T’HABITES OU, NENESSE ?

Les bienfaits de la mondialisation économique continuent d’être discutés avec passion par les experts et par les autres. Il y a pourtant un consensus sur une de ses conséquences : malgré les résistances qu’elle suscite, elle contribue à effacer les frontières nationales. Le monde du sport en est témoin.

sport-nationaliteLe Turc Ramil Guliyev a gratifié le public d’une scène d’anthologie à la fin du 200 mètres qu’il a brillamment remporté durant les Championnats du monde d’athlétisme en août 2017. Juste après sa surprenante victoire, il a manifesté sa joie en déployant un drapeau azéri. S’il avait brandi un drapeau kurde ou un drapeau arménien, il en reste encore quelques-uns en Turquie, son comportement aurait été interprété comme une revendication politique, bien imprudente par les temps qui courent, mais aurait été compréhensible tout de même. Cependant, là, c’est le drapeau azéri qu’il a agité avant de se raviser et de reprendre sagement son tour d’honneur avec le drapeau turc. Saisi par l’émotion, le pauvre garçon avait simplement laissé parler son cœur, oubliant qu’il avait changé de nationalité depuis son premier vagissement dans la charmante ville de Bakou. Il n’est pas question de faire de la Turquie… un bouc-émissaire, évitons les jeux de mots trop immédiats : la pratique des naturalisations sportives s’est généralisée ces dernières années. A l’instar des clubs qui recrutent des joueurs appartenant à d’autres équipes, les pays n’hésitent plus à attirer des sportifs étrangers afin qu’ils défendent leurs propres couleurs dans les compétitions internationales moyennant des avantages économiques évidemment.

La nationalité sportive doit être distinguée de la nationalité étatique. Le football s’est trouvé très vite confronté à cette problématique. Pour illustration, le célèbre joueur Alfredo di Stefano a revêtu le maillot de trois sélections nationales différentes. Il était alors quasiment possible de participer aux éliminatoires de la Coupe du monde pour un pays et à la phase finale pour un second. En plus de l’équité de la compétition, la cérémonie des hymnes risquait de devenir une farce avec des sportifs tremblant d’émotion devant un drapeau un jour puis devant un autre le lendemain, voire un supplice avec la nécessité d’apprendre régulièrement les paroles de nouvelles chansons pour les talents ayant la bougeotte. Dans l’intention d’endiguer le mouvement, les instances dirigeantes de nombreux sports ont décidé de limiter la présence de joueurs naturalisés dans les sélections nationales. La discrimination entre ressortissants d’un même pays qui en découle caractérise ici l’existence d’une nationalité purement sportive. Elle a été validée par les tribunaux qui ont longtemps considéré que les activités sportives constituaient un domaine spécifique. En 1997, l’arrêt Bosman a mis un terme à cette exception. Désormais, un sportif professionnel européen est autorisé à exercer son métier dans n’importe quel pays de l’Union, comme un plombier polonais.

Toutefois, la fin de la protection du marché du travail domestique n’abolit pas la distinction entre les deux types de nationalité. Les barrières à l’éligibilité à une sélection nationale posées par la Fédération Internationale de Football (FIFA) ont même été renforcées. Non seulement dès qu’un binational a représenté un pays à l’âge adulte, il ne peut plus en changer, mais son lien avec sa nouvelle nationalité doit être évident, par exemple par la naissance d’un de ses parents ou grands-parents dans le pays. L’intention était d’éviter que la Coupe de monde ne se transforme en un rassemblement de footballeurs brésiliens portant le maillot des sélections en compétition puisque les footballeurs brésiliens de deuxième zone sont souvent d’un niveau supérieur aux meilleurs footballeurs d’autres pays. En fait, un examen des pratiques de chaque sport révèle une grande variété de situations. A la manière du football, le basketball cherche à tout prix à éviter qu’un pays plein aux as puisse s’acheter des sportifs et dénaturer une Coupe du monde. Sa politique est restrictive. A l’inverse, World Rugby, qui gère le rugby à quinze, affiche une position extrêmement ouverte. Les conditions d’éligibilité à une sélection nationale n’imposent aucunement d’être un citoyen du pays, c’est-à-dire de posséder une nationalité étatique. Il suffit d’y résider une période suffisamment longue – cette durée est passée à 60 mois en 2017.

Quand les portes sont ouvertes, la quête de champions à naturaliser est une compétition en soi. Dans le cas de Guliyev, l’Azerbaïdjan s’est retrouvé dans la peau de « l’arroseur arrosé » puisque ce pays n’hésite pas non plus à promettre monts et merveilles aux coureurs de fond d’origine africaine afin de les attirer dans son giron. Le résultat de ces «guerres du carnet de chèques» est que toute la hiérarchie du sport mondial vit d’extraordinaires bouleversements. Les puissances historiques du sport sont en passe d’être rattrapées par les pays les plus riches. A ce jeu, l’émir du Qatar, un cheikh également, bénéficie d’avantages incontestables. Son pays ne se contente pas d’organiser des compétitions prestigieuses. Il se débrouille pour figurer de plus en plus souvent sur le podium comme durant le Championnat du monde de handball de 2015 où la sélection du Qatar, composée presque exclusivement de joueurs naturalisés, a obtenu la médaille d’argent. Comment faire autrement quand à peine quelques centaines de personnes pratiquent ce sport dans ce pays. Déjà dix-huitième au classement des médailles des mondiaux de 2017 en athlétisme, le Qatar devrait continuer à poursuivre son ascension un petit moment.

En conclusion, la gestion des palmarès devient un véritable casse-tête. Comment traiter ces sportifs qui changent de pays, parfois de nom ? Et quand les pays naissent ou disparaissent ? Le Coréen Son Kee-Chung avait remporté le marathon aux Jeux Olympiques de Berlin en 1936 sous le nom de Son Kitei imposé par l’occupant japonais. En 2011, le Comité International Olympique (CIO) rétablissait le patronyme de Son Kee-Chung au palmarès tout en continuant de refuser de créditer la victoire à la Corée du Sud et donc de la retirer au Japon. Son argument est imparable : durant les années 1930, la Corée avait été temporairement rayé de la carte. Avec la farandole des naturalisations, la lecture des palmarès sportifs finira par être déconseillée sans cachet d’aspirine.

Conseils de lecture :

Hilsenrath Edgar, Le conte de la pensée dernière Paris, Le Livre de Poche, 2007.
Lorrain François-Guillaume, Le garçon qui courait, Paris, Sarbacane, 2017.