DE GUERRE LASSE

George Patton expliquait que le but de la guerre « n’est pas de mourir pour son pays mais de faire en sorte que le salaud d’en face meure pour le sien ». Ses paroles semblaient avoir été oubliées comme la possibilité même d’une guerre – « quelle connerie » avait décrété le poète d’un ton martial. Et puis la Russie a décidé de dessouder l’Ukraine…

En fait, la pratique de la guerre n’avait pas totalement disparu mais le monde occidental la traitait en mode mineur. Entre « gens de bonne compagnie », entre dirigeants raisonnables, on finit toujours par trouver un compromis. L’activité paraissait réservée aux pays en développement. Quand les mœurs sont moins policées, des conduites brutales sont toujours concevables. Le conflit entre l’Ethiopie et l’Erythrée entre 1998 et 2000 l’illustre étonnamment. Deux des pays les plus pauvres s’étaient battus à propos du tracé de leur frontière. L’enjeu était des terres désertiques et inhabitées. Les dizaines de milliers de morts de cette guerre n’ont pas été l’objet de nombreux reportages dans nos contrées. Un pays riche, les Etats-Unis, est certes entrés en campagne contre l’Irak en 1991 et 2003 mais, malgré l’utilisation de forces conventionnelles, c’est surtout le mythe d’une guerre propre, moderne, qui est resté dans les mémoires. Grâce aux nouvelles technologies, il était possible de procéder à des frappes millimétrées épargnant les civils, voire neutralisant les méchants ennemis sans forcément les tuer. Et, là aussi, les diffuseurs ont évité aux téléspectateurs ces masses de cadavres qui auraient pu leur couper l’appétit.

Le combat des puissances occidentales contre le terrorisme ne correspond pas davantage à l’image d’Epinal de la guerre. C’est une lutte de basse intensité, dite asymétrique. On ne voit guère de morts et, sauf vague d’attentats ou évocation d’un soldat tombé en opération, nos populations n’ont pas vraiment conscience d’être en guerre. D’aucuns considèrent que la série de jeux vidéo Call of Duty, l’un des jeux les plus vendus de l’Histoire, est la preuve que la guerre demeure présente en toile de fond dans nos consciences. Pourtant, les morts y sont totalement virtuelles. Lorsque l’on perd, on recommence la partie avec une nouvelle vie après avoir bu un lait fraise. Personne ne risque la sienne. Les études scientifiques concluent que ces jeux ne poussent pas spécialement à adopter des comportements violents. Au pire, ils contribuent à former des individus décérébrés. Il n’est question que d’adrénaline. Quant aux films de guerre, même s’ils s’affirment de plus en plus réalistes, en raison du climat pacifique, le spectateur les appréhende comme des œuvres d’un autre temps. Ces soldats le ventre ouvert sont presque moins crédibles qu’un tricératops dans un film sur les dinosaures.   

Rappelons quelques fondamentaux : le but des belligérants est de remporter la victoire. Cela signifie que tous les moyens sont bons à cet effet. En outre, par contraste avec les siècles passés, les guerres sont devenues totales. Tandis que les militaires se battent, les civils participent à l’effort de guerre en faisant tourner l’économie, en produisant les armes nécessaires aux soldats. La frontière entre combattants et non combattants est parfois trouble. Les bombardements des villes allemandes par les Alliés durant la Seconde Guerre mondiale se comprennent dans cet esprit. L’intention était de casser la volonté de la nation allemande, entièrement engagée aux côtés de ses forces armées. Les dizaines de milliers de morts du bombardement de Dresde vaudraient aujourd’hui des poursuites à Churchill et à Roosevelt. Les belles âmes anglo-américaines organiseraient des manifestations expliquant sérieusement que, si les Alliés sont capables de telles horreurs, ils ne valent pas mieux que Hitler. La confusion entre les fins et les moyens est un danger supplémentaire de la guerre. Sans recul, toutes les hécatombes donnent l’impression de se valoir. Espérer que l’on abrégera ainsi la guerre est-il recevable ?   

Christopher Browning a décrit méticuleusement quelles atrocités un bataillon de réserve de la police allemande, composé de « gens ordinaires » a commises en Europe de l’Est – presque aucun de ses membres n’ayant demandé à être dispensé de ces massacres alors que cette option était offerte à tous. C’est certainement moins dû à une quelconque soumission à l’autorité, au magnétisme de l’uniforme comme l’a suggéré Stanley Milgram dans une célèbre expérience, qu’à la solidarité idéologique entre frères d’armes. Comme le constate Omer Bar Tov, au fur et à mesure que leurs camarades tombaient sur le front de l’Est, les soldats allemands étaient rassemblés en de nouvelles unités. Ils ne se connaissaient pas. La seule chose qui pouvait les cimenter, les faire tenir ensemble, était les valeurs du Reich. Quoi qu’il en soit, même si l’on met à part le racisme nazi, on comprend bien que la menace de dérive plane sur toute unité militaire. Un groupe de soldats sur qui on tire et qui, en conséquence, perd une partie des siens ne fera pas toujours preuve de discernement dans le feu de l’action. C’est inévitable. La qualité de la formation est essentielle.    

Durant sa conquête de l’Allemagne nazie, la soldatesque soviétique avait été responsable de viols et d’exactions de toutes sortes. Sur ce plan, aucun progrès ne paraît avoir été enregistré. Les événements d’Ukraine laissent entendre qu’aucun module d’éthique n’a été rajouté au cursus du soldat russe. Sans aller jusque-là, les scènes de démesure, d’hubris, inhérentes à la guerre, et qui ont été si bien relatées par Malaparte dans « Kaputt » montrent que le risque de dérapage est omniprésent. Pour autant, les exactions des troupes de Poutine sont suffisamment terrifiantes pour qu’on n’ait pas besoin d’en rajouter. Les Russes ne cherchent pas à exterminer le peuple ukrainien. Il n’y a donc pas de crime de génocide. Les Ukrainiens ont diffusé en boucle des images d’un couple de personnes âgées faisant sortir de leur jardin des soldats russes empruntés. Pareillement, les civils ukrainiens ont fini par être évacués de Marioupol. Ces deux situations auraient été impossibles avec les nazis dont l’attitude inhumaine est unanimement reconnue … sauf par quelques auteurs comme Jean Genet, dont nul n’a oublié le « On me dit que l’officier allemand qui commanda le massacre d’Oradour avait un visage assez doux, plutôt sympathique. Il a fait ce qu’il a pu – beaucoup – pour la poésie. Il a bien mérité d’elle ».

            La maxime (Raymond Devos) :

C’est pour satisfaire les sens qu’on fait l’amour ;
et c’est pour l’essence qu’on fait la guerre.

DANS LA TETE DE POUTINE

Les experts en géopolitique se sont pris les pieds dans le tapis sur les intentions du maître du Kremlin à propos de l’Ukraine. Comme ils ne réviseront jamais leur grille d’interprétation, ils ont réagi en changeant de domaine de compétence. Ils sont devenus psychologues et leur verdict est unanime : Poutine est fou ou irrationnel. Heu… juste lui ?   

La théorie du « pied dans la porte » est un grand classique en psychologie sociale. Cette technique de manipulation consiste à formuler une requête qui a peu de chances d’être refusée. L’objectif est de créer un phénomène d’engagement chez la personne cible. Il s’agit de la mettre dans de bonnes dispositions dans l’idée d’obtenir un service d’une importance plus conséquente. Le lien qui a été établi par le travail préparatoire initial augmente significativement la probabilité d’obtenir une réponse positive au moment où la seconde demande est exprimée. Jonathan Freedman et Scott Fraser ont mené une fameuse expérience démontrant l’efficacité du procédé. Ils ont d’abord sollicité des propriétaires de maison individuelle afin qu’ils posent un autocollant en faveur de la prudence au volant sur leur véhicule. Puis, quelques temps après, ils les ont recontactés pour qu’ils installent juste devant chez eux un panneau géant d’information sur la sécurité routière. Sans préparation, le taux d’acceptation avoisinait les 16 % mais, avec elle, il bondissait à 76 %. L’amorce évitait de se trouver face à une porte close. Cela s’appelle faire tomber quelqu’un dans le panneau.         

Les parents martèlent à leurs enfants hyperactifs : « On peut pas tout faire ! On peut pas tout faire ! » pour les inviter à se recentrer sur un nombre limité d’activités. Vladimir Poutine n’a pas dû écouter les siens. Le président russe est-il sourd ? Ah, cela expliquerait bien des choses. En tout cas, il s’est multiplié sur tous les fronts : judoka de haut niveau, chef d’Etat au long cours dans la catégorie politicien, crooner, maître espion, hockeyeur, gestionnaire de patrimoine et bien sûr serial killer. Alors, le module de « comportement en société » qui figurait au programme de sa formation est largement passé à l’as. Le public avait eu un premier échantillon de son approche iconoclaste quand il avait sadiquement positionné un énorme chien aux pieds d’Angela Merkel qui en a la phobie. Chez l’infatigable Vladimir, le rapport à autrui est quelque peu problématique. Résultat, le « pied dans la porte » a pris une tournure forcément originale chez lui : « Pied, chum-pied ? Porte, chum-porte ? Un obstacle se trouve sur ma route pour m’empêcher d’entrer dans la pièce ? Général Dourakine, apportez le bazooka et dégagez-moi ça tout de suite » et un boum plus tard : « Et voilà, la voie est libre. J’entre. Me voici, les amis ! ».

Difficile de donner la moyenne à cette application de la théorie, même quand l’étudiant vous jette son regard d’acier comme une arme laser létale. Pourtant, en affirmant reprendre le flambeau des hurluberlus qui ont fait la nique pendant des décennies au monde démocratique, Poutine s’est attiré mécaniquement la sympathie des ringards de tous bords. Un des principaux arguments invoqués par cette charmante équipe mérite l’attention. L’étudiant n’aurait pas mal assimilé son cours mais sa conduite relèverait en fait d’un autre champ d’analyse qui a été pompeusement baptisé par les spécialistes « le pied dans la merde ». Malgré les conseils de spectateurs témoins, un individu irresponsable s’avance sur un terrain plein de boue, convaincu qu’il le traversera sans dommage. Mais il comprend soudain que, s’il poursuit tout droit, sa situation s’aggravera. Il s’enfoncera de plus en plus jusqu’à être englouti. La solution pour lui consiste à rebrousser chemin et la question qui se pose est la suivante : comment les mêmes spectateurs tout éclaboussés décident-ils de réagir quand il implore de l’aide, tout en les vouant aux gémonies, les accusant d’avoir causé son propre malheur ?

Les enseignements en psychologie sociale et les leçons de l’histoire montrent un découpage en séquences  bien distinctes. Tout commence par une période d’invectives dans les deux sens : « Espèce d’idiot ! Pourquoi ne nous as-tu pas écouté quand nous t’avons prévenu que tu ne passerais jamais ? » contre « Si vous ne m’aviez pas retardé, je serais arrivé de l’autre côté sans trop de caca sur mes bottes ». La deuxième phase est celle des menaces également parfaitement équilibrées : « Nous ne te prêterons plus d’argent. Tu es trop bête » contre « Et moi je vais t’envoyer une bombe atomique sur la tête. Et, en plus, cela te fera mal, hein ! ». Arrive enfin le moment où les spectateurs tendent un bâton à l’abruti qui le saisit violemment. Tout en faisant machine-arrière, l’énergumène éprouve une immense frustration, une colère froide qui se traduit par une marche-arrière d’un genre très particulier. Son mouvement de recul s’accompagne d’un piètement sauvage. Il écrase le sol avec rage. Cela fait tellement de bien de se défouler ! L’homme se salit évidemment davantage mais il ne risque pas de glisser grâce à l’aide des spectateurs qui le stabilisent… et en sont récompensés par un surcroît de projections.

Drake Mikleiber, qui a contribué à affermir la robustesse du modèle des « pieds dans la merde », n’y va pas par quatre chemins, si l’on peut dire. Son avertissement porte sur la troisième séquence. Si les spectateurs se régalent d’abord du numéro de funambule de l’intrépide qui s’aventure loin dans le champ, dès lors qu’ils collaborent avec lui pour l’aider à s’extraire du bourbier où il s’est empêtré, ils changent de sentiment. Etant donné qu’ils font maintenant cause commune avec lui, ils commencent à pester contre la résistance du terrain. Ils souhaiteraient écourter cette opération de sauvetage puisque les saletés s’accumulent aussi sur eux. Tout cela pour dire que l’héroïsme ukrainien devient dérangeant quand la priorité est de sortir Poutine de l’ornière. C’est incompatible. Pour une fois, les politiciens qui ont préconisé de ne surtout pas vendre d’armes à l’Ukraine ont fait preuve d’une certaine cohérence. Leur but est que les citoyens de ce pays se fassent plus rapidement massacrer pour que nous puissions enfin prendre notre douche. Au moins, nous savons ce que les Ukrainiens sont au fond dans cette histoire.

La maxime (Edouard Herriot) :

La politique, c’est comme l’andouillette,

Ça doit sentir un peu la merde, mais pas trop.