de grands raouts marseillais. Il est définitivement préférable pour un pays de disposer de bataillons de chefs de services et de médecins compétents sur tout son territoire que de compter en son sein quelques génies égarés.

Le pire est que les arguments se retournent aisément. Le ministre néo-zélandais de la Santé est parti à la mer pendant qu’il exhortait ses concitoyens à rester confinés. A-t-il été viré pour erreur manifeste de casting ? Non, il a été maintenu à son poste parce que jugé irremplaçable. En sport, rien de plus facile que de classer les meilleurs : il y a la Coupe du monde ou les Jeux Olympiques. Ceux qui ne l’emportent pas sont à la limite autorisés à pleurnicher, aucunement à plastronner. Comment procéder avec les systèmes de santé ? C’est pour sortir de cette impasse qu’on a inventé le covid-19, un virus tenace qui s’est répandu sur l’ensemble de la planète. L’objectif était de vérifier comment chaque pays parviendrait à s’en débrouiller. Ce test grandeur nature établirait un classement entre les prétendants à la première place.

Les Chinois ont ouvert le ban. Les Italiens les ont suivi de près et tout le monde s’y est mis, plus ou moins de bonne grâce. Les Etats-Unis ont longtemps refusé de jouer. De leur côté, les Français ont été plutôt mauvais joueurs. Surpris, ils ont protesté avec véhémence : « nous ne sommes pas prêts. Au moment où le starter a donné le départ, nous n’étions pas dans les starting-blocks. C’est de la triche. Redonnons un deuxième départ ». Evidemment, cette position a déclenché une polémique. Le classement des systèmes de santé doit-il être réservé à une évaluation par temps calme ou peut-il intégrer des événements imprévus, des chocs exogènes ? En conclusion, même avec le covid-19, il est impossible de forcer la décision. Il vaut donc mieux se reporter à Paul Reynaud, alors ministre des Finances, qui avait déclaré en 1939 : « Nous vaincrons parce que nous sommes les plus forts ».

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Les deux.