L’ENDROIT OÙ IL FAUT ÊTRE

Georges Brassens se moquait des « imbéciles qui sont nés quelque part ». Le covid-19 renvoie plus à la mort qu’à la vie mais, avec lui, il est toujours question de fierté nationale. Qui a le meilleur système de santé ?

 

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Dans cette crise sanitaire d’une ampleur inédite, nos gouvernants ont brillé par leurs atermoiements et leurs cafouillages. Pourtant, une certitude ne les a jamais quittés : nous avons le meilleur système de santé au monde. Bien sûr, la répétition de cette rengaine dans les médias a une vocation tranquillisante – ce qui est probablement opportun dans la configuration présente – mais ceux qui assènent ces propos sont profondément convaincus par leur véracité. Les experts nationaux du sujet leur font largement écho. A la différence du nuage de Tchernobyl, le méchant virus ne s’est pas arrêté à la frontière française. En revanche, il doit se mesurer à un adversaire d’un calibre exceptionnel. Pour faire bonne mesure, le ministre de l’Intérieur a affirmé que nous étions le peuple qui acceptait le mieux le confinement. Il ne manque plus que Sibeth Ndiaye pour claironner que ce sont les Français qui manifestent le plus bruyamment leur soutien aux personnels soignants et le tableau sera parfait.

Pour être juste, les Français ne sont pas les seuls à se complaire dans cette forme de narcissisme. Les Allemands ne doutent pas qu’ils sont les champions du monde du domaine, pas plus que les Suédois et bien d’autres parmi lesquels on compte même les Américains. Ça se bouscule au portillon et le problème est qu’il n’y a qu’une seule place sur la plus haute marche du podium. La situation est d’autant plus étrange que personne sur les plateaux de télévision ne débat de cette allégation santé, ne la remet en cause ou encore ne demande de précision. Nous sommes les meilleurs. Point barre. Il s’agit d’une prémisse. Voici le point de départ de la discussion. A partir de là, nous pouvons éventuellement nous étriper, comme sur l’efficacité de la chloroquine. Peut-être d’ailleurs que si l’on précisait les critères, la confusion se lèverait aussitôt. Qui sait ? Les Français sont meilleurs ici, les Allemands là, etc… Lecteur, je sens ton sourire moqueur. Il est idiot ou quoi ?

Il ne reste qu’à enfiler le bleu de chauffe afin d’identifier le critère qui permettrait de trancher entre tous les prétendants au titre. La part des dépenses de santé dans la richesse créée vient immédiatement à l’esprit mais elle comporte un gros défaut : les différents postes inclus n’ont pas forcément la même valeur. Dans le cas français, le poste médicaments vient artificiellement gonfler une performance déjà moyenne. Les Américains se targuent d’être capables de proposer des services d’un niveau exceptionnel. Le problème est qu’une bonne partie de la population n’y a pas accès. Il est peut-être plus logique de fixer un niveau de soin standard offert à l’ensemble de la population mais alors comment départager la France et l’Allemagne par exemple ? Il serait tentant de se conformer à l’espérance de vie qui, d’une certaine manière, mesure la performance des services de santé mais c’est hélas une fausse bonne idée.

D’aucuns affirmeront que la constitution physique des Danois, descendants des Vikings, doit être plus solide que celle des petits Suisses mais, au-delà de ces élucubrations délirantes, il apparaît en fait que la santé est liée au social. Et là, on a vraiment les mains dans le cambouis. Ainsi, les pays où règnent la pauvreté dénombrent énormément de pathologies causées par une alimentation déséquilibrée ou par l’insalubrité. Ils ne sont pas sur la même ligne que les pays développés quand on évoque l’espérance de vie. Cherchons autre chose… Le critère du nombre de prix Nobel n’est pas plus pertinent. La présence de quelques sommités médicales n’est pas synonyme d’une diffusion de leur science aux patients. Elle ne garantit tout au plus que l’existence de grands raouts marseillais. Il est définitivement préférable pour un pays de disposer de bataillons de chefs de services et de médecins compétents sur tout son territoire que de compter en son sein quelques génies égarés.

Le pire est que les arguments se retournent aisément. Le ministre néo-zélandais de la Santé est parti à la mer pendant qu’il exhortait ses concitoyens à rester confinés. A-t-il été viré pour erreur manifeste de casting ? Non, il a été maintenu à son poste parce que jugé irremplaçable. En sport, rien de plus facile que de classer les meilleurs : il y a la Coupe du monde ou les Jeux Olympiques. Ceux qui ne l’emportent pas sont à la limite autorisés à pleurnicher, aucunement à plastronner. Comment procéder avec les systèmes de santé ? C’est pour sortir de cette impasse qu’on a inventé le covid-19, un virus tenace qui s’est répandu sur l’ensemble de la planète. L’objectif était de vérifier comment chaque pays parviendrait à s’en débrouiller. Ce test grandeur nature établirait un classement entre les prétendants à la première place.

Les Chinois ont ouvert le ban. Les Italiens les ont suivi de près et tout le monde s’y est mis, plus ou moins de bonne grâce. Les Etats-Unis ont longtemps refusé de jouer. De leur côté, les Français ont été plutôt mauvais joueurs. Surpris, ils ont protesté avec véhémence : « nous ne sommes pas prêts. Au moment où le starter a donné le départ, nous n’étions pas dans les starting-blocks. C’est de la triche. Redonnons un deuxième départ ». Evidemment, cette position a déclenché une polémique. Le classement des systèmes de santé doit-il être réservé à une évaluation par temps calme ou peut-il intégrer des événements imprévus, des chocs exogènes ? En conclusion, même avec le covid-19, il est impossible de forcer la décision. Il vaut donc mieux se reporter à Paul Reynaud, alors ministre des Finances, qui avait déclaré en 1939 : « Nous vaincrons parce que nous sommes les plus forts ».

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