LE BEURRE ET L’ARGENT DU BEURRE

« On devrait construire les villes à la campagne. L’air y est tellement plus pur » avait écrit Henri Monnier, auteur du dix-neuvième siècle qui, en créant le personnage de monsieur Prudhomme, se moquait d’un bourgeois fat et sentencieux mais pétri de bonnes intentions. Sa volonté de concilier tout et son contraire n’a pas pris une ride.     

Sans son costume trois pièces, l’homme se retrouve à poil et, là, les ennuis commencent. En jetant un œil sur le règne animal, on comprend en effet assez rapidement que cette créature un peu ridicule n’est pas près de monter sur le trône. C’est un indécrottable looser. Sur terre, il se déplace plus vite qu’une tortue mais même Hussein Bolt serait vaincu à la course par un hippopotame – et c’est sans parler des félins. Dans l’eau, le meilleur nageur n’a aucune chance de suivre une traine de maquereaux. Dans les airs, le plus léger des humains est moins à l’aise qu’une buse puisque, depuis Icare, il sait qu’il ne pourra jamais voler – bien qu’en donnant une autre signification à ce mot, il soit pour le coup en mesure d’exceller dans l’activité. On pourrait multiplier à l’envi les comparaisons désobligeantes : Casanova contre un lapin au plumard, Tarzan contre un chimpanzé en agilité, etc… Les défenseurs de l’espèce humaine diront qu’elle est certes médiocre mais qu’elle est présente partout. C’est vrai.

Le motif de consolation est toutefois insuffisant. Au bout du compte, ce qui fait la fierté de l’homme est son intelligence. Evitons toute dérive anthropocentrique. Bien sûr, tous les animaux brillent par leur esprit à leur façon. La réputation que les huîtres traînent sur leur faible QI est assurément imméritée mais, en revêtant son costume trois pièces, l’être humain s’est arrogé un pouvoir démesuré sur la nature qui le détache nettement des autres espèces. Il s’est trouvé en capacité de prendre sa revanche contre elles et il ne s’en prive pas. Sa puissance est telle qu’il possède désormais le don de détruire toute la planète s’il le souhaite. Cela, les hippopotames, les maquereaux, les buses, les chimpanzés, les lapins, les huîtres et tous leurs compères qui n’hésitent pas à nous narguer dans certaines circonstances, n’en ont pas l’aptitude. Le détonnant cocktail entre inventivité et discours sur la liberté, sortis tous deux de son cerveau, octroie un avantage décisif à l’homo sapiens pour atteindre cet objectif.

Ce cerveau en état de marche ne sert pas seulement à asseoir la domination des hommes sur le monde animal. Il leur permet d’affronter des obstacles d’un autre ordre. En l’occurrence, l’humain est un être vivant. Ce n’est pas rien. Posons une pomme sur la table. Laissons passer un peu de temps – elle se flétrit – puis encore un peu de temps – et là, elle devient carrément pourrie. Or, pour l’homme, c’est exactement pareil. Ce fameux costume trois pièces ne le protège pas d’une situation plutôt fâcheuse : sa-! vie connaîtra un terme comme l’inscription « biodégradable » sur son front l’atteste. Dur, dur. Spinoza a dit : « L’homme libre ne pense à rien moins qu’à la mort, et sa sagesse est une méditation non de la mort mais de la vie ». Le problème n’est évidemment pas le manque de liberté, n’en déplaise aux anti-pass sanitaire, mais la connaissance de Spinoza. Alors, les gens tremblent, ont des angoisses quand l’heure se rapproche. Cette conscience de sa finitude est une des expériences les mieux partagées de l’espèce humaine.

Les projets transhumanistes prennent toute leur signification dans ce contexte. Ils visent à étendre l’horizon temporel dont l’homme dispose. Les perspectives qui s’offrent déclenchent les fantasmes les plus fous. L’indépassable Laurent Alexandre parlait de « la mort de la mort ». Sans aller jusque-là, des travaux sur les cellules souches, le séquençage du génome humain rendent envisageables de évolutions étonnantes. On aurait demandé à Craig Venter, scientifique et homme d’affaires à la pointe de ces recherches s’il ne jouait pas à se prendre pour Dieu. Il aurait répondu qu’il ne jouait pas. Le plus important ici n’est pas de savoir si le cerveau humain tiendra un jour dans une clé USB mais de mettre l’accent sur le mot « transhumanisme » lui-même. Le préfixe « trans » suggère l’idée d’un au-delà, pas un au-delà dans le sens de paradis mais un au-delà de l’homme. L’homme augmenté sera-t-il vraiment humain ? Les crêpes seront-elles toujours aussi délicieuses ? Les questions s’empilent.

Pour les plus prudents, le cerveau propose déjà des moyens bien balisés pour s’extirper des nombreuses impasses dans lesquelles l’homme a le chic de se plonger. L’émancipation des exigences de la logique constitue une piste plus que prometteuse. Quand un raisonnement intelligent interdit d’accorder les inconciliables, d’aucuns parviennent à passer outre et à accéder à une dimension supérieure. De nouvelles vérités sont ainsi révélées, comme dans le cubisme en peinture. Reprenons les pensées de l’infatigable monsieur Prudhomme : « C’est l’ambition qui perd les hommes. Si Napoléon était resté officier d’artillerie, il serait encore sur le trône ». Cet exemple est merveilleux parce qu’on voit clairement l’origine du hic. L’ambition fait avancer l’individu tout en le poussant à l’excès, à la démesure. Ce sont les deux faces d’une même pièce. Il n’est normalement pas possible de picorer sur les deux en même temps. Il faut choisir sauf quand on possède une créativité hors du commun. On a alors fromage et dessert.

Les exemples se ramassent à la pelle. Il suffit de se pencher et de ne pas oublier. L’évolution de la pandémie semble nous conduire à une situation de ce type. En louvoyant entre la volonté de garantir les libertés individuelles et son intention d’assurer une bonne santé à la population, accessoirement de désengorger les hôpitaux, le gouvernement a fini par se trouver enfermé dans un cul-de-sac avec la nouvelle vague qui s’annonce. Il va falloir remettre d’équerre des citoyens qui se sont engagés sur des voies divergentes depuis l’apparition du vaccin. La solution qui semble se dessiner est particulièrement raffinée. Pour avoir droit d’aller au cinéma, la troisième dose pourrait être obligatoire… les deux autres restant facultatives. C’est ce qu’on appelle un compromis prudhommien et, de cela, les chimpanzés, les hippopotames, etc…  sont également incapables. L’homme est seul.    

La maxime (Henri Jeanson) :

J’ai débuté avec ma seule intelligence,

Autant dire rien.

TANT QU’IL Y AURA DES HOMMES

A la manière de Lucky Luke qui dégainait plus rapidement que son ombre, Nadine Morano a confessé un jour : « je tape plus vite que mes doigts mais je corrige plus vite que ma pensée ». Que personne ne se moque. Elle est en effet loin d’être seule dans cette folle course contre la montre. C’est même un signe des temps.

transhum

L’accélération du temps est un trait de la modernité. En suivant son mouvement caméra sur l’épaule, Harmut Rosa souligne la place qu’y occupe le progrès technique. C’est un véritable déclencheur de la sarabande. En quelques décennies, la vitesse des transports personnels a augmenté de 102 % et celle du traitement des données de 1010 %. Jusqu’à l’invention du chemin de fer, les armées se déplaçaient avec une lenteur extrême malgré les efforts de Napoléon Ier en la matière. Aujourd’hui, qui n’a pas effectué un petit vol en navette spatiale ? De la même manière, le travail nocturne n’était envisageable qu’à la lueur des bougies. Aujourd’hui, non seulement les entreprises sont parfaitement éclairées de jour comme de nuit mais, grâce aux nouvelles technologies, l’homme est en mesure de poursuivre son labeur en transposant son bureau chez lui. Parce que ce changement technologique se traduit immédiatement en des termes économiques poétiques comme réduction des coûts. Les entreprises sont évidemment très demandeuses de ces évolutions même si elles sont quelque peu aliénantes pour la population.

Trait essentiel, ces transformations requièrent de la polyvalence. De nos jours, par exemple, un chef de service est conduit à gérer son propre emploi du temps et à traiter son courrier, en tout cas ses mails, sans le secours de son assistante. Pire que cela, tout individu est invité à accomplir plusieurs tâches simultanément. L’étudiant en cours prend des notes, tout en se lançant dans des échanges spirituels avec son voisin, en suivant une série sur son ordinateur et en envoyant des SMS à ses nombreux contacts. Pour lutter contre la compartimentation de la pensée, il n’y a certainement pas mieux. Maintenant, les vieux sages rappellent que, quand on veut être partout au même moment, on n’est nulle part en fait… La tendance n’est pas à profiter des économies de temps permises par la technologie mais d’exploiter cette dernière de façon optimale. Ce ne sont pas les fins qui décident des moyens mais l’inverse. L’homme est asservi par cette sophistication. Ivan Illich l’a libellé ainsi : « L’outil simple, pauvre, transparent est un humble serviteur ; l’outil élaboré, complexe, secret est un maître arrogant ».

Cette aspiration dans l’engrenage des technologies accessibles – pourquoi donc jouer les pisse-vinaigre et se priver ? – n’est pas sans conséquence pour l’équilibre de l’être humain. La modification de son régime alimentaire lui a certes fait gagner quelques centimètres et quelques kilogrammes mais il semble tout près d’atteindre le plafond de ses capacités physiologiques. Les années passent et la vitesse du pet ordinaire reste désespérément scotchée à 6 kilomètres heure. Une pratique frénétique n’y change rien : malgré tout son entraînement, l’athlète peine à dépasser les 36 kilomètres heure sur 100 mètres. Le sentiment d’écrasement par la technologie pourrait être démoralisant si l’homme n’avait justement pas puisé en cette dernière un moyen de repousser ses limites personnelles. Ce n’est pas la réalité qu’il convient d’augmenter mais carrément les potentialités humaines. Bienvenue dans l’univers du transhumanisme avec ses promesses extraordinaires : la mort de la mort – y compris, celle des cons – ou, si l’on en croît Ray Kurzweil, la possibilité de transférer mémoire et esprit sur des ordinateurs.

L’idée d’une émancipation des processus organiques suscite des phantasmes au sein de la population. Olivier Rey souligne à quel point les apôtres du transhumanisme sont incohérents puisque, selon la critique qui leur est adressée, ils n’hésitent pas à justifier leur position en employant des arguments incompatibles entre eux. Ils essaient tout d’abord d’appâter en insistant sur le côté révolutionnaire de leurs projets mirobolants, à même d’apporter la félicité à tous. Une « ingénierie du paradis » est à portée de main. Face aux sceptiques, ils changent de discours et prétendent que, tout compte fait, le transhumanisme n’a rien de singulier. Il s’inscrit dans la logique du progrès scientifique. Nous conduisons des automobiles et nous nous soignons avec des antibiotiques. Finalement, quelle différence y a-t-il entre des lentilles correctrices et des puces implantées dans le cerveau ? Pour ceux qui feraient encore « glups », il existe un dernier type d’explication : cette évolution est inéluctable. Il est préférable de suivre le mouvement afin d’en tirer des dividendes scientifiques comme économiques.

Les inquiets sont accusés d’être des passéistes, juste capables de répéter en boucle « comme c’était mieux, avant ! ». Heureusement qu’une catégorie d’homme ouverte au progrès, sans tabous, et déterminée à nous organiser un avenir radieux, tire la science. Leur action consiste à militer pour retirer tous les freins, éthiques principalement, aux avancées scientifiques. Leur arrogance est en phase avec leurs projections sur le devenir de l’homme. Elle est sans limite. Leurs efforts pour convaincre les pouvoirs publics et les commissions éthiques, ne sont pas démesurés. Les autorités ne peuvent être en effet considérées comme d’authentiques poils à gratter. Science et technologie offrent des services. Pourquoi les refuser alors que les demandes individuelles sont insatiables ? Quel motif invoquer pour interdire à une mamy de donner le jour à des enfants… d’autant que, si elle devient un jour immortelle, elle les accompagnera un bon bout de chemin. Laurent Alexandre est l’archétype de ces scientifiques décomplexés. Favorable à une forme d’eugénisme, il souhaite favoriser la maternité chez les femmes douées. Qui sait si les moins futées ne seront pas un jour interdites de procréation. A moins que la thérapie génique ne s’en mêle. Qui veut faire l’ange fait la bête, disait Pascal.

Conseils de lecture :

Rey Olivier, Leurre et malheur du transhumanisme, Desclée de Brouwer, Paris, 2018.
Rosa Harmut, Aliénation et accélération, La Découverte, Paris, 2014.