ÇA TOURNE PAS TROP ROND

Les rachats de clubs de football par des fonds étrangers se multiplient. Que Qatar Sport Investments ait jeté son dévolu sur Paris Saint-Germain, on le comprend : les Folies Bergères, la Tour Eiffel… Mais quid de Troyes, Nancy ou Sochaux ? Comment ces villes moyennes ont-elles réussi à susciter un quelconque intérêt ? Ce ne sont pourtant pas moins de 9 clubs de D2 qui sont tombés dans l’escarcelle d’investisseurs étrangers. Mais qu’est-ce qui fait donc courir les Fonds Fondus de Football (FFF) ?

Le football n’est pas a priori pas un secteur recommandable pour qui recherche un placement juteux. En France, les deux clubs cotés en bourse, Lyon et Istres, ont été de véritables gouffres financiers. Le cours de l’Olympique Lyonnais a ainsi baissé d’environ 90 % depuis son introduction en bourse mais le phénomène vaut pour l’ensemble du continent. Au début des années 2000, 37 clubs avaient été admis à la cote. De retraits en faillites, ils ne sont plus qu’une vingtaine aujourd’hui. Certes, des exceptions comme Manchester United existent mais le football européen connait en fait un problème fondamental de rentabilité, lequel ne fait que se refléter dans le cours de bourse des clubs. Au moment de l’adoption d’un Fair Play Financier par l’autorité du football européen, l’UEFA, en 2010, à peu près la moitié des clubs étaient endettés, et parfois lourdement. Leur interdire de dépenser des montants dont ils ne disposaient pas était présenté comme une mesure d’assainissement indispensable. Le dopage financier devait être combattu au même titre que le dopage chimique.      

En vérité, l’ensemble du système a commencé à devenir bancal à partir des années 1990. La concurrence entre médias qui a conduit à une explosion des droits télévisés n’a pas été synonyme de sérénité financière. Les clubs ont aussitôt utilisé cette manne pour se lancer dans une politique de recrutement ambitieuse. En attirant les joueurs les plus talentueux, ils augmentaient leurs chances de bien figurer dans leur championnat national, se qualifier pour une compétition de niveau continental rémunératrice en termes de droits télévisés, voire de remporter des titres. Cette « course aux armements » s’est avérée éminemment inflationniste. Les salaires des footballeurs ont connu une croissance exponentielle. Celui des stars comme Messi a déjà été évoqué sur ce blog (FAITES DU SPORT QU’ILS DISAIENT ! – T’es sérieux ? (teserieux.blog) mais cette folle mécanique a gangréné l’ensemble du football professionnel en Europe. Dans le livre de Daniel, un désastre était annoncé avec l’inscription sur le mur : «  Mené, mené, tekel oupharsin » . Ici, c’était plutôt « Money, money, t’es celle qui met des toxines ».   

Par comparaison, le sport aux Etats-Unis est extrêmement régulé. Il représente à cet égard une exception aux lois anticartels qui régissent l’économie du pays. Il existe notamment un plafond salarial qui interdit toute forme d’emballement. Tout est fait pour que les propriétaires des clubs s’en mettent plein les poches. Pour le dire autrement, les sportifs, qui ont des compétences particulières, gagnent très bien leur vie sans toutefois que cela ne déséquilibre le système. Dans ces conditions, qu’est-ce qui a longtemps poussé des dirigeants d’entreprise à investir dans le football en Europe ? Pourquoi risquer son argent dans un modèle aussi défectueux ?  La passion a souvent été le principal moteur de ceux qui ont été surnommés « sugar daddies » par analogie avec les hommes riches qui entretiennent de jeunes beautés. Dans le cas présent, la danseuse est un club de football. Nombre de ces successful businessmen auraient adoré remporter un titre balle au pied, être acclamés, sentir le frisson du public. A défaut, côtoyer des grands footballeurs dans le vestiaire, se targuer d’être leur employeur, est une sorte de compensation.

Indépendamment de ce mécénat à fonds perdus si l’on peut dire, la route vers la fortune n’est cependant pas entièrement incompatible avec le football. Il suffit simplement de changer de perspective, et de se centrer sur les footballeurs. Puisqu’il n’existe justement pas de plafond salarial, il convient de tirer profit de cette caractéristique en jouant à la marchande. En l’occurrence, il s’agit de faire du commerce des footballeurs, non plus le moyen, mais la fin de l’activité de l’homme d’affaires. A ce propos, la TPO (Third Party Ownership) qui désigne l’acquisition des droits économiques sur un joueur  par une tierce partie a été considérée un temps comme une piste prometteuse. Exemple : en 2005, un investisseur a acheté 50 % des droits d’Alexandre Pato pour 200 000 euros.  Deux ans plus tard, le joueur était transféré dans un grand club pour 28 millions d’euros. Le gain pour l’acheteur des droits a donc été de 14 millions d’euros. En deux ans, la plus-value a été de 6 800 %, une jolie culbute. L’arrivée d’agioteurs cupides, les conflits d’intérêts et le grotesque de la situation (je vous vends le pied droit mais je garde le gauche) ont poussé les autorités du football à mettre la TPO hors-jeu.

Malgré cette mesure, il reste possible de pratiquer l’achat et la vente de joueurs. A cet effet, la propriété d’un club constitue la plateforme idéale. Ceux qui sont sujets à de grosses difficultés financières sont la cible rêvée. L’arrivée d’un aéropage d’individus en costard-cravate qui ont appris par cœur le nom et les faits d’armes historiques de l’équipe est une véritable aubaine pour les supporters désabusés. Après avoir sauvé le club, les nouveaux dirigeants envisagent de gagner la Champions League dans un délai raisonnable – c’est-à-dire dans 4 ou 5 milliards d’années. Le modèle repose sur l’achat de jeunes dotés d’un potentiel prêt à éclore : une année sur le terrain et revente en empochant le jackpot. Le rachat du club de Lille par Merlyn Partners relève de cette logique. La structure possédait 55 joueurs en portefeuille –  normalement, 25 doivent suffire. Une saison réussie et c’est le beurre plus l’argent du beurre, droits télévisés des compétitions européennes et grosses plus-values sur les joueurs. Une saison ratée et c’est la relégation. Merlyn n’est pas un enchanteur mais un fonds spéculatif. Ajoutons que la consanguinité entre investisseurs, propriétaires de clubs et agents de joueurs se traduit par des transferts de joueurs bizarroïdes et des collusions malsaines. Carton rouge, monsieur l’arbitre !    

La maxime :

Si Nancy oui… au final

Pourquoi pas Epinal ?

UN DOHA D’ETHIQUE, SINON RIEN !

Les révélations d’un consortium de médias dans le cadre des « football leaks » ne manquent pas de saveur. Les autorités du ballon rond en Europe auraient imposé de sévères contraintes financières aux clubs tout en négociant secrètement des aménagements avec certains d’entre eux pour leur éviter de se trouver hors jeu. La planète football tourne-t-elle rond ?otempora.jpg

Contrairement à une idée reçue, la gestion du sport européen est économiquement beaucoup plus libérale qu’aux Etats-Unis où de nombreux dispositifs tels que le plafonnement de la masse salariale (salary cap) assurent une véritable régulation du secteur. Le but est bien sûr de maximiser les revenus des ligues professionnelles mais, au pays de la libre entreprise et de la concurrence, une logique d’entente entre les franchises est tolérée à cet effet. Elle repose sur le fait que le sport est une production jointe, c’est-à-dire qu’il exige la présence d’au moins deux participants et que sa valeur est corrélée à son « équilibre compétitif ». Si les équipes sont d’un niveau proche, la glorieuse incertitude du résultat croît, attirant dans la foulée le public et les annonceurs. Le système de la « draft » permet ainsi aux clubs les plus faibles de recruter la saison suivante les meilleurs joueurs qui arrivent sur le marché. Sur le vieux continent, l’absence d’action régulatrice s’est traduite par un fossé qui s’est creusé entre l’élite et les autres clubs. De plus, le libéralisme débridé a conduit nombre d’équipes au bord de la faillite. En cela, le monde du sport est similaire au reste de l’économie.

Dans ces conditions, l’adoption du « fair play financier » par l’instance dirigeante du football européen (UEFA) en 2010 peut être considérée comme une mesure révolutionnaire. L’intention était tout bonnement de stopper la spirale d’endettement vers laquelle les clubs européens étaient aspirés. On aurait pu imaginer que la hausse vertigineuse des droits télévisés des années 2000 rééquilibreraient leurs compte. Que nenni ! Ils ont utilisé leur surcroît de ressources pour faire de la surenchère et tenter d’appâter les footballeurs les plus talentueux. Eminemment inflationniste, cette course à l’armement sportif a profité surtout aux joueurs. En 2017, le record du montant d’un transfert était pulvérisé : le Paris Saint-Germain (PSG) déboursait 222 millions d’euros pour acquérir Neymar. Porté à bout de bras par le Président de l’UEFA, Michel Platini, le « fair play financier » était supposé freiner les ardeurs dilapidatrices par la grâce d’un simple principe : à terme, les clubs ne seraient pas autorisés à dépenser d’argent plus qu’ils n’en généreraient. Georges Brassens se moquait : « chez la belle Suzon, pas d’argent, pas de cuisse ». Dans le football, il est plutôt question des pieds mais la règle est identique.

L’objectif d’assainissement du football professionnel primait mais, dans le même temps, la mesure était censée garantir une forme d’équité sportive. A l’instar du dopage, qui fausse la compétition en octroyant un avantage indu aux tricheurs, l’endettement accordait la possibilité aux clubs de vivre au-dessus de leurs moyens et d’acquérir d’excellents joueurs malgré des caisses vides. Il était en quelque sorte assimilable à du dopage financier. Désormais, il ne devait plus être possible de remporter des titres à crédit. Toutefois, une période transitoire était prévue pour que les clubs puissent s’adapter. Aucune condamnation ne serait prononcée avant 2014-2015. L’arsenal des sanctions était lui-même vaste, allant du blâme jusqu’à l’exclusion des compétitions européennes en passant par l’interdiction de recruter de nouveaux footballeurs. Dans ce joyeux agencement, un des points provoqua une intense polémique : les contributions de généreux mécènes, parfois appelés sugar daddies, étaient limitées.

La controverse s’explique par la dissociation des logiques d’assainissement financier et d’équité. Qu’un individu richissime dépense une partie de sa fortune dans un club comme il s’offrirait les services d’une danseuse ne se réduit pas forcément à apurer son passif. Il est susceptible de lui procurer des moyens financiers quasi illimités, bien supérieurs en tout cas à ceux des clubs rivaux. En d’autres termes, si l’émir du Qatar inonde de billets le PSG dans l’espoir d’accrocher le plus prestigieux des trophées européens dans son salon, la Champions League, il risque de le gratifier d’un avantage quasi décisif à l’heure des emplettes. Les adversaires des parisiens qui dégagent leurs ressources financières par leurs propres forces estiment le procédé déloyal… à moins qu’ils regrettent de ne pas avoir su charmer un nabab prodigue. Le PSG n’est d’ailleurs pas seul : pour illustration, un fonds d’Abu Dhabi abonde au budget de Manchester City. De ce fait, une ligne de fracture divise les clubs dans cette situation et les clubs qui n’ont pas la chance d’être perfusés sans restriction par une manne extérieure.

Tel qu’il a été mis en place, le « fair play financier » favorisait donc les clubs espagnols ou allemands qui exigeaient que l’on bride les maniaques de la dépense. Pourtant, le PSG et Manchester City ne semblent pas avoir été freinés : ces sept dernières années, le premier a injecté 1,8 milliard d’euros le second 2,7 milliards d’euros. Dans ce contexte, « football leaks » dévoile qu’ils ont contourné la règlementation par le biais des contrats de sponsoring fictifs signés entre la marque de la main qui nourrit et les clubs. A dire vrai, c’est tout sauf un scoop. Ce que les médias nous apprennent est que les dirigeants de l’UEFA, Michel Platini et Gianni Infantino, ont gardé sous le boisseau les rapports accablants des cabinets d’audit missionnés pour déterminer la valeur réelle des contrats de sponsoring et qu’ils ont trouvé avec les clubs des « accords à l’amiable » pour des « raisons politiques ». Pour le PSG, l’amende à acquitter s’apparentait effectivement à une petite tape sur main. Il n’y a manifestement pas qu’à Nancy que Platini aura droit à une statue. Entre la Coupe du monde qui leur a été attribuée et le sauvetage du PSG, les Qataris lui sont bien redevables. Une statue est la moindre des choses…

Conseils de lecture :

Bourg Jean-François et Gouguet Jean-Jacques, Economie du sport, La Découverte, Paris, 2012.
La Documentation Française, « A l’ère du sport business », Problèmes économiques, n°3131, avril 2016.