IL FAUT QUE ÇA BOUGE !

Les mesures fiscales se multiplient. Des prélèvements augmentent et d’autres baissent. Les prestations sociales ne sont pas épargnées. A chaque annonce, les Français s’emparent fiévreusement de leur calculette pour savoir s’ils seront gagnants ou perdants. Ne peut-on pas malgré tout détecter, dans ces mouvements apparemment contradictoires, une ligne directrice?

 

mobilité

Cela ressemble à un inventaire à la Prévert. La taxe d’habitation est supposée diminuer jusqu’à disparaître pour 80% des ménages en 2020. A la différence des contribuables bénéficiaires, les collectivités locales ont exprimé un fort mécontentement. Elles se doutent que la promesse de l’Etat de compenser à l’euro près la perte de ce qui pour elles est une recette ne sera pas respectée dans la durée. La contribution sociale généralisée (CSG) subira une hausse de 1.7 point en 2018 qui est supposée contrebalancer la suppression des cotisations chômage et maladie des salariés du secteur privé. Or, il n’est pas exact que ces deux mesures s’annulent, permettant juste aux entreprises de restaurer leur compétitivité. Il faudra qu’il y ait des perdants. En l’occurrence, il s’agit surtout des retraités, puisqu’ils seront assujettis à la CSG mais ne profiteront pas de l’effet positif sur la fiche de paie. C’est pourquoi des milliers de seniors ont manifesté contre cette perte de pouvoir d’achat mais ils n’étaient pas assez nombreux pour infléchir la décision du gouvernement. S’ils avaient été déterminés à tenir longtemps, ils auraient fini par obtenir des renforts. Selon des projections de l’INSEE, en 2050, un tiers des habitants sera âgé de plus de 60 ans – l’équivalent de plus de 22 millions de personnes. Evidemment, il était peu plausible que des manifestants, plus tout jeunes de surcroît, patientent une aussi longue période…

Il serait possible de passer en revue chacune de ces mesures les unes après les autres. Outre son caractère fastidieux, l’exercice contribuerait plutôt à embrouiller les esprits. Or, la politique économique de ce gouvernement fait preuve d’une cohérence qui d’ailleurs s’inscrit dans une forme de continuité avec celle de ses prédécesseurs. Les mesures fiscales ou non fiscales se résument en un mot : « attractivité ». Il convient non seulement d’attirer les moyens financiers étrangers mais de dissuader les magots français de quitter la France. Une problématique de mobilité est sous-jacente. Entre le capital et le travail, le facteur de production a priori le plus mobile est le capital. C’est lui qui risque de quitter le pays et qu’il est essentiel de retenir. Le travailleur français ne menacera jamais le président de la République ou encore son patron de s’installer en Inde si tel avantage ne lui est pas accordé. Et, d’une certaine façon, c’est bien dommage. Si les salariés actifs en France étaient délocalisés en Asie et étaient remplacés dans le même temps par une vague d’ouvriers chinois, la compétitivité des entreprises françaises ferait un grand bond en avant. Mais voilà, les travailleurs français sont attachés à leur territoire…

Dans cette configuration où la mobilité est constamment présente en toile de fond, la position des retraités n’est guère enviable. Même avec un déambulateur dernier cri, leur capacité à traverser les frontières comme le feraient des euros dans la force de l’âge, depuis une banque française vers une banque domiciliée dans un paradis fiscal, n’est pas évidente. C’est dans ce contexte que la CSG a été augmentée. Dans le même ordre d’idée, il est amusant de constater que l’impôt de solidarité sur la fortune (ISF) est censé se transformer en impôt sur la fortune… immo-bi-liè-re, non professionnelle bien sûr. Néanmoins, notre propos se doit d’être quelque peu nuancé. Ainsi, il existe plusieurs catégories de travail, le qualifié et le non qualifié. Le travail qualifié, lui, est également mobile. Jusqu’à ce qu’un fonds qatari devienne propriétaire du PSG, les meilleurs footballeurs du monde étaient réticents à signer dans un club français. En sens inverse, à chaque évocation du déménagement d’un talent national à l’étranger, le débat sur la «fuite des cerveaux » redémarre de plus belle. On se souvient que le président Sarkozy s’était quasiment engagé à ramener par la main Johnny Hallyday en France. Pendant longtemps, la lutte contre le chômage a consisté à favoriser le travail non qualifié. En vain. Et si la solution n’était pas, au contraire, de subventionner le travail qualifié, le plus mobile ?

De manière générale, le maintien de toute fortune, même dormante, sur le sol national est un enjeu stratégique parce que de nombreux points de chute s’offrent aux exilés fiscaux. La concurrence fait même rage entre pays, certains n’hésitant pas à dérouler le tapis rouge à ces apatrides d’un nouveau genre. Le cas du Portugal est édifiant. Il attire jusqu’à des stars mondiales comme Harrison Ford. Pour ceux qui décident de s’y élire domicile, les avantages sont multiples : le soleil, le fado, la morue mais également la fiscalité. Le statut de « résident non habituel » est y tellement intéressant qu’il incite même à l’expatriation de nombreux… retraités ! En 2014, 80 % des 7 000 Français partis s’installer au Portugal l’étaient. Savoir que les retraites du secteur privé sont non imposables en France et exonérées au Portugal pendant 10 ans déplacerait des montagnes, alors des déambulateurs ! Que le gouvernement prenne garde. La hausse de la CSG sera-t-elle la goutte d’eau qui déclenchera une migration massive des crinières grises ? Il est sans doute trop tôt pour le dire. En conclusion, on observera que la frilosité des pays européens par rapport à l’accueil des migrants non européens est à géométrie variable. Le problème n’est pas que les Européens manquent d’humanité mais que les Kurdes ou les Syriens manquent d’espèces sonnantes et trébuchantes. Même la Hongrie si décriée sait se montrer accueillante. Pour 60 000 euros non remboursables en plus de 300 000 remboursables au bout de 5 ans, vous en devenez résident permanent. Aucune adresse locale n’est demandée. Pas besoin d’aimer le goulache non plus.

Conseils de lecture :

La Documentation française, La fiscalité en France et dans le monde, Paris, 2015.
Matthieu Robert, Payer moins d’impôts pour les nuls, Paris, First, 2016.

Le travail, c’est la santé !

Mesure emblématique du quinquennat Hollande, le compte pénibilité est sur le point d’être réformé. Jugeant qu’il s’agit d’une véritable « usine à gaz », le gouvernement Philippe a décidé d’en modifier certains aspects. Toujours pointilleux sur les questions cosmétiques, le Président Macron a souhaité que « prévention » remplace « pénibilité », car ce terme suggère que le travail pourrait être associé à une souffrance. C’est vrai, quelle idée saugrenue…

Une mise en perspective historique permet d’éclairer le rapport de l’être humain au travail. Dans les sociétés de chasseurs-cueilleurs, explique Marshall Sahlins, sa durée ne dépasse pas quatre heures par jour. Comme activité, le jeu lui est préféré. Bien sûr, l’accumulation des richesses n’est pas possible dans ces groupes sociaux mais la sédentarisation conduit-elle alors à une augmentation mécanique du temps de travail ? Pas forcément, tout dépend des besoins des individus. Ainsi, un économiste de la Banque mondiale raconte que, après avoir proposé un emprunt bon marché à un paysan malgache afin de lui permettre d’améliorer son niveau de vie et de lutter contre les pénuries alimentaires, son interlocuteur lui répondit : « Et quand aurai-je le temps de regarder le soleil ? » Cette anecdote souligne l’importance des besoins des individus ou, plus précisément, la centralité de l’adéquation entre les fins économiques et les moyens que l’on est prêt à mettre en œuvre pour les atteindre. Notre environnement est matérialiste, les rêves de consommation semblent sans limite. Cela signifie que beaucoup sont disposés à « travailler plus pour gagner plus », et pas pour « s’éclater plus » d’ailleurs.

L’analyse historique enseigne que d’autres éléments entrent en ligne de compte. Le plus notable d’entre eux est que, si des efforts doivent être accomplis afin de parvenir à un certain niveau de confort matériel, il est extrêmement tentant de les faire réaliser par d’autres hommes. L’esclavage, le servage et d’autres formes d’exploitation se sont effectivement succédé au fil du temps – cela, non par une sorte d’altruisme consistant à laisser la joie de travailler à autrui mais justement parce que le goût de l’effort productif n’est pas forcément naturel. A Athènes, les activités économiques étaient assurées par les esclaves et les métèques. A Rome, le loisir (otium) était élevé sur un piédestal tandis que ceux qui n’avaient pas la chance de s’y adonner devaient gagner leur pain à la sueur de leur front (neg otium, à l’origine de négoce). C’est au Moyen Age que les premières traces du mot « travail » apparaissent. Il tire son origine d’un instrument de torture, le tripalium. Bien que les rapports de domination aient été rugueux en ces temps anciens, il serait pourtant exagéré d’imaginer qu’ils étaient accompagnés d’un burn out permanent des travailleurs.

Dans l’Empire romain, le calendrier se divise en jours fastes, réservés à l’activité humaine, et jours néfastes, consacrés aux divinités. Au deuxième siècle, un jour sur deux environ est férié. Il serait amusant mais inexact d’expliquer ce phénomène par le fait que, dans les religions polythéistes, le nombre de divinités à honorer est conséquent. En effet, durant le Moyen Age chrétien et monothéiste, le nombre de jours chômés demeure impressionnant. Il faut dire que les saints ne manquent pas… Le véritable changement se produit avec la Révolution industrielle. Considéré comme le père de l’économie politique, Adam Smith a même bâti son système théorique sur la notion de « valeur travail ». Les romans de Charles Dickens rendent compte de la détérioration significative des conditions de vie et de travail des populations des campagnes poussées vers les villes. L’organisation scientifique du travail (OST) de Frederik W. Taylor et la chaîne de montage d’Henry Ford mènent aux « Temps modernes » de Charlie Chaplin où les travailleurs ne sont pas particulièrement épanouis.

Si le dix-neuvième siècle n’est guère favorable aux classes populaires, les bouleversements socio-économiques de la régulation fordiste modifient sensiblement la donne au siècle suivant : en France, alors que les revenus réels de la population sont multipliés par plus de cinq entre l900 et 2000, le temps de travail diminue presque de moitié, de 3000 heures à 1600 heures, pendant cette période – doit-on y voir une régression sociale due à la privation du bonheur d’être au travail ? C’est évidemment le contraire : il y a moins d’efforts à fournir pour arriver à de meilleures conditions de vie matérielle. Pour autant, il n’est pas question de nier que, dans ces certaines circonstances, éprouver un sentiment de contentement au travail est tout-à-fait compréhensible.

Le goût de la belle ouvrage, l’« instinct du travail bien fait » selon Thorstein B. Veblen, est aussi ancien que le travail lui-même. La satisfaction d’avoir agi dans les règles de l’art, de bénéficier du jugement favorable de ses pairs ou de ses clients, voire la fierté d’avoir été capable de souffrir pour aboutir au résultat ne peuvent être négligés. La célèbre pyramide des besoins d’Abraham Maslow, qui se fonde sur une hiérarchie de besoins (physiologiques, de sécurité, d’appartenance, d’estime et d’accomplissement de soi), rend intelligible les multiples approches d’une activité professionnelle. Ajoutons que, comme le signalent Luc Boltanski et Eve Chiapello, le système capitaliste a été capable de retourner les critiques qui lui étaient adressées, notamment le manque d’intérêt du travail à l’ère du fordisme, pour en faire des sources de rentabilité : la responsabilisation des salariés a généré des gains. Cependant, de là à soutenir la thèse que le travail est nécessairement synonyme de plaisir, il y a un pas qu’il serait absurde de franchir. Nombre d’études montrent que les cadres désireraient moins de responsabilités professionnelles, quitte à être moins payés. Dernière illustration, les salariés qui se rendent le dimanche au stade n’ont pas besoin de cadre, de surveillant, pour les forcer à regarder le match. C’est différent le lundi, de retour au travail.

Conseils de lecture :

Boltanski Luc et Chiapello Eve, Le nouvel esprit du capitalisme, Gallimard, 2011.
Fossier Robert, Le travail au Moyen Age, Pluriel, 2012.