POUT-IN OU PUT-OUT ?

C’est qui cet olibrius qui a envoyé les Russes se comporter à la prusse en passant rasibus sur le Rus’ de Kiev dont les habitants sont des Spartacus ? C’est un gugusse qui aurait plus sa place dans un sac à puces qu’au cirque Gruss.  

C’est à Prague plutôt qu’à Budapest que le pacte de Varsovie s’est auto-dissous en juillet 1991. Cette alliance militaire entre l’URSS et la plupart des pays communistes d’Europe de l’Est était née en 1955 en réponse à la constitution de l’OTAN, organisation chapeautée par les Etats-Unis pour protéger les pays capitalistes de la menace soviétique. L’amitié de Moscou était parfois envahissante pour ses partenaires tandis que l’Oncle Sam n’a jamais eu besoin d’envoyer ses chars pour faire rentrer dans le rang d’éventuels récalcitrants mais le rappeler est un peu pinailler. L’essentiel est que le climat était à la guerre froide et que, pour être cohérent, on aurait compris a contrario que la fin du pacte de Varsovie scelle le destin de l’OTAN. Or, il n’en a rien été au point que d’anciens pays de l’Est ont même été autorisés à adhérer à l’Alliance nord-atlantique. Le côté boy-scout des Ruskofs, toujours prêts à faire le ménage chez vous en cas de désordre, les inquiétait un peu. Les événements actuels prouvent qu’ils n’avaient pas complètement tort.

Les raisons pour lesquelles l’OTAN n’a pas disparu en même temps que le pacte de Varsovie peuvent être discutées : administratives (les gratte-papiers ne trouvaient pas le formulaire idoine), politiques (les Etats-Unis ne voulaient pas que les Européens oublient qui est le chef ici) ou économiques (les industries militaires avaient besoin de débouchés sans compter tous ces gradés qui se seraient retrouvés au chômage)… Une chose est sûre cependant : la pensée que cela laissait une possibilité d’attaquer la Russie n’en faisait pas partie. Qui aurait eu envie de se risquer dans une guerre pour prendre le contrôle d’une gigantesque station essence – qui plus est dont les propriétaires possèdent l’arme nucléaire ? Le Président américain Joe Biden avait envisagé de mobiliser l’alliance dans son rapport de force avec la Chine et s’était vu opposer un ferme refus des dirigeants européens, notamment de la part de son homologue français, Emmanuel Macron, le même qui avait déclaré que l’OTAN était « en état de mort cérébrale ».

Peut-être que c’est cette indifférence envers la Russie qui a tant heurté Vladimir Poutine ? Sa patrie n’intéressait plus personne. Les grosses questions géopolitiques ne la considéraient pas, passant allègrement son nom sous silence. Comme un petit dans la cour de récréation, il essayait de se faire entendre mais les grands ne lui accordaient pas la moindre attention. Il trépignait, il trépignait, et sans résultat. A la limite, Poutine aurait aimé que l’OTAN dresse des plans pour écrabouiller son pays. Hélas, rien. Si l’on ajoute que le bonhomme est un grand sentimental, qu’il a parfois des bouffées empreintes de nostalgie, tous les ingrédients étaient réunis pour qu’il s’assigne la folle mission de reconstituer son empire en miettes. Alors, il est vrai que ses discours sur le besoin d’un espace vital, euh pardon d’un glacis, c’est-à­-dire d’une zone tampon entre la Russie et ses ennemis imaginaires, s’ils n’ont pas déclenché de francs éclats de rire, n’ont pas été trop pris au sérieux. Cela ne l’a pas empêché d’envoyer la soldatesque. Il avait prévenu.

Les Américains ne sont pas prêts à mourir pour l’Ukraine. En toute logique, il serait bien aventureux de les supposer enthousiastes à l’idée de se faire sauter la cervelle pour la Lettonie ou la Lituanie. C’est pourquoi les Polonais serrent aussi un peu les fesses en ce moment. Tout cela, le maître du Kremlin le sait pertinemment. Il s’en doutait même avant de communiquer ses flammes à l’homme de Kiev mais ce n’est pas pour autant qu’il roule sur du velours. Sans prévenir, son chef d’état-major a appuyé sur le bouton vitesse lente, lançant une opération « oulitka », escargot en russe, qui a surpris tous les experts en affaires militaires. De plus, la résistance ukrainienne est héroïque. Toutefois, il  y a fort à parier que, sans accord entre les parties, la puissance de feu russe finira par payer. Pour ce qui est du soutien de la population à la guerre, il semble actuellement à son paroxysme. Dans ces conditions, à quel endroit les nuages vont-ils donc commencer à s’amonceler et assombrir le destin de Poutine ?

Le concept de « prophétie auto-réalisatrice » a été forgé par le sociologue Robert K. Merton. Il rend compte des situations dans lesquelles un individu craint un événement indésirable, ce qui le pousse à modifier son comportement, à se conduire d’une manière totalement différente, et, ce faisant, provoque précisément ce qu’il souhaitait éviter à tout prix. Dans un sketch de Raymond Devos, un homme écoute son horoscope au volant. Une catastrophe lui est promise. Saisi d’un haut le cœur, il freine brusquement… et un véhicule percute le sien. On parle aussi d’« effet Œdipe ». Un oracle indiqua à Laïos et Jocaste que leur fils Œdipe tuerait son père et épousera sa mère. Ils l’abandonnèrent. L’enfant fut élevé par le roi et la reine de Corinthe. Accusé d’être un enfant illégitime, il se rendit chez le même oracle qui, sans se prononcer sur ce point, répéta sa prédiction. Affolé, Œdipe fuit ses parents adoptifs. Il tua en chemin Laïos et épousa ensuite Jocaste.

Quelle était la hantise de Poutine ?  Que l’Ukraine se rattache à l’espace économique européen et adhère à l’OTAN. Avant que les Russes ne posent leurs grosses pattes sur elle, elle était encore relativement partagée. Le prorusse Viktor Ianoukovitch avait été démocratiquement élu en 2010 face à l’égérie de la Révolution orange et, même s’il avait été chassé du pouvoir par un soulèvement populaire, tous les Ukrainiens n’étaient pas des russophobes forcenés. Poutine espérait que son coup de force ferait basculer les choses de son côté, qu’un pouvoir prorusse se mettrait en place. Sa brutalité a eu exactement l’effet inverse. Elle a soudé l’immense majorité des Ukrainiens et les a éloignés affectivement de la Russie pour un long moment. Leur cœur est devenu résolument européen. La cerise sur le gâteau ? Le retour à la maison des soldats russes quand la guerre sera terminée ! Lorsque les « héros » de Poutine raconteront ce qui s’est passé et dans quelles conditions ils ont combattu, des jours difficiles lui seront promis. Ceci une autre prédiction.

La maxime : (Alphonse Allais)

Pourquoi lave-t-on une injure

Alors qu’on essuie un affront ?

DANS LA TETE DE POUTINE

Les experts en géopolitique se sont pris les pieds dans le tapis sur les intentions du maître du Kremlin à propos de l’Ukraine. Comme ils ne réviseront jamais leur grille d’interprétation, ils ont réagi en changeant de domaine de compétence. Ils sont devenus psychologues et leur verdict est unanime : Poutine est fou ou irrationnel. Heu… juste lui ?   

La théorie du « pied dans la porte » est un grand classique en psychologie sociale. Cette technique de manipulation consiste à formuler une requête qui a peu de chances d’être refusée. L’objectif est de créer un phénomène d’engagement chez la personne cible. Il s’agit de la mettre dans de bonnes dispositions dans l’idée d’obtenir un service d’une importance plus conséquente. Le lien qui a été établi par le travail préparatoire initial augmente significativement la probabilité d’obtenir une réponse positive au moment où la seconde demande est exprimée. Jonathan Freedman et Scott Fraser ont mené une fameuse expérience démontrant l’efficacité du procédé. Ils ont d’abord sollicité des propriétaires de maison individuelle afin qu’ils posent un autocollant en faveur de la prudence au volant sur leur véhicule. Puis, quelques temps après, ils les ont recontactés pour qu’ils installent juste devant chez eux un panneau géant d’information sur la sécurité routière. Sans préparation, le taux d’acceptation avoisinait les 16 % mais, avec elle, il bondissait à 76 %. L’amorce évitait de se trouver face à une porte close. Cela s’appelle faire tomber quelqu’un dans le panneau.         

Les parents martèlent à leurs enfants hyperactifs : « On peut pas tout faire ! On peut pas tout faire ! » pour les inviter à se recentrer sur un nombre limité d’activités. Vladimir Poutine n’a pas dû écouter les siens. Le président russe est-il sourd ? Ah, cela expliquerait bien des choses. En tout cas, il s’est multiplié sur tous les fronts : judoka de haut niveau, chef d’Etat au long cours dans la catégorie politicien, crooner, maître espion, hockeyeur, gestionnaire de patrimoine et bien sûr serial killer. Alors, le module de « comportement en société » qui figurait au programme de sa formation est largement passé à l’as. Le public avait eu un premier échantillon de son approche iconoclaste quand il avait sadiquement positionné un énorme chien aux pieds d’Angela Merkel qui en a la phobie. Chez l’infatigable Vladimir, le rapport à autrui est quelque peu problématique. Résultat, le « pied dans la porte » a pris une tournure forcément originale chez lui : « Pied, chum-pied ? Porte, chum-porte ? Un obstacle se trouve sur ma route pour m’empêcher d’entrer dans la pièce ? Général Dourakine, apportez le bazooka et dégagez-moi ça tout de suite » et un boum plus tard : « Et voilà, la voie est libre. J’entre. Me voici, les amis ! ».

Difficile de donner la moyenne à cette application de la théorie, même quand l’étudiant vous jette son regard d’acier comme une arme laser létale. Pourtant, en affirmant reprendre le flambeau des hurluberlus qui ont fait la nique pendant des décennies au monde démocratique, Poutine s’est attiré mécaniquement la sympathie des ringards de tous bords. Un des principaux arguments invoqués par cette charmante équipe mérite l’attention. L’étudiant n’aurait pas mal assimilé son cours mais sa conduite relèverait en fait d’un autre champ d’analyse qui a été pompeusement baptisé par les spécialistes « le pied dans la merde ». Malgré les conseils de spectateurs témoins, un individu irresponsable s’avance sur un terrain plein de boue, convaincu qu’il le traversera sans dommage. Mais il comprend soudain que, s’il poursuit tout droit, sa situation s’aggravera. Il s’enfoncera de plus en plus jusqu’à être englouti. La solution pour lui consiste à rebrousser chemin et la question qui se pose est la suivante : comment les mêmes spectateurs tout éclaboussés décident-ils de réagir quand il implore de l’aide, tout en les vouant aux gémonies, les accusant d’avoir causé son propre malheur ?

Les enseignements en psychologie sociale et les leçons de l’histoire montrent un découpage en séquences  bien distinctes. Tout commence par une période d’invectives dans les deux sens : « Espèce d’idiot ! Pourquoi ne nous as-tu pas écouté quand nous t’avons prévenu que tu ne passerais jamais ? » contre « Si vous ne m’aviez pas retardé, je serais arrivé de l’autre côté sans trop de caca sur mes bottes ». La deuxième phase est celle des menaces également parfaitement équilibrées : « Nous ne te prêterons plus d’argent. Tu es trop bête » contre « Et moi je vais t’envoyer une bombe atomique sur la tête. Et, en plus, cela te fera mal, hein ! ». Arrive enfin le moment où les spectateurs tendent un bâton à l’abruti qui le saisit violemment. Tout en faisant machine-arrière, l’énergumène éprouve une immense frustration, une colère froide qui se traduit par une marche-arrière d’un genre très particulier. Son mouvement de recul s’accompagne d’un piètement sauvage. Il écrase le sol avec rage. Cela fait tellement de bien de se défouler ! L’homme se salit évidemment davantage mais il ne risque pas de glisser grâce à l’aide des spectateurs qui le stabilisent… et en sont récompensés par un surcroît de projections.

Drake Mikleiber, qui a contribué à affermir la robustesse du modèle des « pieds dans la merde », n’y va pas par quatre chemins, si l’on peut dire. Son avertissement porte sur la troisième séquence. Si les spectateurs se régalent d’abord du numéro de funambule de l’intrépide qui s’aventure loin dans le champ, dès lors qu’ils collaborent avec lui pour l’aider à s’extraire du bourbier où il s’est empêtré, ils changent de sentiment. Etant donné qu’ils font maintenant cause commune avec lui, ils commencent à pester contre la résistance du terrain. Ils souhaiteraient écourter cette opération de sauvetage puisque les saletés s’accumulent aussi sur eux. Tout cela pour dire que l’héroïsme ukrainien devient dérangeant quand la priorité est de sortir Poutine de l’ornière. C’est incompatible. Pour une fois, les politiciens qui ont préconisé de ne surtout pas vendre d’armes à l’Ukraine ont fait preuve d’une certaine cohérence. Leur but est que les citoyens de ce pays se fassent plus rapidement massacrer pour que nous puissions enfin prendre notre douche. Au moins, nous savons ce que les Ukrainiens sont au fond dans cette histoire.

La maxime (Edouard Herriot) :

La politique, c’est comme l’andouillette,

Ça doit sentir un peu la merde, mais pas trop.

AVEC OU SANS PAPIER

Dans une de ses chansons, Serge Lama jouait au pigeon voyageur, passant d’aventure en aventure, de train en train, de port en port. Il aurait pu ajouter de Papers en Papers. Il y a eu en effet les Panama Papers, les Paradise Papers et voici que surgissent les Pandora Papers. Tous ces miles parcourus fatiguent la population. La force de l’habitude érode l’indignation. Il ne reste qu’à rire…   

Reprenons. En 2016, un consortium de journalistes d’investigation révélait des informations croustillantes sur plus de 200 000 sociétés off-shore, incluant l’identité des actionnaires de ces sociétés. Les plumitifs avaient été mis au jus par un lanceur d’alerte qui avait carotté 11,5 millions de documents confidentiels d’un cabinet d’avocat panaméen.  Ces documents avaient été livrés sous format numérique. On imagine sinon le temps qu’il aurait fallu pour les extraire sans attirer les soupçons des services de protection des données. Des chefs d’Etat et nombre de leurs proches avaient été mis en cause. Gros scandale. Rebelote avec les Paradise Papers en 2017. Et encore, entre les deux, il y a eu les Bahamas Leaks et les Malta Files. Autrement dit, lces forteresses qui promettent d’abriter les secrets les plus choquants de la finance internationale sont de véritables passoires et cela ne s’arrête pas. En dépit de leur  nom extrêmement prétentieux, les Pandora Papers d’aujourd’hui le confirment. La référence à la boîte de Pandore sous-entend que des conséquences terribles sont attendues. Pour le coup, on peut en douter.

L’optimisation fiscale conduit à une perte de recettes pour les Etats du monde entier d’environ 350 milliards d’euros selon l’économiste Gabriel Zucman. Depuis les premiers scoops, peu a été entrepris pour y remédier – tout au plus quelques mesurettes qui justifient les généreux honoraires des spécialistes du contournement de l’impôt puisqu’elles les obligent à faire preuve de plus de créativité. L’indifférence des gouvernements à cette question s’apparente à une autre version du « quoi qu’il en coûte ». Alors, à quoi servent ces révélations ? Au final, elles sont surtout instrumentalisées pour discréditer les méchants, c’est-à-dire ceux du camp d’en face. En France, on a remarqué que des proches de Vladimir Poutine étaient mouillés. Bouh ! Un nom de complotiste a également été cité. Bouh ! La liste a été passée et repassée au crible mais, pas de chance, Eric Zemmour n’est pas dedans. Bouh quand même ! La droite israélienne a tilté sur le nom du roi Abdallah de Jordanie. Bouh ! Etc. A chacun ses méchants évidemment. Pour changer, cet article a plutôt décidé de s’intéresser au cas de quelqu’un de gentil, qui jouit d’une bonne image. Le mérite de ces gens-là n’est pas moindre.  

Sondez sondeurs, le sympathique Guy Forget est une personnalité aimée des Français. Cet ancien joueur de tennis professionnel de très haut niveau – il a tout de même été quatrième du classement mondial – est devenu directeur du tournoi de Roland-Garros. Ce qui en fait un exemple de reconversion remarquablement réussie. Il se trouve qu’il est le bénéficiaire d’une société enregistrée aux Iles Vierges britanniques. Il avait sauvé une balle de match à l’époque des Panama Papers, puisque sa société avait été alors épinglée comme jouant habilement à cache-cash avec l’inutile impôt à acquitter, mais le nom du bon Guy n’était jamais sorti du chapeau. Des informations étaient manquantes. Cette fois, sa défaite est consommée. Jeu, set et match. A la conférence de presse d’après-match, sa manière de venir à résipiscence, n’a pas manqué de saveur. Il a avoué être « monté au filet en caleçon » en reconnaissant et même en revendiquant son entière « incompétence fiscale ». Cette stratégie étonnante appelle quelques commentaires.

Devant la Commission sénatoriale d’enquête sur l’évasion fiscale en 2013, le charmant garçon avait annoncé qu’il était résident suisse et payait ses impôts au pays des coucous. Je devine ici le lecteur goguenard. Il est peu probable qu’il ait décidé de s’installer chez les Helvètes parce qu’il aime l’air de la montagne, la fondue au fromage ou les délicieux Sugus. Nul n’ignore que des tas de Français se sont expatriés en Suisse pour alléger leur facture fiscale. Quand on est riche, le bénéfice-risque – pour employer une expression très à la mode – n’est guère favorable à la participation à la solidarité collective. Cependant, il y a autre chose. Il faut se souvenir qu’une large proportion des tennismen français est domiciliée en Suisse. Les matchs de coupe Davis entre Français et Suisses opposent en fait des voisins – d’où la chaleureuse poignée de mains entre adversaires à la fin des matchs. Ainsi, le déménagement de Forget en Suisse n’est pas forcément un acte mesquin de gros radin mais semble plutôt relever du prérequis dans un cadre professionnel. A contrario, les joueurs qui restent en France percent rarement. S’entraîner, avoir une alimentation saine et devenir résident fiscal suisse, voici la recette, sans jeu de mots, pour réussir.

Néanmoins, la déclaration de Forget interpelle. Tout d’abord, cet homme exerce des responsabilités dans un domaine où il est forcément question d’argent et de fiscalité. On se souvient que l’UEFA avait obtenu une dispense de taxes pour les ventes liées à l’Euro de football qui s’est joué en France en 2016. On négocie avec les autorités. Cela fait partie du job. L’argument «  je tapais dans une balle, moi, et je n’ai pas eu la chance d’assister à des cours de comptabilité en écoles de commerce » tombe. De plus, il y a un souci logique. Il faut trancher : soit, on paye ses impôts en Suisse, soit on (ne) les paye (pas) aux Iles Vierges. En se targuant d’être un incapable, Forget joue le jeu de Thomas Thévenoud, l’ancien secrétaire d’Etat qui avait plaidé une « phobie administrative » pour justifier le non-paiement de ses factures. Ce positionnement « une faute avouée – une autre faute à moitié pardonnée » est défensif mais la moitié sauvegardée vaut plus que tripette. Comme Thévenoud a déposé une marque pour sa célèbre expression (si, c’est vrai !),  l’ancien tennisman devrait malgré tout acquitter des droits à son propriétaire.  

La maxime :

Faut le faire, Forget !

Parce que dur dur avec ces arguments à la Noah

A TORT OU A RAISON

La théorie des jeux a été définie comme un champ qui étudie les interactions d’individus dits rationnels. Elle nous explique comment certaines situations conflictuelles sont susceptibles de se dénouer. Mais si vous vous trouvez face à un zozo qui est prêt à perdre un bras pour vous couper un doigt, le manuel enseigne de prendre ses jambes à son coup et même de changer de trottoir quand vous le croisez.

Les travaux de Thomas C. Schelling sont considérés comme pionniers dans l’analyse des relations internationales. C’est en fait son recours à la théorie des jeux qui a rendu sa perspective originale. Le célèbre économiste a eu sous les yeux la Guerre froide. C’est l’opposition entre les pays de l’Ouest, conduits par les Etats-Unis, et le bloc de l’Est, avec l’Union soviétique à sa tête, qui lui a servi de cadre général. Et il se trouve que, entre 1945 et la chute du Mur de Berlin, les crises n’ont pas manqué. A plusieurs reprises, la planète a même frôlé le désastre mais elle l’a évité. Il était clair que les deux puissances nucléaires n’avaient pas vraiment l’intention de tout faire péter. Leur but était juste d’intimider l’adversaire afin de faire avancer ses pions. C’est ce qu’on a appelé la dissuasion mutuelle : je sais que, si tu essaie de me détruire, j’aurai les moyens de te détruire également – alors, ne tente rien. Ce genre de réflexion suppose, on le voit bien, une bonne dose de rationalité chez les principaux acteurs.

Être capable d’actes finalement raisonnables n’exclut pas les invectives, les déclarations à l’emporte-pièce, la théâtralité, le « trash talking » comme on dit dans le monde du sport. Nul n’a oublié que Nikita Khrouchtchev au comble de l’excitation avait brandi une de ses chaussures lors d’un discours aux Nations-Unies. Entre inclination au cabotinage et fine stratégie, les grands de ce monde aiment faire leur petit numéro quand ils sentent les regards tournés vers eux. Il y a toujours un adversaire à impressionner, un peuple à rassurer, une trace dans l’Histoire à laisser. Toutefois, ceux d’entre eux qui sont rationnels finissent toujours par transiger, par accepter un compromis. Après tout, il est légitime que le camp d’en face défende fermement ses intérêts. Un des points sur lesquels Schelling a focalisé son attention est le processus d’échanges, fait de menaces et de contre-menaces, qui précède l’accord entre les parties. Cette « politique de la corde raide » (brinkmanship), a quelque chose de fascinant.  

 Pour qu’une menace soit crédible, il est utile d’avoir déjà accompli des actions prouvant que l’on est en capacité de la mettre à exécution. La chèvre peut bêler autant qu’elle veut, elle n’effraiera jamais le tigre. Il est également opportun d’afficher un état d’esprit, par exemple en tenant un discours martial ou en mobilisant des troupes. Ce qui atteste d’une réelle détermination. Pour Schelling, plus on se rapproche du précipice dans lequel personne ne souhaite tomber et plus il est essentiel de montrer que c’est l’autre partie qui serait éventuellement responsable de la catastrophe. L’agent A doit tout faire pour laisser croire que sa propre conduite est inévitable, qu’il n’a aucune latitude, qu’il est prisonnier de sa trajectoire et que c’est B qui possède le pouvoir d’éviter la collision en changeant lui-même de trajectoire. Cela repose sur un mécanisme psychologique simple : personne n’a envie de causer un accident. Même si c’est celui qui vient d’en face qui franchit la ligne jaune, le conducteur lucide se rangera sur le bas-côté.  

 Lorsque A et B sont rationnels, ils foncent à pleine vitesse l’un vers l’autre et, à la dernière seconde, ils dévient chacun de leur route. Tel est l’issue de leur confrontation. Quand A est rationnel et le claironne sur tous les toits mais que B ne l’est pas forcément, A laisse la voie libre à B au bout du compte. Les accords de Munich de 1938 sont un cas d’école. Les dirigeants britannique et français avaient coché à l’avance toutes les cases annonçant le résultat final. En présentant à la radio la question tchèque comme une « querelle dans un pays lointain entre des gens dont nous ne savons rien », Chamberlain avait déjà livré de précieuses informations sur sa résolution à défendre son très cher allié. A partir de là, il suffisait à Hitler de faire mine de s’emporter, de simuler la colère, pour obtenir toutes les concessions qu’il réclamait. Dans la foulée, le Premier ministre britannique décrivit Hitler comme un gentleman avec qui l’on pouvait s’entendre – après tout, qui n’a pas ses petites montées d’adrénaline. Pour lui, chacun avait fait des efforts et s’était garé sur le bord de la route.

 Depuis cette époque, rien n’a changé sur le vieux continent. Rappelons que l’Union Européenne est, à la base, une coalition des vaincus de la Seconde Guerre Mondiale. Il s’agit d’un espace économique pour « retraités de l’Histoire » comme l’a  remarqué Marcel Gauchet. Il est certes tout-à-fait compréhensible de se construire en privilégiant la paix, le confort matériel, la protection des minorités et la sauvegarde de la planète. Le problème des dirigeants européens est qu’ils refusent d’imaginer que leurs interlocuteurs fonctionnent souvent autrement. Bref, dans leurs rapports de force avec leurs collègues, ils se font systématiquement marcher dessus. On pourrait multiplier les exemples à l’envi. En février, le Haut Représentant de l’Union européenne Josep Borrell s’était rendu à Moscou, espérant rompre la glace avec Poutine et faire libérer l’opposant Alexei Navalny. Il a juste réussi à se faire humilier en conférence de presse, repartant avec un supplément de bagages, trois diplomates expulsés.    

Plus cocasse est sans doute la visite d’Ursula von der Leyen, Présidente de la Commission européenne, et de Charles Michel, le Président du Conseil européen, en Turquie. Le Président Erdogan leur avait préparé une réception à sa sauce : deux sièges pour trois personnes. Il faut dire que les Européens s’étaient légèrement offusqués du départ turc d’une organisation soutenant le droit des femmes. Et voilà la pauvre Ursula qui hemme debout devant les caméras alors que les deux hommes assis ont entamé leur discussion. La muflerie d’Erdogan ne doit pas surprendre, celle de Charles Michel un peu plus. Mais s’agit-il de muflerie de sa part ? Sur ce point, il faudrait demander à la mère Michel. C’est plus probablement de lâcheté dont il est question, voire de sens de l’à-propos – il aurait pu lui céder sa place ou la mettre sur ses genoux, non ? Et puis, diront les Européens, Ursula a fini par récupérer un strapontin sur un divan. Tout s’est réglé presque honorablement.    

La maxime :  (Fernand Raynaud)

Et vlan passe-moi l’éponge,

Et vlan gouzi gouzi

LEARNING BY DOING

S’adressant à son cambrioleur, Georges Brassens préféra l’avertir : « toute récidive abolirait le charme ». Pourtant, les vertus de la répétition d’une action sont souvent reconnues. A force de réitérer le même geste, la même action, l’homme acquiert de l’expertise. Il devient plus efficace. C’est en forgeant qu’on devient forgeron. Qu’en est-il des confinements ? Encore une petite resucée ?

Le gouvernement a dit : « Entrez dans la boîte » puis « Sortez de la boîte » et encore « Entrez dans la boîte ». La population est entrée… dans un processus d’adaptation. La soirée précédant le premier confinement a donné l’impression d’un joyeux désordre. L’ambiance était festive mais, en même temps, l’état d’impréparation générale a empêché les sympathiques noctambules d’en profiter outre mesure. Avons-nous bien acheté tout le papier toilette nécessaire ? Certes, les gens se collaient les uns aux autres, s’embrassaient courageusement dans une espèce de sarabande improvisée. Cependant, l’inquiétude face au saut dans l’inconnu représenté par l’obligation d’enfermement pourrissait largement l’atmosphère. Personne n’avait encore rempli d’« attestation dérogatoire » de sortie de son domicile. De manière logique, le déconfinement s’est déroulé dans le même état d’esprit. Les gens ont mis un pied dehors, ensuite l’autre, avant d’avancer avec prudence. Le débat sur les masques – oui, non – a renforcé cette modération. Que se passe-t-il ? Pas de méga teuf de la libération. Pouvoir partir en vacances était un horizon suffisant pour le moral.   

Les mesures restrictives précédant le deuxième confinement ont annoncé l’apparition de fines stratégies de contournement. Les bars sont fermés ? Une caricature montre deux poivrots attablés dans un bar-restaurant alors ouvert et passant commande d’un émincé de cacahuètes pour accompagner leur bouteille de rouge. Un couvre-feu est imposé ? Qu’à cela ne tienne, venez manger ce soir à la maison comme convenu. Vous resterez dormir. Comme cela, nous serons tous ensemble jusqu’après le petit déjeuner. Nous nous mélangerons douze heures au lieu de trois. Poutine vient buter les terroristes jusque dans les chiottes. Avec lui, il aurait fallu faire attention mais nos autorités politiques sont heureusement moins intrusives. Nous pouvons les vaincre sans problème. Et que de dire des soirées dansantes organisées de 21 heures à 6 heures du matin dans des zones désertiques ! Il est tellement facile de déjouer la cascade de mesures mises en place par le gouvernement. C’est même un jeu d’enfant. C’est pourquoi la décision d’instaurer un deuxième confinement n’a pas trouvé les citoyens en slip. Ils avaient désormais de l’expérience à revendre.

La dernière soirée précédant cet acte deux a été moins décousue, moins bordélique. Les restaurateurs avaient organisé de magnifiques tablées dans le plus bel irrespect de la distanciation sociale. Sans se connaître, les différents groupes de clients ont chanté à l’unisson et battu des mains jusqu’à la dernière minute autorisée. Avant de se séparer, ils se sont souhaité un bon confinement – pas de souci de ce point de vue, ces personnes n’appartiennent pas aux catégories sociales supposées vraiment en souffrir –  et se sont promis de se retrouver un mois plus tard, tous forcément en bonne santé. Ces scènes de fraternisation diffusées en boucle à la télévision ont montré au moins que la peur avait changé de camp. Et ce n’est pas terminé. On peut parier une étape supplémentaire à l’occasion du confinement suivant. A l’instar du menu de Noël, la création d’un repas dédié par les plus hautes toques blanches semble inévitable. On se pourlèche les babines à l’idée de déguster un confit d’oie à la confiture de citron vert caca d’oie. Ce n’est qu’une modeste idée. Les spécialistes de l’événementiel en auront probablement un paquet d’autres, n’en doutons pas.

Pourquoi éventuellement un troisième, voire un quatrième confinement, rétorquera le lecteur interloqué ? La mécanique enclenchée semble hélas implacable. Quand le deuxième aura porté ses fruits, le gouvernement magnanime desserrera l’étau afin que les Français puissent préparer la Noël. Or, cette fois-ci, la sortie dans les rues ne sera plus aussi hésitante qu’à la suite du premier confinement. Grâce au phénomène d’apprentissage, la retenue ne sera plus de mise. Dès le coup de starter, tous se précipiteront dans les magasins, s’empilant les uns sur les autres. Il faut dire qu’il fera alors certainement particulièrement froid dehors. La cohue risque d’être indescriptible : rattrapage économique, dépense énergétique, emplettes à gogo. Le problème est que le covid19 aura lui aussi amélioré sa stratégie. Par cette agglomération de chair fraîche alléché, il pourra prospérer jusqu’à l’indigestion. Dans ce cas de figure qui est loin d’être purement théorique, cela tombera comme à Gravelotte. C’est à ce moment que la petite musique habituelle se fera entendre : désengorgeons d’urgence les hôpitaux. Confinons à nouveau.

Si cet enchaînement possible n’est guère drolatique, quelques éléments doivent nous rassurer. Le premier d’entre eux est que le président de la République a lui aussi accompli d’immenses progrès et, de cela, même ses ennemis politiques sont obligés de convenir. Entre l’allocution télévisée du premier confinement et celle du second, cela a été le jour et la nuit. Emmanuel Macron a cessé d’être tétanisé par son image de président de la révolte des gilets jaunes pour afficher une remarquable maîtrise de son sujet et même un rare sens pédagogique. La prochaine fois, on peut faire le pari qu’il sera carrément brillant. N’oublions pas que Winston Churchill n’avait pas une excellente image avant d’entrer en fonction durant la Seconde Guerre mondiale et qu’à la fin il a été sèchement chassé du pouvoir mais, pendant le conflit, il a fini par incarner pour son peuple la résistance britannique face à l’ennemi. Le président Macron arrivera-t-il à cette grandeur ? Il ne refuserait pas de rester dans l’Histoire comme notre Churchill du covid19. Toutefois, la plupart des Français préféreraient à coup sûr que sa période de perfectionnement soit plus courte. Six ans de coronavirus, c’est long. Qu’il soit moins bon, tant pis !   

La maxime :     

Un bègue vous pardonne

Be better afterward