PA-TA-TRACE

Il fut un temps, pas si lointain, où « suivre les traces de quelqu’un » pouvait être considéré comme un compliment. Cela signifiait que l’on se montrait digne d’un illustre devancier, que l’on se trouvait dans son sillage. Aujourd’hui, la connotation est devenue essentiellement négative. Un manque d’originalité et surtout une lourde indiscrétion sont désormais accolés à cette pratique.

stopcovid

Lorsqu’il a évoqué sa stratégie de déconfinement dans son allocution du 13 avril, le président de la République s’est logiquement attardé sur les moyens qu’il conviendra de mettre en œuvre pour que la France résiste mieux à la deuxième vague qu’à la première. Il a évidemment été question de masques et de tests mais le sujet du traçage a également été évoqué –avec beaucoup de précautions. Monsieur Macron savait qu’il marchait sur des œufs. Son lourd passif en matière d’esprit démocratique le rendait suspect vis-à-vis d’une partie de la population. C’est pour cette raison qu’il a avancé ses pions avec une extrême prudence. Une application de traçage numérique, StopCovid, sera proposée aux citoyens. Qu’ils ne s’inquiètent surtout pas, personne ne sera obligé de s’y connecter. Ce sera à notre bon vouloir. Et puis, la représentation nationale ainsi que les plus hautes autorités juridiques s’empareront du sujet et vérifieront que pas la moindre bribe de liberté n’est sacrifiée sur l’autel des vies à sauver.  Ainsi fut-il.

Les sages nous enseignent que celui qui sauve une vie sauve un univers. Le raisonnement repose sur le fait que la personne en danger avait une famille, des parents et des enfants qui, eux-mêmes, auront un jour des enfants. Avec le covid-19, la maxime prend une tournure différente : celui qui contamine un individu contamine un univers. Un individu le transmet à 2-3 autres qui le transmettent de leur côté également. La vitesse de propagation du virus explique cette logique. De ce fait, notre chef d’état-major a expliqué que le but stratégique de la campagne qu’il menait était que chacun diminue le nombre de ses interactions sociales. Moins de contacts ralentit la diffusion de l’ennemi invisible. Les gestes barrières et le confinement ont été décrétés dans cette perspective. Eviter de croiser dans la rue des porteurs du virus ou encore être informé qu’une personne avec laquelle on a interagi pourrait nous avoir contaminé devraient être considérés comme permettant pareillement de briser les chaînes de transmission. Or, là, c’est la levée de boucliers.

Les défenseurs de la démocratie sont montés illico sur les barricades. Les libertés fondamentales se trouveraient menacées. Hitler, Trump, Orban seraient à nos portes. On imagine le gouvernement actuel utiliser Big Brother pour mater les gilets jaunes. Aux armes, citoyens ! La base de cette argumentation n’est pourtant pas à écarter d’un revers de la main. Le recours à des instruments de contrôle numérique est caractéristique des régimes autoritaires. Il est même parfois tentant dans les démocraties. C’est exact. Néanmoins, cet engrenage n’est en rien inéluctable. Dans un pays où la culture démocratique est profondément ancrée, des citoyens attentifs sont sans nul doute capables de veiller à ce que les mesures appropriées à un état d’urgence sanitaire comme le nôtre n’aient pas pour vocation à être prolongées, ni à être simplement envisageables quand des dizaines de milliers de vie ne sont pas en jeu. D’ailleurs, même la télévision ou l’alcool peuvent conduire à des excès. Alors, faut-il les interdire à cause de leurs possibles dérives ou plutôt se battre pour parvenir à les dompter ?

Pour être synthétique, le traçage numérique renvoie à deux grands types d’instruments. Le premier vise en premier lieu à informer les citoyens et le second a pour objet de surveiller les individus qui représentent un danger pour les autres. Le premier, qui est socialement le plus efficace, est en même temps le moins intrusif puisque l’anonymat y est garanti. L’application StopCovid relève de cette catégorie. Grâce à un avertissement qu’ils reçoivent, les citoyens demandent à être testés, cela sans connaître l’identité de la personne à l’origine du signal. Vous êtes en voiture et un panneau vous indique qu’un véhicule a pris l’autoroute à contresens. Quel motif invoquer pour s’opposer à la divulgation de cette information ou pour que la connexion à StopCovid demeure facultative ? Il y a ici quelque chose de mystérieux. La problématique des outils répressifs, qui sont individualisés, est plus complexe. L’idée est de rattraper par le col ceux qui ne respectent pas leur assignation à domicile. Si l’on pense que le droit d’être protégé prime, on y est favorable. Si l’on est convaincu que rien ne justifie un contrôle même limité des citoyens par l’Etat, on les rejette.

Qui prétendra que le traçage numérique constitue la panacée universelle dans la lutte contre la pandémie ? C’est juste un outil parmi d’autres dans un vaste arsenal. Personne n’a encore proposé de supprimer les gestes barrières parce qu’ils ne stoppaient pas à 100% le covid-19. Au bout du compte, il apparaît que le débat sur le traçage renvoie à une autre discussion qui porte sur notre perception de la santé. S’agit-il d’un bien individuel – c’est ma santé à moi – ou collectif – j’ai aussi une responsabilité envers autrui? En fonction de la position que l’on adopte sur cette question, on décidera de passer sa période de confinement à l’île de Ré, quitte à y transporter le virus, ou de rester sagement chez soi en ville, même si c’est moins agréable.

Terminons sur une observation paradoxale. Parmi les adversaires les plus déterminés du traçage, les militants de l’extrême gauche semblent surreprésentés. Il est manifestement plus facile d’être solidaire sur le plan économique, en redistribuant la fortune des riches aux pauvres, que d’un point de vue sanitaire, en renonçant à une miette de sa propre liberté. Le corollaire de ce constat est que beaucoup acceptent d’être quotidiennement fliqués par Facebook, Amazon, Google et autres, sans faire de ramdam, mais refusent de l’être exceptionnellement par l’Etat pour sauver des vies. Voilà, le confort de nos petites addictions technologiques n’a pas le même poids que la vie des autres. Il fallait juste le dire.

Conseils de lecture :
Et les masques, et les masques,
Et les gants, et les gants

CROYEZ-VOUS EN LA CHLOROQUINE ?

Les instituts de sondage ne seront pas nécessairement les grands perdants de la période du confinement. Qu’est-ce qui peut bien passer par le cerveau de Français cuits à l’étouffée depuis plusieurs semaines ? Pour des dirigeants politiques qui gouvernent à vue une situation quasi irréelle et ont conscience de s’être pris les pieds dans le tapis, avoir des éléments de réponse à ce type d’interrogation est essentiel.

chloroquine

Face à l’incertitude générale, les autorités politiques ont décidé de s’appuyer sur un Conseil Scientifique composé de onze spécialistes, principalement des pointures médicales. Chacune des annonces gouvernementales est supposée avoir été validée par cet aréopage d’experts – par exemple, le maintien du premier tour des élections municipales mais aussi le report sine die du second. C’est diablement commode. Quand on entend la cacophonie sur le port des masques, ce n’est pas leur absence criante dans les entrepôts qui est mise en avant pour expliquer la position des dirigeants politiques mais la science. Ce n’est pas nous, ce sont les savants qui bégayent ! Si l’on ajoute que ces derniers ont du mal à se départager sur la nature du traitement à administrer, il est paru comme une évidence de demander aux citoyens quelle était leur opinion sur le sujet. C’est cela une vraie démocratie.

Alors voilà, madame, monsieur, pensez-vous que la chloroquine peut vaincre le mal ? Six Français sur dix répondent positivement à cette question. Il n’est pas garanti que le covid-19 s’incline face à ce verdict. Si les coronavirus respectaient une règle comme celle de la majorité, cela se saurait (même si on ignore encore beaucoup de choses sur eux à ce jour, etc…). Tout au plus ce résultat nous livre-t-il des informations sur la façon dont le débat sur la chloroquine a été retranscrit dans les médias. Il apparaît que le combat du professeur à la longue crinière et en lutte contre l’establishment parisien a été décrit en des termes plutôt favorables. A moins que le désir des Français de disposer d’un remède ait fait office de «pensée magique». Si l’on y croit assez fort, la chloroquine deviendra efficace, un peu comme un placebo. Jusque-là, cela ne mange pas de pain. Le souci est que le président de la République s’est senti quand même obligé de se rendre à Marseille pour afficher sa sympathie envers le professeur Raoult. C’est un « grand scientifique » assure notre capitaine à qui personne ne reprochera cette fois de ne pas écouter le peuple. Oui, c’est cela la démocratie.

Dans ces conditions, il n’est pas surprenant que le soutien d’Emmanuel Macron ait grimpé en flèche dans l’opinion Le rejet de sa politique était tellement profond qu’on imaginait sa cote de popularité condamnée à rester éternellement engluée dans les bas-fonds. C’était sans compter sur le surprenant covid-19 qui a réussi à la redresser d’un coup de baguette magique. Néanmoins, le président n’a pas pour autant de réelle raison de fanfaronner. Que les citoyens se raccrochent à leurs dirigeants en pleine tempête est finalement un grand classique. Et puis, il ne faut pas oublier non plus que la population n’est pas toujours très cohérente. Les couacs dans la guerre contre le coronavirus ont été parfaitement perçus par les Français. Ainsi, une majorité d’entre eux ne fait pas confiance au chef de l’Etat. Il s’agit donc d’une remarquable illustration de la tension inhérente au fameux « en même temps » de monsieur Macron. On le soutient mais sans se fier à ses actes, ni à ses paroles, en quelque sorte par défaut.

Le danger de ce recours au sondage à tire-larigot est manifeste. Les Français sont-ils pour ou contre le traçage numérique ? Les instituts de sondage se déchirent. Selon l’IFOP, 53% des Français sont opposés à un système de traçage au moyen d’une application de téléphonie mobile. Pour Harris Interactive, 61 % y sont favorables. Si l’on veut faire plaisir à la population, que doit-on décider ? D’ailleurs, les personnes interrogées ne changent pas obligatoirement d’avis entre le sondage du matin et celui de l’après-midi. La formulation des questions est souvent cruciale. Il suffit que le traçage soit associé à l’espoir d’une sortie du confinement pour que la réponse devienne plus volontiers positive. En fait, il est essentiel de comprendre ce qui se passe dans la tête des sondés. Il faut soulever le capot. Qui refuserait que son Smartphone fournisse des informations sur la localisation des porteurs du virus dans son environnement immédiat ? Il est normal que je sois protégé. Quant à transmettre ses propres données aux autres, ce n’est pas la même chose. C’est ma liberté qui est en jeu cette fois.

Au bout du compte, c’est l’inconséquence des individus qui est la faiblesse majeure de la pose de sondages. Pour en revenir à la chloroquine, puisque les Français la plébiscitent, ils apprécient à ce jour la position du président. S’il pouvait donner un coup de pouce à sa prescription aux malades, ils lui en seraient même infiniment reconnaissants. Il serait leur héros. Mais que d’aventure ce traitement s’avère être un fiasco et ils seront les premiers à tirer à boulets rouges sur cet arrogant qui sera intervenu de manière intempestive sur des questions médicales. Un dirigeant responsable doit être capable de résister à la pression populaire, prétendront-ils – argument qui nous fait toucher ici du doigt les limites de l’« infiniment ».

Le champ des possibles n’a pas été exploré jusqu’au bout. Les sondages pourraient nous montrer la voie sur bien d’autres thématiques. A l’évidence, le bon sens populaire n’est pas suffisamment convoqué. Marx a failli dire : «les sondages, c’est l’opi-nion du peuple». Pour illustration, il pourrait être intéressant de prendre la température de la population sur l’éventuelle extermination des chauves-souris. Il faut en effet se souvenir que cet animal hideux est incriminé à chaque fois qu’un coronavirus s’envoie en l’air. Trop, c’est trop. Il importe de mettre au plus vite un terme à ses agissements. Du point de vue de la biodiversité, nous ne sommes pas à une espèce près aujourd’hui. Madame, monsieur, quel est votre avis sur l’anéantissement des chauves-souris ? En cas de réponse positive, seriez-vous d’accord pour que l’on fasse disparaître les chauves et les souris pour empêcher toute reconstitution de l’espèce à partir de ses composantes ? Ces délires confinent à la bêtise, non ?

Conseils de lecture :
Et les masques, et les masques,
Et les gants, et les gants