TOUT, TOUT, TOUT EST A MOI

Le débat de l’entre deux tours de la Présidentielle est souvent le théâtre de passes d’armes épiques. En 1974, François Mitterrand sortit soudainement les violons devant son rival, Valery Giscard d’Estaing, lequel eut la présence de s’emparer d’un archet puis d’asséner gravement : « vous n’avez pas le monopole du cœur ». Vous avez dit monopole ?

Vous êtes tranquillement installé boulevard des Capucines. C’est à votre tour de jouer. Vous lancez les dés, tout doucement puisque vous visez l’avenue des Champs Elysées. Et bingo, vous faites trois. Comme vous possédiez déjà la rue de la Paix, vous allez pouvoir bâtir maisons et hôtels. La victoire vous tend les bras. Avec le Monopoly, traduit en français par monopole, vous apprenez à acquérir les réflexes du parfait businessman. Vous jonglez avec les projets immobiliers afin d’accumuler les espèces sonnantes et trébuchantes.

A l’heure où le discours des gouvernants porte aux nues l’entrepreneur ruisselant, il est étonnant que les parties de Monopoly n’aient pas encore été intégrées à l’enseignement de l’économie dans le secondaire. C’est ludique et permettrait d’éloigner nos chères têtes blondes du discours mortifère dispensé par des professeurs peu enclins à pratiquer l’élégie de l’entreprise. Il est amusant de se souvenir que le but d’Elizabeth Margie, qui conçut en 1902 la première version du jeu était tout autre. Disciple de l’économiste Henry George, elle souhaitait au contraire attirer l’attention sur le fait que la propriété du sol était à l’origine des inégalités sociales.

Si l’on remonte plus loin dans le temps, l’origine du mot monopole, « monopolion », qui signifie « droit de vendre certaines denrées », est grecque. Dès le départ, la perspective est économique et ce n’est que par extension que le cœur, l’intelligence ou la bêtise ont été suspects, assurément à tort, de détention exclusive. A l’époque du capitalisme commercial, il était fréquent que la puissance publique accorde à des compagnies des privilèges spécifiques afin d’encourager l’émergence de champions nationaux.  En d’autres termes, concéder un monopole était une simple mesure de politique industrielle.

Pour illustration, en octobre 1665, des « lettres patentes » étaient octroyées à un certain Nicolas Dunoyer ainsi qu’à ses associés. Sous l’impulsion du Contrôleur général des finances, Jean-Baptiste Colbert, leur entreprise devenait la seule autorisée à fabriquer des « glaces de miroir » pour une période de vingt ans renouvelable. Des exemptions, des commandes publiques avec le château de Versailles sans oublier le débauchage d’experts vénitiens, tout avait été fait pour mettre en place une grande compagnie française. Saint-Gobain venait de naître.

La contradiction entre la politique industrielle et la politique de concurrence est très ancienne. Favoriser une entreprise, l’assister afin qu’elle puisse atteindre une « taille critique » et faire la nique aux mastodontes étrangers est peut-être souhaitable, le sujet est l’objet d’intenses débats, mais cette orientation s’exerce au détriment du dynamisme de la machine économique. Interdire la présence de nouveaux arrivants sur le marché est coûteux. Les consommateurs n’ont d’autre recours que s’adresser à la seule entreprise existante. Dans cette configuration, les prix sont habituellement élevés et la qualité n’est pas toujours au rendez-vous. Le monopole n’est pas poussé à se remettre en question. Il n’innove guère.

Il suffit de souvenir de la condescendance, voire du mépris, avec lequel le géant de l’informatique IBM a traité le minuscule Microsoft quand cette dernière lui a proposé de prendre des parts dans son capital pour pérenniser leur relation. Comment une compagnie qui fabrique des grands calculateurs et des ordinateurs centraux lierait durablement son destin à un nain ? A cette époque, des poursuites avaient même été engagées contre IBM pour position dominante. Voilà comment on laisse filer des milliards de dollars…

La musique de fond libérale exige que les monopoles soient démantelés aussi impitoyablement que les cartels. Les grandes compagnies ne l’ignorent pas. Quand elles sont poursuivies par les autorités de concurrence, elles viennent chercher refuge auprès des administrateurs de la politique industrielle. D’un point de vue pratique, les parts de marché détenues sont un excellent indicateur d’une situation de monopole. Dans ces conditions, la définition des contours du « marché pertinent » est déterminante.

La stratégie des entreprises sur la sellette consiste évidemment à élargir au maximum la taille du marché sur lequel elles opèrent : « certes, je suis en position de monopole dans mon pays, et croyez bien que j’en suis désolée, mais je me positionne sur le marché européen, voire mondial où je n’ai aucun monopole. J’ai même besoin de croître pour atteindre une ‘taille critique’ ». Ces considérations ne sont pas uniquement géographiques. Elles sont également éminemment techniques, revêtant un caractère particulièrement rébarbatif pour les non-initiés. 

Il y a quelque chose de très très agaçant, pour ne pas dire autre chose. L’Autorité de la concurrence française a ainsi été amenée à rendre une décision sur le secteur des chasses d’eau. A cette intention, elle a été obligée de les démonter, c’est-à-dire de mettre les mains dans le cambouis. Elle a découvert à cette occasion qu’il existe trois systèmes de chasse d’eau : les systèmes apparents en céramique, les systèmes apparents en plastique et les systèmes encastrés en plastique. S’agit-il d’un seul marché ou chacun des segments doit-il être perçu comme un marché à part ?

Une dernière précision doit être apportée. Une fois le « marché pertinent » délimité, les autorités interrogent les fournisseurs, les rares concurrents et les clients afin de vérifier si la compagnie mise en examen exagère. Ce n’est pas la position dominante qui est condamnable mais « l’abus de position dominante ».  Dans une cour d’école, un gros costaud et un petit chétif lorgnent vers l’unique bonbon disponible dans un joli bol vert. Si le balaise est surpris par l’instituteur en train de désosser le gringalet, il sera sanctionné. Sinon, même si à la fin de la récréation le costaud savoure le bonbon alors que le petit est assis par terre, personne ne sera puni.

La maxime :

Ne monopolisez pas l’attention

Mais ne baissez pas l’intensité

PATRIE, PATRIE, SURTOUT PAS ?

Le désaccord entre le gouvernement espagnol et les dirigeants de la Catalogne fait craindre le pire en Europe. Il n’y a pas que les aficionados de football qui s’inquiètent pour le devenir des matchs entre le Real Madrid et le Barça. Beaucoup sont tétanisés par une sécession qui ouvriraient la voie de l’indépendance à d’autres régions. Sommes-nous en route vers une Europe des régions ?

patrieSur la question de la nation, les positions sont très tranchées. A un pôle, ses adversaires s’insurgent contre l’existence de frontières artificielles à l’intérieur desquelles les «imbéciles heureux qui sont nés quelque part » de Brassens pullulent. Ces internationalistes qui se pensent comme « citoyens du monde » raillent les patriotes qui prétendent que tout élément national est bien par essence et que tout ce qui est situé au-delà de la frontière forcément mal. Par exemple, quand Arcelor rachète l’entreprise canadienne Dofasco, c’est une attitude conquérante, mais quand les Indiens de Mittal absorbent justement Arcelor, c’est un outrage. Pareillement, les manifestations de fierté mal placée sont susceptibles de dégénérer en conflit militaire : tandis que le président de Corée du Nord teste des missiles balistiques, celui des Etats-Unis le bombarde en retour de tweets rageurs. Le message des anarchistes internationaux est clair : nous sommes tous des frères humains et nous devrons prendre garde de ne pas trop nous différencier les uns des autres. La paix est en jeu.

A l’opposé, les patriotes se moquent des internationalistes sans boussole, ni limite. Ils les accusent de se priver de repères en refusant de marcher au pas et de se lever au son du clairon. C’est pourquoi les défenseurs de la nation accordent tant d’importance à ses symboles comme son drapeau. Quand un artiste vient présenter une version reggae de l’hymne national, ils ne goûtent guère l’audace de l’œuvre et s’insurgent au contraire contre l’atteinte au sacré. Leur manque d’humour récurrent se double d’un manque d’originalité. Voici un concitoyen face à un peloton d’exécution composé d’ennemis déterminés à mettre le pays à feu et à sang. Que le malheureux lance à ses futurs assassins dans une envolée lyrique : « allez, je ne vous hais point ! » avant de se faire trouer de balles comme une passoire, et le patriote ne comprend pas la démarche poétique de feu l’humaniste. Ils le tiennent clairement pour un inconscient de la pire espèce. L’imagination n’est décidément pas leur qualité première.

Entre les deux camps, règne un dialogue de sourd même s’il arrive que des individus passent de l’un à l’autre – Simon Epstein a joliment décrit le parcours de dreyfusards antimilitaristes devenus fervents collaborationnistes, partisans de l’ordre nazi. Ces positions extrêmes rendent l’option du « juste milieu » assez instable. Si vous portez de l’intérêt à la spécificité de votre culture, vous risquez d’être taxé de danger pour la paix universelle. Si vous vous promenez avec le drapeau d’un pays pour lequel vous ressentez un attachement un soir de match, l’accusation de faire partie d’une « cinquième colonne» vous pend au nez. En revanche, si vous vous montrez critique envers certains pans de l’histoire de votre pays, vous entrez dans la catégorie des traîtres. Pour sortir de cette guerre de tranchées, n’est-il pas possible de considérer que la nation est une forme de socialisation parmi d’autres comme la famille, l’école ou le club de philatélie ? En tout cas, si les frontières étaient abolies, si l’on était partout chez soi, il ne serait plus possible de passer ses vacances à l’étranger et ce serait vraiment dommage ! A partir du moment où gommer les différences est obsessionnel, c’est même l’étonnement lié à la découverte d’autrui qui se trouve menacé.

Dans ce contexte, les aspirations de certaines populations à la sécession donnent l’impression de se situer à contre-courant. D’un point de vue économique, le mouvement des entreprises suggère que, pour être pris au sérieux, pour compter, il convient d’être gros. C’est la problématique de la « taille critique ». Evidemment, le rapport affectif des «collaborateurs » à l’entité qui les dirige est très réduit mais qu’importe tant qu’ils sont assez productifs. Dans une perspective sociétale, la tendance en Europe semble être à la consommation frivole, éventuellement à la protestation contre les injustices sociales, mais pas à ce type de revendication nationaliste. Le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes y évoque de surcroît de fort mauvais souvenirs. Inspiré des quatorze points du président américain Wilson, ce principe a été très mal appliqué à la fin de la Première Guerre mondiale sur le continent européen. Il a généré un découpage ubuesque, porteur de rancœurs et annonciateur de la conflagration à venir comme l’a préfiguré Hergé dans le « Tintin » où s’opposent Syldaves et Bordures.

Les réticences européennes face au mouvement indépendantiste catalan s’expliquent à l’aune de cette expérience. Le redécoupage des frontières après la Deuxième Guerre mondiale a laissé des minorités insatisfaites mais, y toucher à nouveau, reviendrait à ouvrir une boîte de Pandore. Et puis, où se situe la limite de cette logique de démembrement ? Au niveau de la région, du département, de la ville ou même du deuxième étage de son immeuble ? Le film Passeport to Pimlico, un chef d’œuvre d’humour britannique, le démontre à sa façon. Selon un vieux parchemin, un quartier londonien serait juridiquement une dépendance du duché de Bourgogne et pourrait prétendre de ce fait à l’indépendance. Ce qui provoque une crise entre ses habitants et le Gouvernement de Sa Majesté… Pour en revenir aux Catalans, leur démarche est maladroite dans le sens où, pour beaucoup, le vote en faveur de l’indépendance était motivé par un argument fiscal : nous sommes riches et en avons marre de payer pour les régions pauvres. Dans ce cas, à l’instar de la Vénétie et de la Lombardie, réclamer davantage d’autonomie aurait été plus avisé. Ce n’aurait pas été plus généreux mais, sans doute, plus intelligent.

Conseils de lecture :

Epstein Simon, Les dreyfusards sous l’occupation, Albin Michel, Paris, 2001.
Hergé, Tintin. Le sceptre d’Ottokar, Casterman, 1993.