LA PETITE REINE, LES PETITES SERINGUES ET LE PETIT ECRAN

Sur les bords de la route, la popularité du Tour de France ne se dément pas. La foule acclame les valeureux coureurs qui doivent s’adapter à des changements extrêmes des conditions de course. En un coup de pédale, ils passent des sommets au descentes des cols, de la chaleur au grand froid et l’eau minérale ne suffit pas. Mais quel est l’impact de la télévision sur l’utilisation des substances interdites ?

 

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Un retour en arrière s’impose. Le recours aux produits dopants est aussi ancien que le cyclisme professionnel. En 1924, dans un livre au titre évocateur, « Les forçats de la route», Albert Londres rapporte un dialogue des frères Pélissier à propos des substances au pouvoir explosif qu’ils ingurgitent. Dans un sport aussi exigeant, le recours à des stimulants n’est pas surprenant mais, à cette époque, la consommation de « remontants » n’est d’ailleurs pas réservée au cyclisme. D’autres sports connaissent le même phénomène. De manière générale, le dopage a longtemps été toléré dans nos sociétés. L’idée qu’un individu puisse aller au bout de ses capacités grâce à l’assistance de produits spécifiques était acceptée dans le monde du sport comme celui de l’entreprise. Les mouvements d’inspiration religieuse qui luttaient contre cette tendance ne parvenaient pas à imposer leur point de vue. Il a fallu attendre le décès d’un sportif danois, un cycliste, Knud Enemark Jensen pendant les Jeux olympiques de 1960 pour observer un revirement sur le sujet. L’électrochoc qu’il a provoqué a conduit rapidement aux premiers contrôles anti-dopage sur le Tour de France.

Dans le peloton professionnel, le dopage est une norme comportementale. Des rites d’initiation existent même entre coéquipiers. Les rares cyclistes qui se soustraient à cette pratique doivent respecter la « loi du silence » pour continuer à appartenir à la famille cycliste. Plusieurs changements ont secoué cette tradition dans les années 1990. Tout d’abord au niveau des produits. A la différence des amphétamines et des corticoïdes qui n’étaient pas censés bouleverser la hiérarchie sportive, de nouvelles substances telles que l’érythropoïétine (EPO), susceptibles de créer des écarts décisifs entre coureurs, ont fini par émerger. En même temps, des médias inquisiteurs se sont invités à la chasse aux coureurs dopés. En 1998, la mise au jour d’un scandale impliquant presque toute l’équipe Festina a excité le public presque autant que l’affaire Gregory une quinzaine d’années plus tôt. Le spectaculaire retrait des sept titres de vainqueur du Tour de France à Lance Armstrong, coureur américain surdopé, est parfois perçu comme un message fort : les autorités ne seront plus jamais ambigües sur la question. Cette forme de triche qu’est le dopage sera maintenant combattue sans compromission.

Le record de vitesse du Tour de France que Gino Bartali avait battu en 1948 avec une moyenne de 33,404 km/h a été pulvérisé à de nombreuses reprises depuis. En 1992, Miguel Indurain dépassait les 39 km/h. En dehors des années 1993 et 1994, aucune moyenne n’est descendue en dessous de cette barre. L’année après l’affaire Festina, le Tour a dépassé la vitesse des 40 km/h (!) et l’on peut ajouter que Lance Armstrong, même si cela ne compte pas, a franchi le mur des 41 km/h – la moyenne du second la même année, non dopé théoriquement, était impressionnante. Pour rendre compte de l’augmentation de la vitesse du vainqueur, invoquer immédiatement le dopage serait quelque peu précipité. De nombreux facteurs explicatifs méritent d’être pris en compte à long terme : l’amélioration de la qualité des routes ; un tracé plus humain, c’est-à-dire avec une diminution de la distance totale à parcourir et des étapes plus courtes ; du matériel plus performant et un meilleur encadrement médical. Tous ont contribué à une augmentation sensible de la vitesse du gagnant.

Cependant, sur une courte période, ces arguments peinent à convaincre. Dès lors que les épreuves sont de longueur équivalente, que le matériel change peu, etc…, l’interprétation de l’augmentation de la vitesse moyenne doit s’appuyer sur d’autres éléments. Certains relèvent du plus haut comique : un vent favorable pousserait les coureurs dans le dos ou encore le parcours descendrait plus qu’il ne monterait. De manière logique, comment comprendre que le vainqueur « propre » d’un Tour de France roule plus vite que le gagnant dopé de l’année d’avant ? C’est ici que la problématique du dopage resurgit. Les affaires médiatisées ne se sont pas accompagnées d’une révolution culturelle dans le peloton, d’un changement significatif des attitudes de coureurs. Sans même parler de l’appât du gain, une décision récente des organisateurs risque d’avoir un effet contre-productif : il s’agit de la diffusion de l’intégralité de l’étape à la télévision.

En effet, la folle épopée du Tour de France s’est souvent nourrie d’un scénario identique : des étapes de plaine où le peloton roulait à fond pendant les quarante derniers kilomètres, éventuellement afin de rattraper d’éventuels échappés, et des étapes de montagne où la grande bagarre entre les favoris commençait rarement deux cols avant l’arrivée. Il y avait des moments de récupération. C’est pourquoi les organisateurs ont imaginé des étapes un peu différentes, plus nerveuses, pour créer davantage d’animation. Cela veut dire solliciter davantage des organismes déjà bien éprouvés. Diffuser une étape de A à Z, c’est renforcer cette volonté de tuer les temps morts. Evidemment, la chaîne peut toujours meubler avec les messages des annonceurs, avec des reportages sur des coureurs ou les villes parcourues mais garder l’antenne quand rien ne se passe est une gageure. La décision de diffuser tout le Tour rejoint en fait celle d’inventer de nouveaux tracés d’étape. La chasse au moment de récupération du peloton est une incitation indirecte au dopage. Plus le Tour est exceptionnel, plus les étapes sont « dantesques » et plus les hommes doivent s’adapter aux difficultés proposées alors qu’ils ne sont justement pas des surhommes.

Conseils de lecture :

Houlihan Barrie, Dying to Win: Doping in Sport and the Development of Anti-doping Policy, Paris, Conseil de l’Europe, 2002.
Londres Albert, Les forçats de la route, Arléa, 1997.